‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 166 sur 215 · LES ORATEURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES ORATEURS FRANÇAIS

l'insérer dans les actes du concile, d'autres, au moins de n'y pas répondre. Ils exhortèrent les prélats à ne pas céder aux séductions du diable, qui facilement pourrait exciter leur égoïsme contre les réformes tant désirées. Us firent remarquer combien les synodes antérieurs à celui de Trente avaient apporté peu d'utilité au monde chrétien, parce qu'ils n'avaient été ni légitimes, ni libres, mais étaient restés sous l'influence exclusive d'un seul : le pape. Ils prièrent donc l'assemblée actuelle de se tenir loin de toute intrigue et de toute brigue de la faveur des hommes. On ne devait chercher le saint Esprit autre part qu'au ciel. Ces allusions n'avaient assurément rien de flatteur ni pour les évêques, ni pour les légats, ni pour le pape! Les ambassadeurs français s'identifiaient complètement avec ceux de l'empereur; ils disaient qu'on devait tenir compte avant tout des vœux et des griefs de la Germanie. C'était, en effet, ce que leur gouvernement leur avait prescrit (^). Ils avaient même ordre de suivre les orateurs impériaux, dans le cas où ceux-ci se verraient obligés de protester et de quitter définitivement le concile. Comme conséquence d'une telle éventualité on devait prévoir la réunion presqu' immédiate de synodes nationaux en France et en Allemagne, et par cela même peut-être la conversion de ces Etats au calvinisme ou au luthéranisme Q.

Dans cet embarras extrême, menacés du départ subit des Allemands et des Français, les légats ne virent pas

(') Lettre du cardinal Ferrare au cardinal Borromée, 18 juin, 28 juillet 1562; Baluze-Mansi, t. IV, p. 421-435.

(•) Lettre du pape a Philippe 77, 1« juin 1562 ; Doc. ifuditos, t. IX, p. 242 ss.

482 COMMENCEMENTS DE LA TBOISIÈBfE ASSEMBLÉE.

d autre issue que de demander au pape la permission de violer la promesse qu'ils avaient faite au roi d'Espagne et au marquis de Pescaire. Pie l\ semblait favorable à cette proposition, imposée par la nécessité. D'un autre côté, ils réussirent à convaincre les ambassadeurs des princes qu'il faudrait ajourner encore un peu, jusqu'à un moment plus opportun, les points les plus difficiles de la réforme. Ils agirent de la même manière pour tranquilliser momentanément les prélats espagnols et portugais par des négociations dilatoires et peu sincères sur la résidence ecclésiastique, et ils semblaient avoir échappé ainsi, au moins provisoirement, au danger pressant de la situation.

Mais le 2 juin, l'avant-veille de la session publique, arriva une dépêche du saint-père prescrivant la déclaration immédiate de la continuation. Cet ordre avait été arraché au pape par ceux d* entre les. cardinaux qui désiraient la dissolution du concile et qui croyaient qu'elle résulterait tout naturellement d'une telle mesure. Pie IV avait, en effet, l'intention de suspendre le concile qui lui paraissait de plus en plus dangereux à l'autorité papale. Sa colère éclata au grand jour dans une lettre qu'il adressa au roi Philippe ; où il l'exhortait à veiller à ce que ses ministres cessassent " d'offenser et de crucifier continuellement le saint-père „ (^). Les légats, terrifiés, résolurent néanmoins de temporiser dans la session du 4 juin et d'envoyer un prélat auprès du pape pour essayer de le faire changer d'avis. Ils célébrèrent donc, au milieu d'une émotion indicible, la vingtième session, sans grands résultats. Les légats appartenant au parti modéré

(I) Bref k Philippe II, 23 mai ; Doc, ineditos, t. IX, p. 197 s.

MÉGONTENTBMENT GÉNÉRAL. 483

avaient réussi à faire donner aux ambassadeurs français une réponse assez douce. On n'avait rien dit sur la question de la continuation.

Tout le monde était mécontent. Le concile était ouvert depuis six mois et il n'avait encore pris aucune décision d'un caractère général. Les prélats surtout qui ne dépendaient pas du saint-siège, et les ambassadeurs des princes temporels se plaignaient hautement, que les légats n'admissent que ce qui plaisait au pape, et que les nombreux petits évêques italiens, dont une partie considérable étaient les pensionnaires de la cour romaine, l'emportassent toujours au vote sur les amis de la réforme. Q). Les espérances d'un heureux résultat du concile disparaissaient de plus en plus. A chaque demande, les légats se retranchaient derrière la volonté du pontife ; et si l'on s'adressait à ce dernier, il parlait avec onction de la liberté parfaite du concile! Six mois s'étaient passés inutilement à jouer cette comédie qui commençait à révolter tous les hommes bien pensants. Les articles de réforme dont l'empereur avait désiré la lecture publique devant le concile, avaient été simplement envoyés à Rome comme des matériaux précieux pour le pape. Et pendant que Pie IV condamnait ainsi le synode à une inaction complète, il publiait de son propre mouvement — comme pour montrer qu'on ne pourrait attendre le salut de l'Eglise que du saint-siège — trois bulles de réforme (4-27 mai) : la première sur les pénitenciers, la deuxième sur la chambre apostolique, la troisième sur l'office du correcteur de la chancellerie.

0) Dépêche de Lansac du 7 juin; Lk Plat, t. V, p. 211.

Cependant les choses ne pouvaient plus continuer de la sorte si Rome ne voulait soulever une véritable rébellion des puissances non italiennes. Les légats reconnurent qu'il fallait aborder des travaux plus utiles et plus importants; ils entrèrent donc dans la discussion des articles concernant Teucharistie, qui étaient restés sans résultat définitif dans la deuxième réunion de Trente. 11 s'y agissait surtout de la question de savoir si Ton pouvait accorder la communion sous les deux espèces, et à quelles conditions? Les légats rencontrèrent, sur ce point, la résistance la plus opiniâtre de la part des Espagnols : conduits de nouveau par l'inflexible archevêque de Grenade, ils prétendirent que la doctrine de l'eucharistie était déjà résolue suffisamment par des conciles antérieurs, et qu'il ne convenait pas à l'Eglise de faire des concessions aux hérétiques et aux malcontents ; qu'il fallait plutôt s'occuper sans retard de la question importante de l'obligation de la résidence. Ces exigences déchaînèrent encore une fois, dans les congrégations, les orages les plus violents, de sorte qu'il fallait toute Tautorité et toute l'habileté des légats pour écarter cette matière scabreuse et pour conserver à l'ordre du jour, d'après les désirs de l'empereur et des Français, la doctrine de l'eucharistie. Ils n'y réussirent qu'en promettant de revenir bientôt sur la résidence ; et, en effet, ils dépéchèrent vers le pape, pour le prier de prendre sans retard une décision sur cette question, parce que sans cela on tiendrait difficilement en bride l'humeur belliqueuse des évêques espagnols.

Dans les délibérations préparatoires des théologiens

sur Teucharistie, on nia que la communion sous les deux espèces fût d'institution divine mais on dut reconnaître, à Tunanimité, que TEglise pouvait accorder le calice aux laïques. Devait-elle le faire } sur ce point les opinions étaient bien partagées. Il ne se trouva qu'un docteur qui fût d'avis de le permettre en général, tandis qu'un très grand nombre, pour sauver la continuité et Tautorité de TEglise, voulaient ne pas le concéder du tout. Les autres conseillèrent de n'en accorder Tusage qu'à de certaines conditions et qu'à ceux qui, pour le reste, se soumettraient en tout aux préceptes de l'Eglise catholique. En effet, non seulement les Hussites, mais aussi de nombreux Grecs unis n'avaientils pas obtenu du pape même la concession du calice? Est-ce que Paul III n'avait pas permis temporairement aux évêques allemands d'accorder à ceux qui le désireraient la communion sous les deux espèces ? Il n'était donc pas étonnant que, dans la congrégation générale du 27 juin, les orateurs de l'empereur fissent des instances auprès du concile pour qu'il prit une résolution analogue, surtout par égard à l'état de choses en Bohême, en Allemagne et en Hongrie. La Bavière elle-même, si rigoureusement catholique, recommanda cette innovation.

Mais, quoiqu'ils se donnassent l'apparence de vouloir obtempérer aux désirs de l'empereur et des Français quant à l'eucharistie, les légats essayèrent néanmoins, par des voies détournées, d'éviter cette concession. D'un côté, ils craignaient l'opposition du roi d'Espagne; de l'autre, se plaçant à un point de vue plus général, ils ne voulaient pas exposer de nouveau l'Eglise, comme devant les Hussites, à un semblant de défaite. Ils

croyaient, d'ailleurs, qu en cédant sur ce point, on risquerait de voir surgir des exigences de plus en plus hardies et dangereuses. Il n'y avait enfin personne à la cour de Rome, à Texception du pape lui-même, qui voulût permettre T usage du calice aux laïques Q. Le temps de la condescendance était passé depuis Paul IV ; la curie suivait désormais la maxime : " qui n'est pas pour moi, est contre moi. „ Et on ne saurait nier qu'elle n'ait obtenu les plus grands succès par cette conduite hardie et constante. Déjà à cette époque, les résultats favorables se montraient partout. L'empereur Ferdinand ne trouva donc pas grâce aux yeux des légats, avec son ** libelle de réformation „ . Ils crurent qu'il ne ferait que produire du scandale et de la confusion dans le concile et qu'il serait fort nuisible à l'autorité du saint-siège. Par conséquent, ils le mirent tout simplement de côté. Le nonce résidant à Vienne fut chargé de communiquer ce message désagréable à l'empereur et de lui dire d'adresser plutôt ses vœux au pape, directement (^). Eh bien, Ferdinand n'osa pas insister sur ce libelle, préparé avec tant de soin et tant d'apparat ! Il se contenta d'envoyer aux légats (30 juin) une faible réponse f ), ressemblant, à s'y méprendre, à une excuse, et réclament seulement en définitive, l'augmentation du nombre des prêtres en Allemagne et l'amélioration des mœurs du clergé ! On comprend que les Français ne voulussent rien risquer pour un tel allié. Quoique favorables à la concession du calice, ils se tenaient sur la réserve, d'autant plus que leur roi avait alors

0) Dépêche de l'envoyé bavarois; Le Plat, t. V, p. 345. ("j Ratnaldi, ad. an. 1562, nr, 59.

(•) Baltjzc-Mansi, t. IV, p, 466 ss.

besoin de l'assistance du pape contre ses sujets protestants rebelles. Les légats avaient ainsi gagné d'avance la partie. Par des retards et des objections de tout genre (*) ils surent persuader aux ambassadeurs de T empereur, qui, dans cette affaire, ne se montraient pas moins maladroits et faibles que leur maître, de se contenter d'une perspective sur l'avenir et de la promesse écrite que la question si et à quelles conditions le calice pourrait être concédé aux laïques, serait traitée et décidée à la première occasion. On ne fit donc, pour le moment, que condamner, par des canons spéciaux, ceux qui affirmeraient la nécessité du calice des laïques, l'insuffisance de la communion sous une seule espèce et l'institution divine de la communion des enfants — déclarations inutiles au fond, ne contenant que des choses bien connues et publiées déjà à Trente même, en 1 55 1 ! Le parti de la réforme s'était encore une fois laissé duper et repousser à r arrière-plan !

Et pourtant la nécessité de la réforme s'imposa de nouveau au synode! Le 27 juin, l'ambassadeur du duc Albert V de Bavière, parut devant le concile Q, et ce représentant d'un prince rigoureusement catholique ne recula pas devant la déclaration : que l'extension rapide de l'hérésie en Allemagne était due principalement " aux crimes, à la négligence et à la paresse extrême du clergé „ et à ** l'immoralité indicible „ des évêques et des abbés. Lui aussi, il fit remarquer : " que toute amélioration de la doctrine resterait stérile, si Ton

(') Palkotto, p. 562.

(•) Le Plat, t. V, p. 335 ss.

488 COMMENCEMENTS DE LA TRuISlÈME ASSEMBLÉE.

ne montrait auparavant au peuple ses docteurs et ses instituteurs, qui sont regardés comme les vases de la foi, nettoyés et polis de toute saleté et corruption des mœurs. „

Mais au cri des peuples et des princes pour une réformation prompte et efficace, Rome opposait sa diplomatie aussi habile qu'égoïste. Les légats, pour faire semblant d'exécuter leurs promesses, revinrent sur les articles antérieurs de réforme, mais seulement en en laissant soigneusement de côté le plus important ou plutôt le seul important, celui de la résidence ecclésiastique ! Les Allemands et les Espagnols protestèrent avec véhémence contre cette habitude de ne parler que de choses insignifiantes et d écarter les affaires les plus pressantes ; ce fut en vain. La majorité italienne continua les discussions sur des matières de second ordre, jusqu'à ce que le pape lui-mcme eût communiqué sa volonté sur la résidence.

Lorsque les légats avaient été si effi-ayés de Tordre de sa Sainteté de déclarer le concile actuel continuation des deux synodes antérieurs de Trente, ils avaient dépêché à Rome en toute hâte Tarchevêque de Lanciano (8 juin) ; lequel, avec l'aide des cardinaux les plus âgés et les plus prudents, avait réussi à faire changer le pape d'avis et à lui faire approuver la conduite des légats. Ceux-ci, à 1 exemple de Pie IV lui-même, s'excusèrent de cette violation de leurs promesses par des lettres spéciales adressées au roi Philippe II. Le saint-père, il est vrai, avait eu soin d'en jeter tout le blâme sur les légats et particulièrement surMantoue. Les légats, en revanche, promirent de reprendre la discussion des dogmes au point même

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