LE LÉGAT ET LES IMPÉRIAUX
rassemblée leur accorda un sauf-conduit général, une liberté illimitée de paroles et même le droit à une juridiction particulière devant des juges qu'ils auraient à choisir eux-» mêmes.
Tout semblait donc marcher à souhait. Cependant la joie de ceux qui parmi les pères n'étaient pas exclusivement dévoués aux intérêts de la cour romaine, et leur espoir d'un succès heureux furent fortement diminués par la conduite arrogante et impérieuse du légat Crescenzio. Il était évidemment irrité qu'on eût tant d'égards pour les protestants, et que les évêques commençassent à étendre leurs droits aux dépens du saint-siège. Le pape et ses représentants étaient désagréablement impressionnés par le fait que les ambassadeurs et les théologiens que Tem-» pereur avait envoyés au concile, avaient pris, d'accord avec la politique de l'Intérim, une position anti-papale et, sur beaucoup de questions, même favorable aux protestants. On est surpris, en effet, de voir ces doctes canonistes, comme Vargas, Malvenda et d'autres, se mettre, dès le commencement des débats, en opposition directe avec Rome, ses légats et ses nonces. Est-ce que Charles aurait déjà craint à cette époque une nouvelle révolte des protestants, si l'on n'en tenait pas suffisamment compte au concile? Dans tous les cas, cette conduite devait être très blessante pour la curie, et déjà le pape appelait les pères de Trente " des hommes passionnés et partiaux „ (').
Dans ces circonstances, Crescenzio, qui n'attendait plus rien de bon du concile, résolut de conduire à terme les délibérations aussi rapidement que possible , en exerçant
(ï) Instruction papale a Caniajanû (sept. 1551); DbuffrL| t. III, p. 242,
d'une manière plus sévère et plus restrictive les droits de la présidence. Il voulait surtout empêcher les théologiens hérétiques de paraître dans l'assemblée et d'y exposer, devant le monde entier, leurs griefs, leurs idées et leurs aspirations. Crescenzio disait, qu'en juillet 1552 le concile devrait être terminé sans contestation; et que, par conséquent, après la session prochaine, on ne pourrait plus discuter les réformes, mais exclusivement les dogmes (^). Quant à l'empereur, il le craignait peu maintenant, et avec raison. Car Charles, se trouvant, dans une situation très difficile entre les Français, les Turcs et les protestants, évitait soigneument toute pression trop forte sur le pape, de crainte de le jeter entre les bras des Français (^). Jules et 'son légat avaient donc les coudées franches pour traiter le concile selon leur bon plaisir.
Crescenzio proposa tout simplement à la congrégation générale du 5 novembre, que les pères se contentassent des articles tels que les théologiens les auraient établis auparavant. Or, ces théologiens se trouvaient complètement sous l'influence des deux jésuites qui, en leur qualité d'envoyés du saint-père, parlaient toujours les premiers et avec beaucoup d'ampleur. Quant aux évêques, le légat ne leur voulait laisser aucun autre droit que celui de dire lesquels de ces articles leur plaisaient, et lesquels ils rejetaient. Mais cette fois il subit une défaite douloureuse. Sur
r*) Vargas à Granvelle, 13 oct., Levassor, p. 162 s.
(') Instruction de GranvelU à Pévêçue cTOrense, 9 nov, 1551 (Levassor, p. 185 s.); Bien es verdad que hay muchas cosas que se podian pedir, y que séria bien que fuesen concedidas. Sobre las quales qui en apretasse k Su Santidad podria causar rotura, que séria la cosa de mayor inconveniente que se podria hazer.
le conseil de Guerrero, archevêque de Grenade, qui, comme la grande majorité du clergé espagnol de cette époque, était, malgré son fanatisme catholique, peu enclin à reconnaître la toute-puissance papale, la pluralité des voix rejeta la proposition du légat en réser\'ant aux prélats eux-mêmes renonciation et la rédaction définitives des canons.
Cette humiliation jeta Torgueilleux légat dans une violente colère, et il ne manqua aucune occasion de se venger. Tantôt il reprochait à un prélat d'être un ignorant et de ne pas savoir ce qu'il disait ; tantôt à un autre, d'être un hérétique manifeste. Il croyait pouvoir tout se permettre, ayant perdu toute crainte de l'empereur. Un tel traitement parut insupportable aux fiers princes ecclésiastiques de l'empire, aux évêques d'Espagne, remplis d'orgueil national et d'un esprit indépendant. Tous désiraient partir aussitôt que possible de ce coin reculé des Alpes, où ik se voyaient livrés sans protection à l'insolence et aux injures du légat. Celui-ci, du reste, invitait lui-même les prélats les plus importants à abandonner le concile ('). D'autres circonstances, augmentèrent la défiance des évêques. Le nombre des prélats restait toujours très restreint, et ce fut à peine s'il dépassa la cinquantaine. Les Français se tenaient constamment éloignés ; et le fait que 1 20 évêques italiens séjournaient à Rome au lieu de se rendre au concile, semblait la meilleure preuve que le pape y était hostile ou que, du moins, il avait l'intention de le transférer de nouveau dans l'Etat pontifical. Jules se montra, en effet, de plus en plus mal disposé pour une
(1) Lettre de Vargas^ Levassor, p. 67.
assemblée trop peu docile à son gré. La coutume exi-t geait que, durant le concile, le souverain pontife sabstînt de tout exercice 'extraordinaire de son autorité, pour ne pas paraître séparé de l'assemblée ou même audessus d'elle. En violation de ces convenances, Jules III, après en avoir toujours nié le dessein, nomma subitement six cardinaux nouveaux (20 [novembre 1551). C'était une véritable offense au concile. Aucun des Electeurs ecclésiastiques, aucun des nombreux candidats de l'empereur n'était compris dans cette promotion. — Tout espoir que le légat permettrait de contenter les protestants, semblait devenir une chimère. Par contre, dès la fin de novembre 1551, on vit se répandre à Trente des bruits sur les intentions hostiles des protestants et des Français contre l'empereur et partant contre le concile.
De plus, si pour continuer les décrets dogmatiques, qui traitaient alors les sacrements de la pénitence et de Textreme-onction, on s'entendait facilement, il n'en fut pas de même pour la réforme. " En la matière de réformation nest besogné si ferventement que en celle de la foy et religion, pource que les prélats et pères nosent presser le légat touchant icelle, comme aussy ne font les ambassadeurs, attendant ordonnance et le commandement de sa majesté. „ C'est ainsi qu'un théologien néerlandais s'exprime dans son récit officiel à la gouvernante Marie (*).Crescenzio ne permit la discussion que sur des articles relativement insignifiants, et même ceux-là furent traités de manière à laisser toujours à la curie le moyen d'y faire de nouveaux empiétements ; seulement
(1) Lel^e de G. de PoicHers, 30 nov.; Archives du Royaume. Bruxelles.
LA BÉFOKME ENRAYÉE. 401
d'une manière plus prudente que jusqu alors. " Ce serait se mettre dans la tête des choses impossibles que d'entreprendre de faire décider ici n'importe quoi contre la volonté du pape ; „ écrivirent à leur maître, les théologiens de l'empereur indignés (^). Le 25 novembre, dans la quatorzième session, on proclama les canons et décrets dont nous venons de parler. Les treize chapitres de réforme concernant la collation de dignités ecclésiastiques, la réception des novices dans les monastères et la juridiction extraordinaire, ne contentèrent personne : car les curialistes trouvaient qu'on allait trop loin, et les indépendants se plaignaient du contraire. Le fiscal de Castille, Vargas, écrivait à l'évêque Granvelle : " Avec notre réforme honteuse et inepte, nous devenons la fable et la risée du monde entier (^. „ Et le fameux Jules Pflug, évêque de Naumbourg, s'exprime ainsi dans une lettre envoyée de Trente à un ami Q : " Pour vous dire la vérité confidentiellement, il me semble que de certaines gens d'ici sont plus enclins à condamner qu'à détruire les causes du schisme : observation qui me donne beaucoup à penser. „
Le seul qui s'intéressât encore réellement au concile comme à sa création personnelle, comme à Tunique moyen d'arriver à la paix religieuse, c'était l'empereur Charles-Quint. En effet, si cette assemblée se séparait encore une fois avant d'avoir amené un résultat satisfaisant, l'œuvre tout entière delà vie de ce monarque
(M Lettres de VargaSy 26 nov. 1551, et de Malvenia, 26 févr.. 1552. h Granvelle.
(*) Lkvassoh, p. 208.
(') 26 nov., Dkuffel, t. I, p. 831.
était mise en question. II s'agissait de bien autre chose que de satisfaire Tambition personnelle de Charles. Une dissolution prématurée du concile aurait placé les pro». testants devant ce dilemme : ou de se soumettre aveuglement à la papauté, ou de recommencer la lutte contre lempereur catholique. Or, il était sûr qu^ils choisiraient la seconde de ces alternatives, et cela à une époque où la guerre avait déjà éclaté de nouveau entre Charles et la France, et où les relations entre l'empereur et le pape empiraient de jour en jour, à cause du concile même. La position politique et la position religieuse de Charles étaient donc également menacées par sa suspension. Cependant, il ne croyait pas pouvoir employer Tunique moyen à sa disposition d'obtenir une influence salutaire et positive, celui d'exercer une contrainte sur le pape. II ne lui restait donc que des palliatifs destinés à le montrer comme non responsable du mauvais résultat des délibérations du concile. Ce fut dans cette intention qu'il empêcha, par des blâmes et des menaces, le départ, même momentané, des prélats allemands et espagnols qui se trouvaient à Trente. Une maladie même ne lui paraissait pas une excuse suffisante pour s'éloigner. D'un autre côté, il poussait sans cesse les Etats de l'empire à suivre l'exemple donné par l'Electeur de Brandebourg et à envoyer leurs ambassadeurs et théologiens au concile. On lui obéit en partie, probablement plutôt pour ne pas l'irriter avant le temps, que dans un véritable espoir et avec une intention sincère d'arriver par ce moyen à la paix de religion. Le duc de Wurtemberg, l'Electeur Maurice de Saxe et un certain nombre de villes impcriales do rAllomagnc méridionale, chargèrent leurs diplomates et théologiens de partir pour
DISSENSIONS ENTBE LE PAPE ET l'eMPEREUR. 403
Trente. Strasbourg y fut représenté par le célèbre historien Sleidan (^).
Crescenzio, par contre, nourrissait des vues bien différentes. Comme le concile avait à s'occuper alors du sacrifice de la messe et du sacrement de Tordre, il voulait se servir de cette seconde matière pour introduire, à roccasion de la hiérarchie sacerdotale, quelques articles sur le pouvoir papal — articles qui devaient établir et fixer la suprématie du pontife sur les conciles et la dépendance complète de l'épiscopat vis-à-vis du saint-siège. Il proposa entre autres : " que les fonctions sacerdotales se repartissent entre tous les membres de TEglise d'après la volonté du vicaire de Jesus-Christ, afin que toutes les fonctions fussent établies dans un ordre bien gradué et exercées par chacun pour Tutilité de TEglise entière, en paix et ordre satisfaisants. „ Mais les théologiens, évêques et ambassadeurs de Tempereur s'opposèrent de toute leur force à ce dessein, en s'appuyant sur l'institution divine de l'épiscopat. Car d'un côté, les souverains d'Espagne avaient toujours favorisé l'indépendance de leur Eglise nationale vis-à-vis de Rome, pour la tenir soumise à la seule royauté ; et de l'autre, on craignait d'amener, par une nouvelle extension théorique du pouvoir papal, la défection complète des Allemands.
Ainsi, l'empereur et le pape étaient de nouveau en opposition irréconciliable quant à leurs intérêts respectifs. Cette conséquence presque inévitable d'un concile
(*) Les lettres de Sleidan, écrites pendant sa présence au concile, ont été publiées par Baumgabten, Strasbourg, 1881). Ces lettres ne contiennent rien de bien nouveau. Mais ce qui est remarquable, c'est que, dès son arrivée, Sleidan augure mal de l'issue des délibérations. En cela, il était plus pénétrant que l'empereur et ses bommes d'Ktat.
ne tarda pas à éclater au grand jour. Pendant que Crescenzio craignait d*être malmené par l'empereur à cause de sa conduite, il reçut du pape une approbation entière de sa manière d'agir et même la promesse de sa succession à la tiare papale. En envoyant à Trente Tévêque de Montefiascone, Jules lui enjoignit principalement : " Avant tout, donnez tout contentement possible à notre cher et aimé cardinal Crescenzio, en Tassurant que les cardinaux que nous venons de nommer, et tous, dussions-nous en élire encore cent, comprendront notre intention comment ils auront à agir en sa faveur en toute occasion ! (^) „ Un pape ne pouvait pas parler plus clairement à un cardinal plus jeune que lui. Comme le légat, le plus important des nonces eut aussi sa récompense. Pighino, pour les services rendus à Crescenzio, fut nommé cardinal in petto.
Une lutte ouverte semblait donc inévitable entre Tempire et la papauté, et avec elle la fin prématurée du concile. La situation de l'assemblée empira encore par le fait que les protestants n'y arrivèrent point avec les idées de conciliation que l'empereur leur avait supposées. Ils étaient outrés de la domination complète que le pape y exerçait, et ils trouvaient que l'empereur les avait trompés et que ce n'était pas là le concile qu'il avait promis aux Allemands (^). Ce fut pour eux une raison de se raidir davantage contre toute concession envers le système papal. Ils ne rendirent aucune visite au légat et aux nonces du pape, pour ne pas avoir Tair de
(') Instruction pour Montefiascone, 23 nov. 1551; Druffel, 1. 1, p. 821. (') Dépêche de Sleidan, 29 nov.; Baumoartkn, p. 176.
reconnaître le pontife de Rome. Ils ne négocièrent avec le concile que par Tintermédiaire des ambassadeurs impériaux, des Electeurs ecclésiastiques et du cardinal de Trente Q. Les envoyés du Wurtemberg présentèrent, au nom de leur duc, une confession de foi, rédigée par Jean Brenz, qui sur les doctrines de la Justification, des bonnes œuvres, des saints, des sacrements et surtout de Teucharistie,du mariage, du pape, etc., contenait des idées entièrement incompatibles avec les vues des catholiques. Une position non moins absolue fut prise par la " confession saxonne „ écrite par Melanchton et agréée par les professeurs et les pasteurs des pays obéissant àTElecteur Maurice, au markgrave d'Anspach, aux ducs de Poméranie et aux comtes du Harz. Les Strasbourgeois avaient signé les deux confessions qui, en effet, se ressemblaient beaucoup. Les ambassadeurs protestants énoncèrent, en outre, des demandes auxquelles le concile ne pouvait aucunement satisfaire, parce qu'elles reposaient sur un fondement diamétralement opposé à celui de la religion catholique. Ils exigaient surtout le choix de juges impartiaux qui auraient à décider entre leurs doctrines et celles de Rome. Il va sans dire que tous les décrets antérieurs du concile de Trente devaient être regardés comme non avenus et soumis au jugement des mêmes arbitres ; les protestants désignaient même certains de ses décrets comme complètement erronés et contraires à TEcriture sainte. Le concile navait à accorder aucun pouvoir au pape et à ses légats, mais il devait relever tous les pères assemblés du serment de fidélité prêté auparavant au
(') Sleidan, lib. 23.
saint-siège. Qu'on était loin des conditions mises par Jules III à l'admission des protestants au concile. Le pape avait exigé qu'ils eussent préalablement à reconnaître l'unité de l'Eglise, soumise au pape comme au vicaire de Jésus-Christ, ainsi que le pouvoir législatif et toutes les décisions du concile (^). On voit qu'aucune entente n'était possible entre des opinions et des intentions aussi divergentes. Et le fait est que les ambassadeurs de l'empereur craignaient une rupture dès le commencement même de la nouvelle année (^).
Toutes ces circonstances et en même temps les tendances de réforme de quelques évêques désireux de rétablir, à l'occasion du sacrement de l'ordre, au moins en partie, l'ancienne élection des évêques par les populations et par le clergé, produisirent à Trente une confusion inextricable. Le légat se refusa de la manière la plus formelle à admettre les protestants à la congrégation publique s'ils ne se soumettaient d'avance à toutes les résolutions du concile. Les tentatives des orateurs impériaux et du cardinal de Trente de procurer aux ambassadeurs du Wurtemberg et de Strasbourg une audience officielle restèrent stériles C). L'empereur exigeait, d'accord avec les protestants, qu'on ne continuât pas la définition des dogmes jusqu'à ce que leurs théologiens, déjà en route pour Trente, fussent arrivés et eussent pu exposer leurs opinions devant l'assemblée. Crescenzio, au contraire, refusa péremptoirement de laisser publier
(») Le Plat, t. IV, p. 147.
(•) Lettre de Vargas à Granvelle, 11 janv. 1552; Levassor, p. SQ^,
(•) Dép. de Sleidan du 10 décembre 1551, 7 janvier 1552; Baumcarten, p, 184, s., 197 ss.
des décrets de réforme sans le corollaire de définitions dogmatiques. Il en résulta que la session publique du 25 janvier 1552 n'apporta qu un décret d'ajournement et une nouvelle lettre de sauf-conduit pour les protestants, plus explicite et plus détaillée que la première. Mais les ambassadeurs hétérodoxes, dont les maîtres préparaient déjà en secret leur révolte contre Tempereur, soulevèrent tous les jours des difficultés nouvelles, qui répandirent beaucoup de doutes sur leur bonne volonté réelle d'arriver à une conciliation. Les deux ambassadeurs saxons exigèrent surtout, qu'à l'instar des Hussites au concile de Bâle, les protestants eussent le même droit que les pères du synode, de discuter, concluer et décréter, et plus encore, que les laïques y eussent les mêmes droits que les évêques, n'étant pas moins qu'eux membres de l'Eglise universelle (*).
Charles-Quint avait ordonné à ses orateurs d'amener le concile à entendre avec bienveillance les protestants, en alléguant l'exemple des conciles antérieurs qui, eux aussi, avaient écouté tranquillement les hérétiques et avaient cherché à les convaincre par la douceur et par une autorité clémente Q. L'empereur voulait, dans tous les cas, convaincre les protestants de sa bonne volonté personnelle et les conserver en bonne disposition à son égard. "Notre cause et la vôtre sont identiques „ disaient, aux ambassadeurs protestants à Trente, les orateurs de Charles-Quint f ). Ils finirent, en effet, par surmonter la résistance du légat, de sorte que les envoyés protestants,
(I) Dépêche de Sleidan. 16 janvier 1552; p. 206.
(") L'Empereur à ses orateurs, 18 janvier 1552 ; Maurbnbrbcher, p. 160* s.
<•) Dépêche de Sleidan du 29 janvier; p. 211.
sans avoir rempli les conditions demandées par le pape, purent parler librement devant la congrégation générale du 24 janvier 1552. Mais ce fait n'eut d'autre conséquence que celle d'amener de nouveaux dangers. I-rCS deux principes, catholique et protestant, se heurtèrent là avec beaucoup de violence. Le concile protesta au préalable que tout ce qu'il ferait par complaisance pour les protestants, en écoutant leur députés, ne porterait aucun préjudice à la religion. Le légat surtout fut péniblement ému à cette occasion, car les discours des luthériens ne manquèrent pas de produire une profonde impression sur les prélats, même celui des Saxons, qui ne demandaient rien de moins que de baser toutes les décisions du concile sur la seule autorité de la bible. Un prêtre espagnol, 1 evêque d'Orense, écrivait à Granvelle que les luthériens avaient dit dans les congrégations beaucoup de bonnes choses que les pères du concile n'osaient pas exprimer eux-mêmes. " Quel bonheur, s'écrie-t-il, que le peuple ne les ait pas entendues ! „ — " Bien des prélats — c'est le théologien Malvenda, qui s'adresse ainsi au même ministre — bien des prélats se sont fort réjouis des demandes des protestants „ (^). En revanche, le légat et ses fidèles différèrent indéfiniment toute réponse nette et décisive à leurs adversaires. Quant au saint-père et à ses adhérents, ils éprouvaient une véritable horreur de la conduite hardie des protestants, qui aurait pu exercer une influence contagieuse sur les évêques eux-mêmes. Ils étaient décidés à dissoudre plutôt le concile qu'à souffrir plus longtemps
(0 Lettres du 24 et du 27 janvier 1552; LiYASSOR, p. 468 s.. 477,
dételles scènes (^). Dans aucun cas, on ne voulait faire aux protestants des concessions de quelque importance.
Par suite de ces résolutions, Jules III commanda au légat de ne pas souffrir que le concile renonçât à son rôle de juge suprême. Il pourrait se montrer modéré dans la forme, mais il devait faire preuve de fermeté et d'assurance quant aux choses mêmes. Le pape se plaignit auprès de Tempereur de " Timpudence, de l'impiété et de l'injustice „ des protestants, et lui déclara qu'il ne permettrait jamais qu'on accordât des sièges et des voix au concile à des hérétiques et à des schismatiques (^). Et il ne se contenta pas de vaines paroles. Malgré les vives plaintes des protestants, on n'attendit pas leurs théologiens, et on précipita les résolutions du concile. Les présidents firent commencer la discussion de la doctrine du mariage, dans la ferme intention de décider autant de matières que possible avant l'arrivée et sans la participation des théologiens protestants. On essaya d'apaiser les luthériens en leur disant que tous ces sujets seraient examinés encore une fois, comme tous les décrets antérieurs du concile, de concert avec leurs théologiens. De fait, le pape, la curie et tous leurs partisans étaient bien décidés à ne pas laisser changer un iota à aucun décret du concile. Et pour être juste, il faut dire qu'ils ne l'auraient pu sans abandonner le point de vue catholique. Tout l'espoir de Charles-Quint d'arriver à une solution satisfaisante de la question religieuse, par un concile présidé et influencé par Rome, était une vaine chimère !
(') Lettre de Z>. François de Tolède à GranvelUj 28 janv. ; Levassor, p. 501, (•) Le Plat, t. IV, p. 533 s«.
Le pape infligea même un blâme au légat, malgré sa protestation préalable, pour avoir permis aux luthériens de s'expliquer publiquement. Le légat, exaspéré et intimidé, refusa d'accepter même le manuscrit de la confession de foi, lue par les Wurtemburgeois. Pélargue, théologien de TEIecteur de Trêves, prêcha devant tout le synode sur l'ivraie qu'il fallait sarcler d'entre le froment, sur les hérétiques qu'il fallait extirper d'entre les catholiques. Leâ protestants s'en plaignirent amèrement auprès des ambassadeurs impériaux, et le théologien catholique dut leur demander pardon (^).
Le parti papal se montrant ainsi de plus en plus exclusif, l'opposition augmenta au lieu de s'apaiser. On n'arriva donc à aucune conclusion. Le concile ne fit absolument rien pendant les semaines suivantes. Les savants théologiens de l'Electeur de Cologne étaient fort mécontents de la manière dont à Trente on fabriquait les dogmes f). Les Espagnols qui, en grande partie, avaient quitté leur patrie et leurs églises depuis plus de six ans et qui perdaient maintenant tout espoir d'un résultat favorable du concile, ne pouvaient plus être retenus. Pour la première fois, ils se révoltèrent ouvertement contre les ambassadeurs de l'empereur, en demandant hautement et avec instance la suspension du concile. Les Electeurs allemands, celui de Mayence surtout, étaient fort irrités de se voir déçus dans leur espérance d'avoir leurs places dans la promotion de cardinaux f ). Ils ne pouvaient plus attendre de cette assemblée que des conséquences défa-
(«) Lettre de SUidan a Roger Ashmm, 29 février 1552.
(') Lettres de Vargas à GranvelU, 26-28 novembre.
(■) Instruction papale pour Camajano; Druffel, t. lU, p. 244.