LES ULTRAMONTAINS ET LA CURIE
On n'en craignait que plus à Rome l'arrivée à Trente des évêques français et surtout celle du cardinal de Lorraine, qui devait leur servir de guide et de chef. On avait peur qu'ils ne vinssent exiger non seulement une réforme fondamentale de la discipline et une diminution de l'autorité papale, mais encore l'admission universelle du calice pour les laïques et du mariage des prêtres. Ils devaient probablement appuyer, en outre, tous les griefs de l'empereur, lesquels déplaisaient tellement à Pie IV qu'il venait de commander aux légats de ne soumettre au concile aucune des propositions importantes de Ferdinand I" (^). Le pape, effrayé, dépêcha également en Espagne un courrier exprès pour obtenir de Philippe II qu'il ordonnât à ses évêques de s'opposer tous à de telles usurpations (^). Le marquis de Pescaire, gouverneur de Milan, représentant nominal du roi dans les affaires conciliaires, que la cour romaine avait su gagner depuis longtemps, donna en effet des ordres dans ce sens aux évêques espagnols (^). Mais ceux-ci, sachant très bien que le marquis n'exprimait nullement les véritables intentions de Philippe, ne tinrent aucun compte de ses avertissements. — Le pape, du reste, .obligea tout ce qu'il pouvait ramasser de petits évêques italiens, gens sans valeur personnelle, très souvent fort mondains, manquant de toute instruction et n'ayant jamais vu leur diocèse, de se rendre à Trente ; tandis que ceux parmi les prélats qui avaient fait preuve d'indépen-
(*) MusoTTi, p. 27.
(«) Dépêches de Lisle du 10-17 octobre; Le Plat, t. V, p. 521 s., 524. — Dépêches de Vargas, 24 octobre ; Dôllinoer, Beitraege, t. I, p 455.
(') Journal de Mendoza, DOllinger, BerUhte und Tagebûcker, t. II, p. 95.
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dance au concile — et il y en avait plusieurs qui s'étaient fort distingués par leur érudition et par Taustérité de leurs mœurs — se voyaient octroyer leur congé et la permission de quitter Trente (*). Les Espagnols, et surtout Guerrcro , furent de nouveau assaillis de reproches amers à cause de leur conduite hostile, comme on la qualifiait à Rome. C'est ainsi que Pie IV chercha à renforcer son parti et à affaiblir celui de ses adversaires. C est par ces procédés de ruse et d'art diplomatiques, où la religion n'était pour rien, qu'on se proposa de diriger le saint Esprit. Mais ce qui est admirable, c'est la naïveté des mêmes évêques de la minorité qui, en se plaignant sans cesse de toutes les menées de la curie de Rome pour guider à son gré l'assemblée, criaient à l'hérésie aussitôt que quelqu'un faisait mine de vouloir douter de l'infaillibilité d'un concile, préparé, composé et dirigé avec tant d'astuce et de mauvaise foi !
L'évéque d'Orléans écrivait, à cette époque, de Trente à son collègue de Rennes (^) : " L'Italie entière est résolue à maintenir les choses à l'état où elles se trouvent actuellement, et de ne pas souffrir, même de la largeur d'un cheveu, la diminution de l'autorité des prétentions papales et d'autres belles choses qu'on appelle des abus. Car ils croient être sûrs que, quand on aura une fois commencé, on ne finira pas avant de l'avoir dépouillé jusqu'au haut de chausses : et je suis d'avis qu'ils ne s'y trompent guère. „
(*) Ces faits nous sont racontés par des témoins qui certes ne sont pas suspects d'hostilité envers la cause de la papauté, deux cardinaux enfin : Palkotto, p. 592 s. et Pallavicini, XIX, 2, 3.
(*) Lk Laboureur, t. I, p. 806.
l'institution divine de l'épiscopat. 511
L'augmentation de la légion papale semblait d'autant plus nécessaire que les Espagnols venaient de mettre encore une fois sur le tapis un sujet fort désagréable au saint-siège. Nous touchons ici à la cause principale qui frappa de stérilité les travaux du concile pendant presque dix mois : ils demandaient d'introduire dans les' canons sur le sacrement de l'ordre, la déclaration de l'institution divine et du droit divin de la dignité épiscopale. Ce n'était là ni une question de pure forme, ni de vaines paroles ; c'était, au contraire, une matière qui touchait aux principes les plus importants de la hiérarchie, et sur laquelle on combattait depuis mille ans, au sein du monde catholique. Car le pape et ses partisans entendaient que le pouvoir judiciaire et administratif des évêques dérivait exclusivement du souverain pontife, en sa qualité de vicaire du Christ sur la terre. Selon la première opinion, le pape n'était que le premier parmi ses pairs; selon la seconde, il était Tévêque universel et tout-puissant, et les évêques particuliers n'étaient que ses fonctionnaires et ses instruments. Ceci est de la théorie; quant à la pratique, le droit divin des évêques avait pour conséquence naturelle et inévitable, qu'ils possédaient aussi, de jure divino, tout ce qui était nécessaire au gouvernement de leurs églises et des âmes qui leur étaient confiées ; que, partant, le siège apostolique n'était pas autorisé à se réserver, soit des cas spéciaux de la juridiction épiscopale, soit la nomination à la totalité ou à une partie des bénéfices ecclésiastiques.
En même temps, les partisans inébranlables du caractère divin de l'obligation des évêques à la résidence, rappelèrent aux légats leur promesse de mettre de nouveau ce sujet sur le tapis, à l'occasion du sacrement de l'ordre. En
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effet, les deux questions tenaient étroitement ensemble, et la seconde* ne pouvait guère être tranchée au fond, sans qu'on eût décidé préalablement la première. Car si Tépiscopat n'était pas d'origine divine, l'obligation de l'évêque de résider ne pouvait pas Têtre non plus (^).
Ce n'était pas tout encore. Le roi d'Espagne venait d'engager l'empereur et les rois de France et de Portugal à s'unir à lui dans un commun effort pour obtenir la disparition, dans les actes du concile, de la formule : proponentibus legatis (^).
On peut facilement se figurer la terreur dont furent saisis les légats par suite de cette accumulation de circonstances menaçantes. Ils se trouvaient, en effet, dans une très pénible situation, entre le parti de l'indépendance et les tendances despotiques de la cour romaine. Dans leur disposition à l'aigreur, ils coupaient brutalement la parole à des orateurs incommodes et se plaignaient de l'hostilité de beaucoup de prélats, et des choses désobligeantes qu'on prononçait contre sa Sainteté f). Tout naturellement, pour éviter de nouveaux reproches, ils dépêchèrent vers le pape afin de lui demander les instructions nécessaires pour mettre un terme à cette terrible question de la résidence. Pie IV conseilla qu'on établît seulement des peines sévères contre les évêques et curés négligents, sans toucher au caractère divin de la résidence. C'est d'après cet ordre que fut rédigé le décret que le
(M Lettre de révèque dg Tortose à Gonz. Ferez, 20 août 1562 ; Villanueva, Vida litUraria, t. II. p. 453.
(•) Lettre d*Albe a Varias, 14 décembre 1562; Dôllinoer. Beitrae^e, t. I, p. 471.
(■) Mesdoza, |). 97.
INSTITUTION DIVINE DE L'ÉPiSCOPAT. 513
cardinal de Mantoue soumit au concile le 6 novembre (^). Se basant sur une décision semblable de la première assemblée de Trente contre les évêques et curés non résidents, il détaillait les légitimes raisons d'absence, menaçait les négligents de la perte de tous leurs revenus et de la déclaration d'incapacité à exercer jamais une fonction ecclésiastique ou même une action en justice. D'un autre côté, il attribuait aux évêques réellement résidents la décision d'un certain nombre de cas, réservés jusqu'alors au saint-siège, et leur procura quelque sécurité contre les exactions papales.
On pouvait donc espérer en avoir fini avec cette question gênante. Mais il restait encore bien des points litigieux !
Pie IV cependant avait été de plus en plus ému de ces événements. Son ancienne assurance avait disparu. " Tous les évêques „, s'écriait-il, ** que je fais vivre de mes bienfaits à Trente, sont mes adversaires ; j'y nourris une armée d'ennemis. „ Les officiers de la curie commencèrent à élever contre les prélats défenseurs de l'institution divine de l'épiscopat les mêmes reproches qu'ils avaient formulés, six mois auparavant, contre les partisans du précepte divin de la résidence ; on les accusa d'orgueil et de vouloir briller à tout prix. Pie IV envoya à Trente deux évêques de l'Etat pontifical pour y surveiller le cardinal de Lorraine (^) qui était sur le point d'y arriver et dont on se défiait profondément.
(') Acta Massarelli; Theihbr, t. H. p. 161.
(*) Lettre de l'archev. de Zara au cardinal Comaro, 5 novembre; Baluzit Mahsi, t. IV, p. 268. — Dépêche de Lisie du 20 novembre et lettre du cardinal de Lorraine du 27 novembre; Le Plat, t. V, p. 547, 569.
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Guerrcro avait déjà ouvert la bataille, le 3 novembre, en demandant que, par le septième canon, on statuât que les évêques étaient de droit divin les vicaires du Christ sous son vicaire suprême, le pontife de Rome. Les archevêques de Sorrente, de Braga (en Portugal), de Gênes, de Nicosie, de Messine, de Palerme, furent du même avis. En vain Tarchevêque de Lanciano prétendit-il que si le pape donnait un pouvoir, c'était comme si Jésus-Christ le donnait directement. Bien des évêques espagnols et même italiens se rangèrent du côté de Guerrero, et quelquefois avec beaucoup d'énergie. Le conseil du cardinal de Mantoue, de renoncer plutôt à définir ce point litigieux, resta sans résultat et ne put refroidir le zèle enflammé des deux partis. D autres projets de conciliation, comme celui de Tévêque de Chioggia, furent repoussés. La plus profonde impression fut produite par le discours de Tévêque de Ségovie, qui prouva, d'une manière irréfutable, que dans rÉglise primitive il y avait eu des évêques, mais point de suprématie du pape de Rome. L'évêque d'Orense ajouta que les clefs du royaume céleste avaient été confiées, non seulement à saint Pierre, mais aussi à tous ceux qui devaient être pasteurs dans l'Eglise. Un des pères prétendit que tout évêque avait le suprême pouvoir dans son propre diocèse, et que seule la surveillance de ses actions était confiée au métropolitain et, en dernière instance, au souverain pontife. Un discours passionné de Lainez, général des jésuites, par lequel il chercha à amoindrir, en faveur du pouvoir papal, le pouvoir cpiscopal jusqu a en faire une ombre impuissante, exerça par son exagération et son hostilité manifeste contre 1 episcopat, l'impression justement contraire à celle que