LB GOUVERNEMENT FRANÇAIS
se hâter, trois ambassadeurs, MM. de Lansac, du Ferrier et de Pibrac, pour soumettre au concile le programme détaillé des réformes projetées par le gouvernement de Catherine (*). Les instructions données à ces ambassadeurs nous représentent l'image fidèle des intentions de la reine-mèresurles différents ecclésiastiques. On y demandait encore une fois la déclaration, que le concile était une assemblée nouvelle, sans rapport avec les deux réunions antérieures de Trente. Les ambassadeurs avaient même ordre de protester formellement et de quitter le concile, si malgré tout on y décidait la continuation. Ils avaient en outre à proposer, en faveur des protestants allemands, français et anglais, de transférer le concile dans une ville impériale de TAllemagne méridionale, et à demander une liberté complète pour tous ceux qui voudraient y paraître et y exposer leurs opinions religieuses. Ces demandes étaient déjà passablement hardies, mais le gouvernement français allait encore plus loin. Il n'exigeait rien de moins qu'une émancipation totale du concile de l'influence du pape et de ses légats, la déclaration formelle que le saint-père n'aurait pas le droit de changer quoi que ce soit dans les décrets du synode ou d'en donner dispense. D'après ces instructions, la tâche principale du concile devait être de réformer la discipline et les mœurs du clergé, du chef de l'Eglise aussi bien que de tous ses membres, et de ramener la hiérarchie à l'état de l'Eglise primitive. Une foule de griefs particuliers, soulevés contre Tarbitraire et les abus financiers de la curie, furent exposés à cette
(') Le Plat. t. V, p. 148 ss.
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occasion. Enfin la rcine-mcre, au nom de son fils, recommanda aux ambassadeurs de conserver toujours des relations cordiales avec les orateurs de l'empereur, également enclins à une réforme radicale, pour y arriver plus facilement et plus sûrement. Dans cet état de choses, tout le monde était curieux de voir quelle serait la position que Tempcreur prendrait au concile. Les amis de la réforme espéraient tout de lui ; Rome et ses partisans dévoués le craignaient.
Ferdinand, né et élevé en Espagne, grandi sous la tutelle du fameux cardinal Ximenès, avait été dans sa jeunesse un partisan zélé de la religion catholique, plus bigot et plus intolérant que son frère, l'empereur, lui-même. L'Allemagne lui avait d'abord fort déplu, et il n'en avait appris la langue qu'avec peine. Mais en avançant en âge, ses idées s'étaient modifiées. Chargé par son frère du gouvernement d'un pays allemand assez considérable et du détail des affaires de l'empire, il s'était peu à peu adapté aux idées et aux mœurs germaniques. 11 s'était convaincu qu'en restant exclusivement attaché au point de vue traditionnel, on ne réussirait jamais à regagner les protestants allemands à l'Eglise, et que, dès lors, on n'arriverait pas non plus à tarir la source des guerres civiles continuelles.Déjà il avait dû accordera Passau et à Augsbourg, une liberté religieuse presque complète aux Etats de l'empire. Ses pays héréditaires d Autriche l'avaient eux-mêmes forcé de leur permettre la prédication d'après la parole divine. Doué d'un caractère franc et gai, quoique colérique, aimant la pompe et les splendeurs, et peu persévérant dans ses résolutions, Ferdinand n'était pas fait pour être un héros ou un mar-
l'empereur FERDINAND l®^ 443
tyr; la politique lui fit comprendre la nécessité d'une grande réforme. Par des concessions de forme, il espérait pouvoir regagner encore les dissidents : c'est pourquoi il favorisait de tout cœur le progrès religieux, quoique restant toujours au fond catholique convaincu. Il est vrai qu'ainsi sa position avait quelque chose d'incertain, de mal assuré, qu'il changeait souvent d'avis sur les questions ecclésiastiques, prêtant l'oreille tantôt aux catholiques zélés, tantôt aux novateurs. Son fils aîné, Maximilien, au contraire, qui portait alors le titre de roi de Bohême, était protestant dans l'âme, et ne s'en était pas caché autrefois. Calvin, Vergerio et d'autres protestants l'avaient déjà regardé comme un des leurs (^). Un nonce apostolique à Vienne, l'evêque d'Alife, s'était toujours abstenu de lui adresser la parole, le considérant comme un fauteur manifeste d'hérésie (^). Prince fort instruit, du reste, connaissant à fond la littérature et les particularités des diverses nations européennes, aimant la musique, les sciences, trèsspirituel, il devait être favorable aux idées nouvelles. D'autre part, cet esprit fin, délicat, poétique manquait de fermeté et de résolution. En ce moment, sous la double influence de son père et de son cousin et beau-frère, Philippe 11 d'Espagne, il dissimulait; mais n'était-il pas à craindre de le voir se déclarer ouvertement pour l'hérésie, si l'on ne faisait quelques concessions à sa conscience alarmée (^)?
(*) BoEHMER, Spanisk re/ornurs, t. II, p. 78 s.
(') MAUBENBREaHER, Beitragi zur cUutscher Geschichte, Historische Zeit" schri/t, 2« série, t. XIV. p. 58.
(■) Reimann, Maximilian 1554-1564; Historische Zeiischri/t, l" série, t. XV, p. 1 ss.
Jusqu'à l'ouverture du concile, l'empereur avait été malheureux dans tout ce qu'il avait sollicité du pape. 11 l'avait prié d'accorder à son fils Maximilien la communion sous les deux espèces, exigée par les convictions de ce prince ; et plus tard il avait renouvelé cette demande pour tous ses sujets. Mais les cardinaux n'y avaient jamais voulu consentir. 11 avait proposé enfin, comme le roi de France, la réunion du concile dans une ville réellement allemande et l'acceptation, de la part du pape lui-même, du calice et du mariage des prêtres dans le programme des réformes que le concile aurait à fixer (^). Mais il se voyait rebuté sans aucun ménagement par les Romains. Nous verrons ces procédés se répéter encore maintes fois. C'était le caractère de Ferdinand P' de soulever de grandes exigences libérales pour les laisser tomber bien vite et sans beaucoup de résistance, s il trouvait des difficultés auprès du pape ou chez ses partisans.
A louverture du concile, les orateurs impériaux furent les premiers à se présenter. Ils étaient chargés, comme les Français, de faire écarter tout ce qui pourrait désigner le concile comme étant la continuation des assemblées antérieures (^). Ils avaient à le prier en outre qu'on s'abstint de toute condamnation directe et expresse de la confession d'Ausgbourg et qu'on
(') RëIMANN dans les Forschungen zur deuisch, Gesch. t. VI, p. 592 ss. — SiCKEL, p. 53 ss. — Docum. inêd.. t. III, p. 560 ss.
{^) Instruction pour les ambassadeurs impériaux, 1*' janvier 1562, SiCKEL. p. 252. — Articuli legatis exhibiH pcr oratores Caesareos, 13 tévrier; Le Plat. t. V, p. 33 ss.
l'empire non représenté a trente. 445
accordât aux protestants un sauf-conduit dans les formes les plus explicites et les plus rassurantes. Ils avaient enfin à s'opposer énergiquement à tout essai de transférer ou de suspendre le concile ou de limiter ses libertés.
Bientôt Tempereur fit des propositions plus importantes, soulevant de graves questions de principes. iMalheureusement, il n'y avait presque personne au concile pour les défendre et pour les faire triompher. Les protestants, quelles étaient destinées à satisfaire, n'avaient pas paru. Les princes catholiques de l'empire avaient déclaré immédiatement au nonce Commendone, que si les protestants n'allaient pas à Trente, ils ne s'y rendraient pas non plus, à cause des dangers dont ils étaient menacés par le voisinage des hérétiques, et parce qu'ils craignaient que la contagion ne gagnât leurs propres sujets Q). Comme moyen terme, lévêque d'Osnabruck avait proposé de convoquer en Allemagne des conciles provinciaux qui pourraient députer à Trente un ou deux évéques de chaque province ecclésiastique, tandis que ceux qui restaient protégeaient les diocèses de ceux qui seraient partis ; mais le nonce apostolique, jugeant de pareilles réunions trop dangereuses, surtout en Allemagne, avait décliné cette offre C)- Enfin, en mars 1562, les trois électeurs ecclésiastiques, annoncèrent ouvertement à l'empereur ne pouvoir prendre aucune part au concile sans les protestants, de
(') Lettre de Commendone au card, Bor ramée t 13 janvier 1561; Miscellanta di storia Jtaliana. t VI, p. 4().
(') Lettre de Commendone au card. Borromce, 25 avril 1561; Miscellanea di storia Italiana, t. VI, p. 111 s.
peur que ceux-ci n'y vissent un acte d'hostilité contre
eux C).
L'empire entier restait donc étranger au concile, et
P'erdinand était réduit à y faire représenter tant bien que mal ses pays héréditaires, gagnés pour la plupart à la cause du protestantisme. Cependant sa dignité impériale elle-même lui donnant une certaine autorité, il résolut de remployer en faveur de la réforme et de la réconciliation. Il institua une commission formée de plusieurs évêqucs et docteurs en théologie qui, en septembre 1561, lui présenta un mémoire détaillé sur les améliorations à introduire dans l'Eglise Q. On y demandait, entre autres choses, d'amoindrir l'autorité des cardinaux, trop favorisés jusqu'alors, de sorte qu'elle fût inférieure à celles des évcques ; de diminuer aussi leur nombre et de les répartir d'une manière équitable entre toutes les nations catholiques ; de leur ôter même le droit d'élire les papes. On désirait voir le concile mettre un terme à la toute-puissance papale, limiter son pouvoir par des décrets précis, émanciper de la tyrannie romaine les églises nationales et particulières. Si le synode n'y pourvoit pas, disaient-ils, les princes ont, de par la grâce divine, le droit de combattre les abus du clergé et de distribuer aux pauvres ses richesses superflues. Un mariage chaste des prêtres vaut mieux (juc leurs concubinats. Enfin la commission conseillait de restreindre les excommunications et les interdits.
(') SiCKEL, p. 274 s.
(^) Le Plat. t. V, p. 213 ss. — M. Sickel a prouvé, dans VArckivo fiîr astcrreich. Gesch. t. XLV (1871) p. 24 ss., que ce mémoire n'a pas été fait ]»ar Itr fameux Stapliylus, mais par une commission h la(juelle appartenaient entre autres It-.s évêques de Prague et de Mersebourg