LE LIBELLE DE RÉFORMATION
Telles étaient les opinions qu'une commission de théologiens ^et d'évéques osait exprimer, au milieu du XVP siècle, à un empereur très catholique ! On voit quel chemin le concile de 'IVente a fait faire plus tard aux fidèles !
Ce mémoire parut à l'empereur aller trop loin. 11 demanda donc à plusieurs de ses conseillers de lui présenter des propositions nouvelles, en vue des réformes à obtenir du concile; d'abord au vice-chancelier Seld et à son confesseur Cithardus, puis au conseiller intime, D^ Gienger, et à Tévêque de Gurk, dont les opinions modérées répondaient le plus à ses propres tendances religieuses. Singkhmoser, secrétaire de Ferdinand, et Staphylus, autrefois protestant et, après sa conversion au catholiscime, professeur à Ingolstadt, ont travaillé ensuite à la rédaction définitive du soi-disant libelle de réformalion de 1 empereur. Cet écrit (*) était plus modéré quant à la forme et au contenu, mais d'autre part bien plus détaillé encore et plus vaste que le mémoire de la première commission. 11 demandait de réformer complètement la curie, de diminuer le nombre des cardinaux jusqu'au chiftVe infranchissable de 26, d'abolir les dispenses et exemptions scandaleuses et illégales, ainsi que la pluralité des bénéfices qui était loin encore d'être supprimée ; d'imposer la résidence à tous les dignitaires ecclésiastiques et de faire disparaître la simonie dans la nomination aux bénéfices ; de limiter les excommunications, d'améliorer le culte divin tout entier, de rédiger de nouveaux li\ res de prières et de cérémonies, avec élimination de toutes les
(*) Lk Plat, t. V. p; 232 ss.
choses indignes et superflues ; d'employer la langue vulgaire à l'église ; de soumettre les clercs aux règles d'une vie morale et austère; d'accorder la communion sous les deux espèces, de manger de la viande pendant le carême, enfin le mariage des prêtres, " dont la justice peut être démontrée par l'Ecriture sainte. „ Beaucoup de conseils pratiques étaient donnés pour faciliter le retour des princes et des peuples protestants dans le sein de rÉglise.
Ce mémoire fut envoyé par l'empereur à ses ambassadeurs à Trente, le 22 mai 1562, pour être soumis au concile comme proposition officielle de Ferdinand, sous le titre de "* libelle de réformation „ Q.
Peut-être ces demandes auraient-elles pu être réalisées, si en effet les ambassadeurs impériaux s'étaient étroitement unis aux Français, mieux soutenus au concile par le nombre toujours croissant de leurs évcques. Malheureusement, cette union et la persistance faisaient défaut au parti réformateur. C'est par suite de leur peu d'énergie et d'habileté que les gouvernements français et impérial avaient dû céder déjà sur la question importante duUeude réunion ; c'est par suite des mêmes inconséquences qu'ils furent vaincus au concile.
Et pourtant la plupart des catholiques d'alors partagaient les opinions de Ferdinand et de Catherine de Médicis. Le duc Albert V de Bavière, qui avait introduit les jésuites dans son pays, adhérait à la plupart
(*) E. Rrimann a démontré dans les Forschungen zur deutschen Geschichte t. VIII (1868), p. 177 ss., que le * libelle ' de réformation,, cherché depuis longtemps, n'est autre que le mémoire de la commission. — La date a été mieux établie par SiCKBL, Arch. fuer oester, Geschichtsforsch.^ t. XLV. p. 39.
l'opinion en ALLEMAGNE. 449
des vœux exprimés par Tempereur. Il avait demandé, comme Ferdinand, la convocation d'un nouveau concile^Q, ainsi que le mariage des prêtres et une réforme radicale des mœurs du clergé. II fit exposer au concile que, dans la dernière inspection faite en Bavière, on avait constaté qu'il n'y avait que trois ou quatre^ prêtres qui ne fussent des concubinaires publics et avérés. Il avait demandé d'employer les possessions ecclésiastiques superflues, ne servant qu'au luxe et à la débauche, à fonder des séminaires déjeunes prêtres Q. Combien les idées des catholiques les plus zélés étaient libérales alors en Allemagne ! Et ce fut un docteur en théologie qui les développa devant le concile de Trente.
Les mêmes observations avaient été faites par le duc de Clèves au nonce Commendone, au printemps de 1561 0.
Bref, on peut dire que tous les catholiques au nord des Alpes, à quelques exceptions près, étaient unanimes à exiger des réformes radicales ayant évidemment pour conséquence de rapprocher l'Eglise ancienne de l'Eglise nouvelle.
Le midi de l'Europe était peu affecté des doctrines des réformateurs allemands et suisses. Mais là aussi on ressentait le besoin de grands changements à introduire dans la hiérarchie pour satisfaire aux griefs des nations et des particuliers, et pour rendre à l'Eglise
{}) SiCKEL. Zur GescJùchtc des trienter ConcilSf p. 1 28 ss. Lettre du duc Albert à l'empereur, 3 novembre 1560.
(') Le Plat. t. V, p. 335 ss.
(') Lettre de Commendone au cardinal Borr ornée, 5 mai 1561 ; Misceîl, di st. Ital. t. VI. p. 121.
la vie qui menaçait de s'en retirer complètement. Tout fanatique qu'il fût, le roi de Portugal lui-même, formula une série de demandes peu faites pour plaire au souverain pontife (^) : réformation et diminution des officiers de la cour papale, réduction du nombre des cardinaux qui ne seraient plus choisis par le saint-père audessous de l'âge de trente ans ni sans l'assentiment du sacré-collège, obligation de la résidence ; renonciation du pape aux expectatives et réser\^ations, aux dispenses et exemptions trop nombreuses, à la nomination d'évêques purement titulaires ; une indépendance et une liberté plus grandes pour Tépiscopat, la restriction des excommunications et interdits, — tout cela faisait partie du programme que le roi soumettait au concile. Ces vœux étaient partagés par le monde catholique entier, et pourtant ils ne furent réalisés qu'en faible partie par le synode !
Mais un prince bien plus important que le roi de Portugal, le puissant monarque espagnol, ce Philippe II, que Ton considérait et qui se considérait lui-même comme le meilleur et presque Tunique soutien de l'Eglise attaquée et minée de toutes parts, n'était d'abord nullement partisan du concile. Philippe croyait avoir bien plus de prise sur le pape seul, comme particulier et comme prince séculier d'Italie, que sur une assemblée nombreuse où, sans doute, il y aurait un nombre considérable d'évêques entichés d'hérésie 0- Il ne pouvait
(»; Le Plat, t. V, p. 78.
(■) En novembre 1561, l'ambassadeur d'Espagne h Trente dit franchement, qu'au commencement, son roi n'avait pas voulu entendre parler d'un concile; Pallavicini. XXIII, 6, 12.
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cependant combattre le concile en principe. Mais il prétendit qu on ne devait pas y parler de réfornies, au moins pour longtemps (^). Une telle exigence était si opposée aux intentions de Tempereur et des Français, et aux désirs ardents de toutes les nations chrétiennes, qu'évidemment à cette condition le concile ne se serait jamais réuni. La meilleure preuve que Philippe ne le voulait pas au fond, c'était que, malgré la condition qu'il y mettait, il faisait dépendre son assentiment de celui de Tempereur et du roi de France (^). Il ne cachait pas, du reste, sa véritable intention dans ses épanchements confidentiels adressés à ses ambassadeurs (^). Les événements lui donnèrent, en outre, bientôt une raison spéciale d'être désagréable au pape. Celui-ci voulant gagner à la cause du catholicisme le chef de la maison de Bourbon, Antoine de Vendôme, l'avait reconnu comme roi de Navarre, pays qui, en réalité, était occupé par l'Espagne depuis cinquante ans. Ce fait indigna fortement Philippe contre le souverain pontife. C'est pourquoi, sur le conseil de l'archevêque de Séville, il refusa obstinément d'accepter pour lui et pour Tépiscopat d'Espagne, la bulle de convocation du pape. Il donnait comme prétexte qu'elle ne désignait pas expressément le concile nouveau comme étant la continuation des assemblées antérieures. Il ajoutait qu'il y avait là une telle confusion, un tel danger pour la religion, que dans de pareilles conditions, il vaudrait mieux ne pas assembler
(*) Instruction pour Vargas, ambassadeur espagnol à Rome, 22 novembre 1560; DÔLLTNGRR. Beitraege, t. I, p. 344 s.
(') Raynaldi, ad an. 1560, nr. 58.
(') Voyez l'instruction secrète pour D. Juan d'Ayala, du 13 mars 1561; {Docum. ined, para la hist, de Esp., t. IX, p. 94.)
du tout le concile. Comment pouvait-on soumettre encore une fois aux doutes et aux discussions le décret sur la Justification, le plus solide rempart contre Thérésie ! (i) Pour exposer ces objections au saint-père, il envoya D. Juan de Ayala à Rome, au mois de mars de 1 56 1 .
Mais l'annonce d'un concile national en France produisit sur lui une impression si profonde qu'elle renversa toutes ses résolutions. Comme ses démarches pour prévenir ce dernier événement restaient stériles et que le colloque de Poissy était indiqué en effet, il se décida à choisir le moindre des deux maux. 11 se montra donc, à dater du mois de juin 1 56 1 , fort zélé pour rassemblée de Trente (^. Non seulement il accepta la bulle de convocation, qu'il avait repoussée jusqu'alors, mais il ordonna même, pour acquérir de Tinfluence sur les décisions du concile, aux prélats d'Espagne de se rendre à Trente aussi nombreux que possible (^^).
Car une fois le concile assuré, Philippe voulait le diriger à son gré. Malgré les demandes contraires de son oncle l'empereur Q, il désirait voir maintenus tous les décrets des réunions antérieures et, comme signe manifeste de ce fait, voir déclarer en termes précis la continuité du concile. Ses ambassadeurs ne cessèrent pas d'y travailler par les prières et par les menaces. Il s'opposait, en outre, à toute concession à faire aux novateurs quant aux dogmes et même aux cérémonies catholiques, pour ne pas amoindrir l'auto-
(^) DÔLLINGER. BHtraege, t. I, p. 358 ss.
(') Le Labourxur, t. I, p. 459 ss.
(■) L. c. p. 781 : Instruction pour l'évêque de Rennes, 30 juin 1561.
(*) Uttre de ïemp. à PhiUppc II 27 juin 1560; Doe. ineditos, t. XI, p. 559 ss.
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rite et la dignité de TEglise. Pour la même raison, il combattait avec énergie et obstination, malgré Tintimité existant entre lui et la branche allemande de sa maison, les demandes des impériaux et des Français sur ladmission de la communion sous les deux espèces et du mariage des prêtres. Si tous les efforts de ces deux gouvernements ont échoué, ce fut surtout grâce aux obstacles suscités par Philippe II, qui, il est vrai, ne faisait à cet égard qu'exprimer fidèlement les idées qui prévalaient parmi ses sujets et surtout dans son clergé, imbus du plus pur fanatisme catholique.
De ce côté là , les intentions de Philippe se rencontraient bien avec celles de la curie, mais elles leur étaient fort opposées sur le point de la répartition des pouvoirs dans TEglise. Les Espagnols, avec leur orgueil personnel et national, ne voulaient pas entendre parler d un asservissement de TEglise à la dictature du saint-siège. Cette fois encore, ce n'était pas le roi Philippe qui donnait le ton ; c'étaient ses hommes d'État et prélats qui lui montraient la route à suivre pour les affaires de Trente (^). Comme représentant de ces tendances nationales, Philippe II, aussi bien que les Allemands et les Français, exigeait une liberté entière du concile. On permettait qu'il fût présidé par les députés du pape comme chef de l'Eglise, celui-ci ne pouvant y paraître personnellement ; mais on demandait en même temps que le sjnode restât complètement libre
Q) Qu^on compare les nombreux documents relatifs à ce sujet, donnés p«r DOllinger, Beitraege, t. !•* passim.
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de toute ingérence et direction de la part du pontife. D'après cette manière de voir, le pape avait délégué son autorité dans le concile à ses légats, et l'assemblée formait avec eux le pouvoir suprême, légitime et infaillible, de toute l'Eglise. L'Espagne demandait en conséquence la déclaration non ambiguë que le concile représentait l'Eglise universelle, elle demandait que tout prélat et prince y pût formuler librement ses propositions, et que le pape n'eût que le droit, plutôt de forme que de fond, d'approuver et de publier, mais non pas d'examiner effectivement les décisions de l'assemblée.
Les trois grandes puissances catholiques étaient donc •unanimes à réclamer cette liberté illimitée du concile. Et pourtant elles furent vaincues par les usurpations de la curie, assistée d'une partie seulement de l'épiscopat italien. C'est que Rome était conséquente, savait nettement où elle voulait arriver, ne reculait devant aucun artifice d'une diplomatie rusée, tandis que la France, l'empereur et l'Espagne n'étaient jamais d'accord, et même souvent opposés et hostiles entre eux, sur les questions religieuses aussi bien que sur les questions -politiques. Et puis, l'Espagne seule, dès le commence- -ment, représentait effectivement ses vues au concile, en y envoyant un grand nombre de prélats capables, savants et austères. Si la France et l'Allemagne avaient suivi cet exemple, la cour romaine et l'Italie auraient été vaincues, et l'avenir du monde chrétien aurait été changé. Mai^ d'Allemagne il narrivait presque personne à Trente, et de France un nombre peu considérable dévêques y vint très tard, sous la direction d'un prince de l'Eglise, égoïste et peu constant dans ses idées générales. C'est