PROTESTATION DES MONARQUES
rendu dans sa patrie l'arbitre de la situation. Et de plus, on lui promit encore la succession au siège de saint Pierre !
Avant son départ, il avait adressé à son roi une lettre hypocrite pour le tranquilliser sur ce canon trentesix, — le trente-cinquième dans la rédaction définitive, — lettre pleine de réticences et de contre-vérités. Mais aucun souverain ne prit cette affaire à la légère. Malgré les avis du cardinal de Lorraine, le roi de France écrivit à son ambassadeur à Trente, que pas plus que ses prédécesseurs il ne laisserait un concile abolir ses ordonnances, le menacer de l'excommunication et soulever ses sujets contre lui. Il lui ordonna de protester contre une telle entreprise et, si Ton ne satisfaisait à cette protestation, de quitter Trente immédiatement Q. Le roi d'Espagne, par ses ambassadeurs Vargas et d'Avila, réclama auprès du pape lui-même contre la conduite du concile. Pie IV et son neveu Borromée, intimidés par toutes ces démarches menaçantes des princes temporels, prescrivirent en effet aux légats de se montrer prudents et conciliants Q. L'empereur, lui aussi, insista auprès de son ami Morone contre l'acceptation d'un décret, opposé à toutes les lois et institutions de l'empire, qui aurait pour conséquence une lutte passionnée des laïques contre un clergé déjà odieux à la majorité du peuple et des grands.
Cette affaire du 35* canon devait amener, à la congrégation du 22 septembre, une véritable catastrophe. L'am-
(») l.E Plat, t. VI. p. 194 ss.
(*j Raynaldi ad. an. 1563. nr. 163-164.
bassadeur de France avait été averti par les légats mêmes que la plupart des prélats avaient signé une déclaration, qu'ils ne permettraient pas le vote de la réforme du clergé, si Ton ne statuait en même temps sur la réformation des princes. En conséquence, il crut le moment venu de frapper un coup décisif. Selon l'ordre de son prince, il accusa en général les articles de la réforme d'être complètement insuffisants et incapables de remplir leur destination. 11 protesta surtout contre le 35® canon, qui tendait à détruire l'antique liberté de l'Église gallicane, à amoindrir la majesté et l'autorité des rois très chrétiens et à susciter des troubles et des révoltes (^). Son discours était tellement violent et passionné qu'il excita le plus vif mécontentement des pères, mécontentement qui alla en augmentant de jour en jour 0- Mais, peu de temps après, une nouvelle protestation arriva de la part de l'empereur, dont les orateurs demandèrent l'ajournement de l'article incriminé; et les représentants de la république de Venise se joignirent à cette proposition.
Ce n'était pas la seule difficulté qui menaçât, à la dernière heure, l'œuvre de réforme. Les cardinaux étaient furieux de ce que les 35 articles voulaient restreindre la puissance et les ressources pécuniaires de la cour romaine. En leur nom, le cardinal Farnèse, neveu de feu le pape Paul III, et quelques-uns de ses confidents écrivirent à Trente des lettres pleines d'amertume et de menaces. Ces épitres produisirent une grande
(•) Dépêche du 25 septembre; Le Pi.at, t. VI, p. 249.
(•) Lettre de l'arche v. de Zara au card. Cornaro, 27 septembre, p. 335.
LA CURIK COMBAT LA RKFORME. 573
impression sur les prélats italiens (^), qui, comme nous Tavons fait remarquer, étaient presque tous intimement liés à la curie ou en dépendaient mêitie complètement. Et les Italiens étaient d'autant plus les maîtres de la situation que la plupart des Français, las de ces luttes continuelles, étaient déjà partis de Trente. Les Espagnols seuls, qui se sentaient fortement grevés par les préventions et révocation à Rome des procès en première instance, s'opposaient aux usurpations des curialistes, comme on appelait les serviteurs aveugles de la cour romaine (^). Le général des jésuites, Lainez, s'exprima sur le pouvoir épiscopal avec tant de mépris et d'hostilité que beaucoup de prélats italiens l'accusèrent d'aller trop loin (^). En vain Tévéque des Cinq-Eglises déclara-t-il avoir entendu de la bouche même du saint-père, que celui-ci voulait qu'on prit au concile des décisions sur la réforme du cardinalat (*). En vain le cardinal-neveu Borromée donna-t-il pleinement raison à Morone, attaqué à ce sujet par la faction des Farnèse. En vain Pie IV lui-même exprima-t-il un blâme sévère contre les cardinaux qui avaient osé écrire à Trente contre les innovations (^). Les prélats italiens croyaient plus prudent d'obéir à la volonté de la curie, qui durait, qu'à la volonté d'un pape, vieux et maladif. La commission des réformes, composée principalement d'Italiens, inséra tant de réserves et d'exceptions dans les articles
(') Paleotto, p. 669. — Pallavicini XXIIL 7, 45.
(■) Ms. Lettre de Richardot, évêque d'Arras, h Marguerite de Parme, gouvernante des Pays-Bas, du 26 octobre 1563; Archives de Belgique,
(■) L'archev. da Zara h l'arche v. de Raguse, Beccadelli, t. Il, p. 131. — Le même au cardinal Cornaro, 4 octobre 1563; Baluze-Mansi, t. IV, p. 336.
(*) Theiner, t. II, p. 317 s.
(*) Paleotto ut supra, — Raynaldi, ad. an. 1563, nr. 128.
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que tous ces décrets devaient rester sans résultat Les Espagnols et les Français s'en plaignirent. Mais à ces derniers , on objecta la conduite de Lorrame, qui, à ce moment même, toujours dans l'espoir de son pontificat futur, cherchait à se concilier' les cardinaux les plus influents en leur procurant des évéchés français et des réservations pécuniaires sur d'autres églises f ). Les légats mêmes étaient profondément blessés de cette \iolation brutale des décisions conciliaires (*). La conduite de Lorraine qui, à Trente, avait toujours figuré parmi les premiers et les plus fougueux partisans des réformes foncières, découragea naturellement tous les partisans du progrès et prouva une fois de plus l'odieuse frivolité de son caractère ! Dès lors, les plus confiants renoncèrent à Tespoir d'arriver, par ce prince de l'Eglise, à rien de sérieux contre la volonté de la cour papale. L'attitude générale des Français apparaît sous un mauvais jour, comparée à celle des Espagnols, fanatiques, il est \Tai, mais gens convaincus, sérieux, de mœurs austères et en même temps fort dévoués à leur cause nationale.
Le gouvernement espagnol vint, en effet, au secours du parti indépendant. Le comte de Luna, sur un ordre exprès de son roi, recommença à demander sérieusement la suppression de la formule propanentibus legatis dans tous les décrets du concile, en menaçant les légats d'une protestation formelle au nom de son roi. On ne pouvait pas la risquer au moment où les ambassadeurs de France se retiraient
(') Paleotto. p. 671 s.
(•; Pallavicini, XXUI. 4. 12.