‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 124 sur 215 · LE PAPE HOSTILE A CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

LE PAPE HOSTILE A CHARLES-QUINT

Cependant, depuis quelques mois la situation avait bien changée.

L'empereur avait tenu tcte aux troupes nombreuses de ses adversaires, jusqu'à ce que son armée néerlandaise, forte de 20,000 hommes à peu près, se fût réunie à lui. Le roi Ferdinand et le duc Maurice de Saxe attaquèrent alors le pays de l'Electeur de Saxe. A cette nouvelle, Tarmée protestante quitta TAUemagne méridionale, qui tout entière tomba au pouvoir de Tempereur (novembre, décembre 1546). La conquête de T Allemagne septentrionale paraissait ne faire aucun doute pour l'année suivante.

Cette victoire de Charles-Quint était plus décisive que le pape ne Tavait attendu. Dès lors, Paul n'eut plus aucune crainte des protestants allemands qu'il croyait perdus, et qui, en tout cas, étaient en hostilité irrémédiable avec r empereur. Mais Charles-Quint commença à lui inspirer de la peur et de la jalousie. Est-ce que, après s'être rendu maître absolu de l'Allemagne, il n'allait pas peser d'une double force sur l'Italie et sur la papauté ? Il avait déjà institué gouverneur de Milan, Ferdinand Gonzague, ennemi acharné de la maison de Farnèse ; et des difficultés sérieuses avaient éclaté entre lui et Pierre-Louis Farnèse, fils du pape, et créé par son père duc de Parme et de Plaisance. Cependant, il serait injuste de prétendre que les motifs séculiers seuls, le soin de sa position de souverain italien ou les égards pour sa famille, eussent fait prendre au pape une position hostile envers Charles-Quint victorieux. Ce fut aussi, et peut-être pour la plus grande partie, la peur de voir tomber le saintsiège dans une dépendance complète des Habsbourgs,

même pour les questions de dogmes ; de voir triompher les tendances réformatrices de Charles-Quint sur le conservatisme hiérarchique, représenté par la cour romaine — ce fut cette peur qui amena Paul III à changer de position envers Tempereur, sur le terrain tant ecclésiastique que séculier. Les intérêts des deux pouvoirs s'étaient montrés de plus en plus opposés, au concile de Trente même. L'empereur n'était point satisfait de la marche des délibérations : il blâmait qu'on fût parti d'un point de vue orthodoxe trop exclusif, sans avoir égard aux opinions des protestants ; qu'on insistât sur les dogmes sans s'occuper sérieusement de la réforme. Son ministre et confident, Granvelle, se moquait ouvertement de ces quelques évêques italiens qui voulaient dicter la loi au monde entier (}). Les Espagnols se montraient indociles ; ils proposaient une série d'articles qu'ils intitulaient des censures, et qui tous étaient contraires au pouvoir papal. Les légats durent redire souvent dans leurs lettres confidentielles : qu'ils ne pouvaient se fier qu'aux Italiens. Avec leur aide, ils avaient jusqu'alors remporté la victoire à Trente. La publication des décrets sur la Justification, à la sixième session (janvier 1547), semblait à tout le monde un véritable acte d'hostilité envers l'empereur (^). Et déjà l'opposition se faisait sentir aussi dans les affaires politiques.

Quelle surprise désagréable pour Charles-Quint, lorsqu'en janvier 1547, le pape non seulement rappela ses troupes de l'armée impériale, mais lui annonça, en outre, que le trésor pontifical n'était plus en mesure de lui

(») Rankb, H^erke, t. IV, p. 353.

(*) RiBiER, Mémoires d'État, t. I, p. 607.

payer les subsides promis par le traité de juin 1546. L'empereur n avait-il pas violé lui-même ce traité, en cachant soigneusement le caractère religieux de la guerre, en faisant des concessions religieuses à différents Etats de lempire, sans l'assentiment du pape ou de son nonce ? Paul fit plus encore : il refusa à Charles-Quint de mettre de nouveau à contribution l'Eglise d'Espagne dont les richesses avaient surtout entretenu jusqu'alors les armées de l'empereur. Enfin, les neveux du pape, les Famèse, commencèrent à entrer en négociations avec François V, roi de France, qui malgré ses promesses solennelles du traité de Crespy, avait l'intention de mettre un terme aux progrès militaires et politiques de Charles- Quint et faisait, en effet, des préparatifs de guerre Q. Déjà les deux monarques et leurs ambassadeurs échangeaient des paroles aigres-douces. L'empereur et sa sœur, la reine de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, armaient de leur côté. Le^xoi de France cherchait à former une vaste ligue contre l'empereur, avec Venise, le Danemarck et l'Ecosse. Dans les cours du landgrave de Hesse et de l'Electeur de Saxe les ambassadeurs de France encourageaient les princes protestants à résister encore à Charles, en leur promettant, de la part du roi François I", un subside de 40,000 écus par mois (^). De cette manière le pape s'alliait, indirectement il est vrai, aux hérétiques contre l'empereur, champion de la doctrine catholique

(*) Dépêche de Mesnage, ambassadeur français près de Charles-Quint, du 20 janvier 1547; Bucholtz, GeschichU Kaiser Ferdinand des Ersten^ t. VI, p. 518 ss.

(*) Dépêches des différents ambassadeurs français, des mois de janvier et de février 1547; RiBiER, Lettres et Mémoires tfÉtat (Paris 1677), t. I, p. 593 ss., 595 ss., 600, 606 ss., 610, 613, 617 s., 627 ss.

354 PRESflËRE ASSEBfBLÉE DE TRENTE.

contre les hétérodoxes ! L'empereur croyait le soupçon bien fondé, que non seulement les Français, mais aussi Pierre-Louis Farnèse et Paul III lui-même eussent trempé dans la conjuration de Fiesque,à Gênes, contre les Doria, amis des Espagnols (janvier 1547).

Charles se montra fort irrité contre son allié infidèle, le pape, qui menaçait de lui arracher le prix de ses victoires au moment même où il croyait le tenir entre ses matins. U déclara au nonce apostolique, avec une franchise peu obligeante : que s'il ne mentionnait pas le souverain pontife dans ses manifestes et ses traités actuels, c'était parce que le nom dejsa Sainteté était extrêmement odieux non seulement en Allemagne, mais aussi dans beaucoup d'autres parties du monde chrétien, à cause de ses mauvaises actions (^). Il annonça nettement qu'il lèverait des contributions sur le clergé d'Espagne et vendrait des biens ecclésiastiques, même sans le consentement du pape; car il s'agissait^ disait-il, d'une lutte contre les hérétiques; et qu'il y apporterait moins de scrupules que sa Sainteté n'en devrait sentir à garder, dans de telles circonstances, son argent en coffre, pour l'employer à enrichir et à agrandir sa famille. Charles menaça même, pour le cas où l'on continuerait de lui opposer des difficultés, de faire sa paix et peut-être une alliance avec les protestants, et de se " venger ainsi de ses ennemis par ses ennemis, „ d'après la parole du psalmiste.

Après de telles déclarations, une bonne entente était devenue impossible entre les deux chefs de la chrétienté. Le pape craignait surtout de voir l'empereur réaliser sa

(') Por ser su nombre tan odioso y no solo en esta Germania mas aun en nuiclias otras partes de la christiandad por sus nialas obras. L'empereur h Mendoza, U février 1547; Maurknbrecher, p. 92*.

menace de venir lui-même en Italie pour mettre ordre aux affaires de religion. Il résolut donc de reprendre ses desseins antérieurs et dacquiescer enfin au désir des légats, c'est-à-dire de soustraire le concile à l'influence de Tempereur et de ses Espagnols, en le plaçant sous l'autorité directe de la cour romaine. Cependant Paul III était trop fin politique pour donner à Charles une occasion de l'accuser personnellement devant le monde chrétien entier. Il approuva donc la proposition de Monte et de Cervino, de transférer le concile à Bologne, ville papale, mais il leur commanda de ne pas prendre eux-mêmes cette résolution, de la faire voter plutôt par la majorité des pères assemblés à Trente (^). Quelques évêques d'une fidélité éprouvée envers le saint-siège, qui s'étaient rendus à Venise, reçurent Tordre de retourner sans délai à Trente(^) pour y travailler à la translation.

Un prétexte fut facilement trouvé. Dans les premières semaines de l'année 1547, deux membres du concile et quelques serviteurs et théologiens des prélats étaient morts, comme cela est bien naturel dans une réunion si nombreuse de personnes, pour la plus grande partie avancées en âge. Les légats prétendirent immédiatement qu'une épidémie de rougeole avait éclaté à Trente, et ils firent faire une enquête détaillée, dont ils chargèrent surtout Fracastor, médecin officiel du concile. Cet homme de confiance des légats s'empressa, cela va sans dire, à constater qu'on était en présence d'un grand danger de

(I) L'explication donnée h ces événements par Sarpi, livre II (p. 253 dans l'édition originale de Londres, de 1619) est presque complètement erronée et fantasque.

(') Mendham, p. 114.

contagion et même de peste (*). Une douzaine d'évêques se servirent avec plaisir de ce prétexte pour quitter Trente, dont la situation éloignée et le climat peu constant et souvent rigoureux leur étaient fort désagréables. Les légats étaient ainsi arrivés à leurs fins. Le 9 mars 1547, ils parlèrent à la congrégation générale des ravages de l'épidémie et de la désertion irrésistible des évêques. Leur conduite fut un vrai modèle de la diplomatie fine et sans scrupule de Rome. " Nous ne voulons pas, disaient-ils, vous donner des conseils, au contraire, nous ne ferons qu'exécuter vos décisions ; nous ne nous opposerons qu'à la dissolution du concile. „ Ils savaient bien que la majorité était déjà gagnée à l'idée de quitter le Tyrol. La dernière phrase,celle qui repoussait la dissolution, pouvait même être citée comme un mérite spécial aux yeux de l'empereur (^). Ce que les légats avaient prévu, se réalisa entièrement. MadruzzOjévêque de Trente,ne pouvait plus y contredire, car, fatigué de se voir continuellement en butte aux attaques malveillantes des légats, il s'abstenait depuis longtemps de paraître dans l'assemblée. En vain les prélats impériaux, sous la direction de Pacheco, s'opposèrentils à la translation. En vain les médecins de Trente nièrent-ils, en s'appuyant sur la statistique, l'existence de l'épidémie. La majorité papale marcha avec unanimité et avec une grande rapidité vers le but qu'on lui avait

(•) Ratnaldi lui-même, malgré son entier dévouement envers la cour romaine, dit expressément : Testimonia (de morbo) relata sunt Fracastori et Balduini medicorum, quae ex magna parte fuisse fallacia secutus renim exitus comprobavit. — Mendoza, ambassadeur de l'empereur h Rome, accuse ouvertement les légats, en écrivant k son maître : Puede ser certa V. M* de que los legatos anduvieron secretamente hablando y subomando â los obispos come à los medicos; Ranke. Werke, t. IV, p. 361.

(•) Les documents concernant la translation du concile h Bologne se trouvent chez Le Plat, t. III, p. 584 ss.

désigné. II fallait se hâter afin que Tenipereur ne fût pas renseigné de ce qui se passait à Trente et n'eût pas le temps d'employer les grands moyens contre ce coup de main de Rome. Les légats étaient entourés d une garde fidèle de quinze à seize évêques, tous payés et pensionnés par le trésor pontifical (^), — et c'était là presqu*un tiers des prélats présents. Ils s'écrièrent qu'on ne pouvait pas mettre sur le même rang un savant célèbre comme Fracastor et les " médecins à la douzaine „ de Trente. Le 1 1 mars, en huitième session publique, la translation dans TEtat pontifical fut votée par 38 voix contre 14 opposants et 4 abstentions Q. Les légats soulevèrent un peu le masque dont ils s'étaient couverts jusqu'alors, en proposant comme lieu de réunion la ville papale de Bologne; il va sans dire que ce conseil fut adopté par la majorité docile, qui résolut qu'on y tiendrait déjà la session publique, fixée au 21 avril. Les légats avaient été tellement sûrs de leur succès qu'ils avaient tout préparé pour le départ et se trouvaient à même de l'effectuer dès le jour suivant, 1 2 mars. Leurs partisans les suivirent aussi vite que possible ; ils avaient paru déjà à la session en habits de voyage, pendant qu'on sellait leurs chevaux dans la rue (^). " A Bologne, nous sommes passés de l'esclavage d'Egypte à la terre promise, „ c'est ainsi qu'un des leurs s'exprime en triomphant, quelques mois plus tard (*). Cependant, Pacheco et les évêques impériaux restèrent à Trente, comme Charles le leur avait commandé depuis longtemps. Un véritable schisme s'était produit dans le concile !

(•) Leur liste se trouve dans Calknzio, p. 29 ss.

(■ ) Sarpi, p. 262, ajoute ces dernières tout simplemenf aux voix négatives !

(^) Journal Je Laurent Pratanus, p. 30.

(*) Baluze-Mansi, t. lll, Appendice p. 145.

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