LA RENAISSANCE ET LA PAPAUTÉ
véritable manufacture de traductions des auteurs anciens, et à fonder la célèbre bibliothèque des papes, la Vaticane. Ce pontife se souciait fort peu des intérêts de l'Eglise; il s'entoura non pas d'évêques et de moines, mais de brillants érudits. Cette domination de la plus haute dignité ecclésiastique par les tendances de la Renaissance est d'autant plus remarquable que la population de Rome ellemême, la noblesse aussi bien que le peuple, ne montrait aucun intérêt véritable pour l'humanisme qui n'avait pas de sol naturel dans la cité romaine, comme dans Florence ou Ferrare; ce fut le pape seul, qui l'y transplanta. La plus grande joie du pontife Nicolas V était de s'entretenir avec les savants, de se promener parmi les cinq mille volumes de sa nouvelle bibliothèque, de les mettre en ordre ou d'y faire des recherches. Les humanistes , que ce bon pape nourrissait de l'argent de l'Eglise, dirigeaient contre elle, contre les doctrines et les mœurs chrétiennes les diatribes les plus mordantes. On les laissait faire, en souriant, sans comprendre quels dangers on avait créés et favorises contre l'Eglise catholique même.
Le deuxième successeur de Nicolas, Pie II, était parti lui aussi de l'état d'humaniste. Il n'avait pris les ordres (jue fort tard, après une vie assez agitée, et étant père de plusieurs enfants naturels. Devenu pape, il rédigea des Conmientaires sur son propre règne et ses brefs imitaient le style des lettres cicéroniennes. Plus de cent humanistes étaient occupés à sa cour comme protonotaires et abbréviateurs. Ils organisaient, au beau milieu de la curie, une académie platonicienne, payenne, dont le chef, Pompone Leto, s'intitulait pontifex maximusy comme pour lutter
contre le pontife chrétien, son protecteur, l^armi les successeurs de Pie II, nous ne nommerons que Léon X, ce Médicis, dans l'entourage duquel on se moquait ouvertement de l'Eglise chrétienne et on trouvait de bon ton de se déclarer adversaire de l'orthodoxie catholique ; ce Léon X qui, n'ayant rien d'un prêtre, faisait représenter devant lui les comédies obscènes de Plaute et aimait un classique latin ou grec mieux que la Bible, et la musique profane mieux que la messe. Le clergé de Rome imitait la curie. Ces prêtres étaient unanimes à démontrer qu'il n'y avait pas de différence entre l'ame de l'homme et celle des bêtes: en disant la messe, ils y ajoutaient des blasphèmes. Un homme pieux comme le jeune Luther, et un sceptique comme Erasme étaient également scandalisés de l'incrédulité de ceux qui auraient dCi être les défenseurs les plus zélés de la foi. (^)
Est-ce que les peuples, à la fin, n'étaient pas forcés de se demander, sous quel prétexte on les faisait obéir à une Eglise, dont ses propres chefs se moquaient, et qu'ils exploitaient, avec un dédain visible, exclusivement pour des intérêts personnels qui n'avaient rien de commun avec sa véritable destination }
Et à côté de ces humanistes, plus qu'à moitié payens,on voyait sur le trône de St-Pierre des politiques et des soldats comme Sixte IV, Innocent VIII et Jules II, qui faisaient la guerre, fomentaient la révolte et même le meurtre dans les pays voisins, commettaient toutes les violences et tous les crimes pour fonder des principautés temporelles au profit de leurs " neveux „ qui, très souvent, étaient leurs propres
(*) Ranke. li'erkg, t. XXXVII, p. 48 s.