Chapitre vm
Caractère et conséquences du concile de Trente.
La doctrine catholique déterminée et élucidée pour toujours par le coocile de Trente. — Les décrets disciplinaires et hiérarchiques rencoDtrent beaucoup de résistance. — Soumission absolue de l'empereur. — L'empire fait des réserves sur les décisions de Trente. — Le concile n'est pas reconnu en France. — Philippe II ne publie ses décrets qu'en réservant les droits df l'État et des laïques. — Venise agit de U même manière. — Le Portugal, la Pologne et les Suisses catholiques se soumettent sans condition — Confusion des idées religieuses parmi les catholiques avant le concile. — Elle est complètement écartée par le concile. — La doctrine catholique fort bien développée dans les deux premières assemblées de Trente. — La hiérarchie et la discipline ecclésiastiques rétablies par la troisième réunion de Trente. — La papauté l'emporte pleinement sur les nations uUramontaines. — L'autorité papale reconnue supérieure aux conciles et fortement augmentée.
— Le collège des cardinaux. — Le clergé inférieur soumis complètement aux évoques. — Les réformes du culte repoussées par le concile
— Nouveau caractère de la papauté; réformation de I^Êlglise entière.
— Les séminaires épiscopaux. — L'enseignement. — Les mœurs du clergé. — Les couvents. — Conclusion : énorme essor de l'Eglise catholique comme conséquence du concile de Trente.
Le concile terminé, se présentait naturellement cette importante question : ses décrets seraient-ils acceptés par les nations catholiques.'^
Il y a ici une distinction générale à faire. En tout ce qui concerne la doctrine proprement dite, les décrets d'un concile général sont obligatoires sans restriction pour Tétendue entière de TEglise. Il ne pouvait donc être question, sous ce rapport, d'une résistance
SOUMISSION DE l'empereuk. v589
quelconque de la part des pays qui ne s'étaient pas séparés encore du giron de l'Eglise. La doctrine était déterminée et élucidée pour tout jamais par le synode général, et nous aurons l'occasion de revenir sur l'importance de ses décrets de foi. Mais la situation était bien différente pour les ordonnances qui traitaient de la discipline et de l'organisation hiérarchiques et des cérémonies du culte. Celles-ci avaient besoin d'être accueillies et publiées dans les différents pays et diocèses pour être valables dans chacun d'eux. Et sur ce point, on pouvait, dès l'origine, s'attendre à des résistances opiniâtres et difficiles à vaincre.
Le premier en dignité parmi les souverains catholiques, était l'empereur. On n'avait eu presque aucun égard pour ses pétitions. 11 s'était plaint à diverses reprises, autant que les Espagnols et les Français, qu? la nation italienne cherchât à soumettre, par le nombre de ses voix, tous les autres peuples catholiques. (^). Le 12 août encore, à une époque où depuis longtemps il était gagné à la curie romaine, il avait regretté dans une lettre adressée au roi d'Espagne, que tous ses efforts pour assurer la liberté du concile fussent restés sans résultat. " Car les légats ne cessent pas de consulter sa Sainteté pour toutes les affaires qui surgissent au concile, et réussissent par des promesses, des dons, menaces, artifices et intrigues de tout genre à obtenir
(') Qa'on voie entre autres la lettre <le l'empereur au comte de Luna, 30 juillet 1563 (Sigkkl, p. 570): Quidquid tatnen vos una cum Gallis ej/icere in hoc parte poteritis, ut dtbita aiquiUtas uhiqut s^rvetur neve sola Italica natio multitudine suffragiorum nos omnes adeo passim superare comtur, idûratûres nostri ex mandato nostro non soLum non impedienty verum etiam.., diUgenter praemonebunt.
que rien ne s'y fait ni s'y résout, que ce qui est du goût et de la volonté de sa Sainteté. Ceci et les mauvais conseils apporteront, comme il est à craindre, une diminution de Tautorité des conciles précédents, des empêchements et de la confusion pour le progrès du synode actuel et peut-être des dommages encore plus considérables „ C).
N'est-il pas naturel de supposer qu'après s'être exprimé de la sorte sur les procédés du concile, l'empereur ne se serait soumis que sous certaines conditions et exceptions aux décrets de cette assemblée? Mais ce serait une erreur. Comme dans tout ce qui se rapporte au synode de Trente, Ferdinand P n'eut de courage qu'en paroles et que de la faiblesse dans ses actes. D'après ses ordres, ses orateurs, Tarchevêque de Prague et Tévêque d'Olmutz, signèrent en son nom et pour ses pays héréditaires les décisions du concile. Il en fut récompensé quelques mois plus tard, lorsque le pape permit aux évêques d'Allemagne (avril 1564) d'accorder, avec quelques restrictions, le calice aux laïques. C'était presque tout ce qui restait des demandes du fameux libelle de réformation.
Mais ni l'empire allemand ni la Hongrie ne se crurent liés par l'assentiment donné par Ferdinand I*' aux décrets de Trente. Le second de ces pays y avait été à peine représenté, le premier ne l'avait pas été du tout. Ni l'un ni l'autre n'ont jamais accepté officiellement les décisions du concile, ils ne s'y sont soumis que peu à peu et tacitement. Après avoir obtenu Tusa^^
(') Documentos ineditos^ t. IX, p. .359.
l'empire fait des réserves. 591
du calice, Tempereur fit tout ce qui lui fut possible pour amener les évêques d'Allemagne à publier les décrets. En 1566, Commendone qui venait d'être nommé cardinal, arriva à la diète impériale d'Augsbourg ppur appuyer par son éloquence et par son autorité personnelle les démarches de Ferdinand I*^ Mais l'archevêque de Mayence lui déclara, au nom des princes catholiques : qu'ils acceptaient tous et sans restriction ce que le concile avait décidé concernant la doctrine, la foi et le culte divin ; mais qu'il y avait certains points de discipline dont ils souhaitaient être dispensés, et qu'ils se trouvaient en présences d'usages établis qu'il n'était ni sûr ni à propos d'abolir dans un temps de licence et de divisions (^). Et les choses restèrent dans cet état sans changement.
Suivant l'exemple donné par les représentants de l'empereur, les ambassadeurs des rois de Pologne et de Portugal, du duc de Savoie, de la république de Venise, du Grand Maître de l'ordre de Saint-Jean, et des cantons catholiques de la Suisse signèrent les actes de Trente. Le cardinal de Lorraine avait eu la hardiesse de les accepter pour la France, au nom du roi très chrétien, en l'absence des ambassadeurs français et sans y être aucunement autorisé (^). Seul, le comte de Luna, résolu et courageux comme toujours, refusa sa signature jusqu'à une décision expresse de son souverain.
Et l'on dut voir bientôt que même la seconde grande puissance catholique, que la France n'était nullement disposée à ratifier l'arrogance de Lorraine et à se sou-
(*) GrAziani. Vita di Commcndom, liv. 111, chap. 2. (•) Le Plat. t. VI. p. 302.
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mettre aux résolutions de la majorité de 1 assemblée. Du Ferrier avait immédiatement écrit à Paris : il n'avait pas voulu assister a la clôture du concile, disait-il, parce qu'on n'avait pas eu égard à son opposition, qu'on avait
j soumis les évêques français en première instance au tri-
bunal papal, maintenu les pensions et provisions romaines sur les évéchés, enfin déclaré ouvertement le concile une continuation des assemblées précédentes de Trente, par la lecture de leurs décrets dans la dernière session. Il ajouta qu'on ne pouvait accepter non plus, au point de vue gallican, que les décrets conciliaires fussent soumis à l'approbation papale.
Aussi, dès que le cardinal de Lorraine revint en France, se vit-il très mal accueilli par le gouvernement de Catherine de Médicis. Dans une réunion des principaux conseillers du roi, à laquelle il assistait, on résolut de surseoir pour un temps indéterminé à la publication des décrets du concile, comme contraires à l'autorité
I du roi et préjudiciables aux privilèges de 1 Eglise gal-
licane (^). On traita le cardinal avec une antipathie si peu déguisée qu'il crut bon de se renfermer dans son diocèse de Reims, où il prêcha son ** peuple „ et fit appliquer, sans l'autorisation royale, les décrets du concile sur la foi et la doctrine religieuse (^). Quant aux décrets de réforme, il ne put les faire accepter par la province métropolitaine de Reims, mais il en fit résoudre quelques nouveaux par un concile provincial,
(1) Lettre de Catherine de Médicis à Péveçue de Rennes^ 27 février 1564 Lk Plat. t. VI, p. 320.
(■) DE Bouille. Histoire des ducs de Guise, t. Il, liv. 4. chap. \.