‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 28 sur 215 · SA BLESSURE ET SA CONVERSION · texte numérisé non relu

SA BLESSURE ET SA CONVERSION

D'abord, les anciennes impressions, les idées chevaleresques, l'amour de la dame à laquelle il avait consacré son cœur, luttaient encore avec ces aspirations nouvelles. Mais de plus en plus, ces dernières l'emportaient. II croyait que St-Pierre auquel, fidèle à ses habitudes, il avait principalement adresse ses prières, l'avait sauvé, par son intervention directe, d'une maladie mortelle. 11 lui fallut bien se convaincre, en outre, que sa blessure mal guérie, le condamnant à boiter toute sa vie, lui fermait pour toujours la carrière militaire. 11 résolut alors de devenir le soldat spirituel du Christ, de la Vierge, de St-Pierrc ; non pas un soldat ordinaire, mais un des chefs de la milice chrétienne. En combattant, au nom de Dieu, par des fatigues, par des jeûnes, des veilles, Satan et l'Enfer, il espérait trouver au Ciel ces richesses et ces royaumes qu'Amadis et ses semblables avaient acquis sur la terre par leurs exploits chevaleresques.

Encore une fois, comme chez tant d autres de ses compatriotes, l'alliance intime de l'esprit chevaleresque et du mysticisme, fécondée par une ambition ardente, venait d'inspirer les résolutions de Loyola. Ce n'était pas le repentir, ce n'était pas le besoin de se rapprocher de Dieu par le sacrifice de son existence entière, qui Texcitait à la vie d'ermite, c'était le désir de se distinguer entre tous les hommes par des faits aussi grands, aussi considérables que ceux des saints dont il venait d'étudier la biographie, et de les égaler en mérites et en gloire.

Pendant le temps de sa lente convalescence, il se mit à copier les Vies des saints et à les illustrer de dessins coloriés, à adapter à ses vues nouvelles sa manière de vivre et de parler. Son frère aîné, comme chef de la

famille, voulait Icmpécher d'exécuter sa resolution. Ignace n'eut aucun scrupule de le tromper et, après sa guérison en mars 1522, il quitta sa famille sous un faux prétexte. (^)

Il alla aussitôt rendre sa décision irrévocable en faisant vœu de chasteté et d'abstinence. Ensuite il entreprit son premier pèlerinage à une image miraculeuse de la Vierge sur les hauteurs du Montscrrat près de Barcelone. Chemin faisant, il se flagellait chaque jour, pour s'initier à son nouveau métier. Arrivé devant la statue, il suspendit ses armes près d'elle à une colonne, et, comme un écuyer le faisait avant de recevoir l'accolade de chevalier, il y tint sa veillée d'armes, en suivant le rituel qu'il avait lu dans YAmadis. On voit combien ces fantaisies étaient profondément fixées et enracinées dans son cerveau, combien elles influaient encore sur lui. Le lendemain, il se dépouilla de ses vêtements de prix dont il fit cadeau à un pauvre, et s'habilla en pèlerin, en mendiant. Une confession générale termina cette prise de possession de son nouvel état. .

Par une coïncidence assez singulière, ceci se passait vers la même époque où Martin IvUther rompait en visière à l'Eglise et à l'empire et donnait à sa réforme un caractère franchement révolutionnaire.

L'intention de Loyola était de se rendre à Jérusalem pour travailler à la conversion des infidèles. La peste l'empccha de s'embarquer immédiatement pour la Palestine. 11 se retira donc à Manrèse, petite ville de Catalogne, à 50 kilomètres au nord-ouest de Barcelone, pour y attendre, dans l'ascétisme et dans les exercices spirituels, l'heure du départ.

- <<) Maffki, I. 3.

L'ERMITE DE MAKRÈSE. 41

A Manrèse, il eut une crise fort semblable à celle qui# vingt ans auparavant, avait conduit Luther jusqu'au seuil du désespoir. C'était dans un couvent de Dominicains — et non dans une caverne, comme la tradition jésuitique Ta racontéplustard — qu'il se soumettaitauxplusduresépreuveSj se flagellait trois fois par jour, priait agenouillé pendant sept heures consécutives, chassait le sommeil pendant la nuit et ne se nourrissait que de pain et d'eau. Il espérait ainsi égaler les saints, au nombre desquels il désirait se placer tôt ou tard. Mais plus il macérait son corps, plus son imagination devenait malade. Il ne se sentait satisfait, ni consolé — au contraire, il croyait ne pouvoir jamais, à cause du poids trop grand de ses péchés, acquérir la grâce divine et la gloire éternelle qu'il cherchait. Pleurant jours et nuits, il se sentit à la fin la tentation de se jeter par la fenêtre de sa cellule. 11 nen fut détourné que par l'idée de commettre par cela même un nouveau crime. (^)

Il est très curieux d'observer la manière dift'erentc, dont Luther et Ignace de Loyola sortirent de cette situation désespérée. L'Allemand, d'une imagination froide au fond et théologien de profession, se consola par le dogme de la rédemption entière par Jésus-Christ, dogme qu'il croyait trouver dans l'évangile, et par conséquent en s'appuyant sur la Bible même. Le fanatique et ambitieux Espagnol, dont le cerveau était bourré d'histoires miraculeuses de chevalerie et de légendes, eut des visions : il crut s'apercevoir que les idées noires lui étaient inspirées par le diable et les démons, les idées salutaires et

(') KlBADRNEIRA. p. 673 S.

édifiantes par Dieu et ses anges. Une maladie nouvelle très grave qui menaçait de mettre, par une mort prématurée, un terme à tous ses grands desseins, lui sembla une nouvelle exhortation à s'opposer aux attaques du démon, à en finir une fois pour toutes avec sa vie antérieure, à commencer une existence nouvelle pleine d'espoir en la miséricorde divine et de confiance en ses propres intentions. Il croyait être conduit par Dieu comme un élève par son pcfdagogue. (*)

Peu à peu l'ascétisme, les tourments volontaires lui semblèrent même un tort envers le Créateur qui avait forme le corps aussi bien que l'esprit, et envers son âme, que devait énerver l'affaiblissement de son compagnon matériel. Loyola ne voulut plus même diminuer la durée de son sommeil, pour pouvoir travailler avec d'autant plus de forces à la gloire et à l'honneur de Dieu. (^) Cette manière de considérer les devoirs du chrétien pieux et dévoué à TEglise — manière si entièrement opposée à ses premières intentions pour son nouvel état — est devenue typique, plus tard, dans. l'Ordre qu'il devait fonder.

Après qu'il eut conclu la paix avec lui-même, les visions dont son imagination surexcitée depuis deux ans et son ambition religieuse le poursuivaient, prirent des couleurs de plus en plus célestes et exaltées. Il crut voir Jésus-Christ et la Vierge ; les mystères les plus obscurs

(«) L. (ÎONZALEZ, AA. ss. yui. Vn, 651.

(*) Grnelli, Das Leben des heii. Ignaz von Loyola (Innsbruck 1848^ y. 382 ss. — Ct't ouvrage est surtout important par les lettres de St-Ignace ilont un grand nombre y ont paru pour la première fois, et qui nous montrent Loyola sous un jour tout-h-fait nouveau, en opposition trék .souvent avec la tradition jésuitique.

VOYAGE A JÉHUSALEM. 43

de la foi se changèrent pour lui en objets palpables qu'il vit devant ses yeux corporels. Il voyait aussi le diable sous la forme d'un serpent brillant, mais plus il priait, plus le serpent devenait pâle et laid. Quelle profonde différence entre le génie du moine de Wittenberg et celui du pèlerin de Manrèse ! Luther se contentait de s'appuyer sur la parole de Dieu révélée au monde entier; Ignace, sur des visions mystiques, qui n'existaient que dans son imagination et qui faisaient de lui un être privilégie, élu entre des millions d'autres.

Après un séjour de dix mois à Manrèse et après bien des pérégrinations, Loyola put enfin se rendre en Italie, et de là, dans la même année 1 523, s'embarquer pour la Palestine. Tout ce voyage — dit la légende jésuitique, fort sujette à caution, il est vrai, nous le verrons tout à l'heure — il le fit sans le moindre argent, en mendiant son pain et en priant les capitaines des navires de le prendre avec eux pour la grùce de Dieu. Lorsqu'il partit de Rome — toujours d'après cette légende — ses amis le forcèrent d'accepter quelques pièces d'or pour pouvoir payer le voyage par mer. Mais à peine eut-il quitté la ville que les remords le prirent d'avoir péché contre son vœu de pauvreté, et il distribua cet argent aux pauvres cjuil rencontra. Nous verrons que plus tard il ne connut point de tels scrupules et qu'il puisa largement dans la bourse de ses amis.

Quoiqu'il en soit, il arriva enfin en Terre Sainte. Le sort du monde eût peut-être été changé, si Loyola avait pu exécuter ses intentions en Palestine et y passer sa vie pour téconforter les chrétiens opprimés et convertir leurs tyrans infidèles. Mais il se vit repoussé par les chefs mêmes du

44 LA FONIKVTION DK L'ORDRE PES JÉSUITES.

clergé catholique à Jérusalem, qui n'espéraient rien de bon de ce fanatique ignorant, dénué de ressources, sans amis, sans égard pour les nécessités politiques de leur situation. Ignace dut rentrer dans sa patrie, cette fois en véritable mendiant, nourri et transporté par des aines charitables.

Ce voyage n'était pas resté cependant sans résultat.

Il s'était convaincu que pour atteindre un but quelconque, il devait acquérir d'abord des connaissances, et il commença aussitôt. Pendant deux ans, il étudia à Barcelone ; puis il fréquenta les cours de philosophie à l'Université d'Alcala, et enfin les cours de théologie à Salamanque. Cet homme, doué d'une volonté de fer, d'une résolution que rien ne décourageait, se mit sur les bancs de l'école à l'âge de 33 ans. Et encore, au milieu de ces occupationspréparatoires,il donnait desleçons de catéchisme aux enfants et aux hommes et femmes du peuple, et prêchait publiquement dans les rues. 11 agissait déjà comme un chef de secte, et sut gagner ainsi des personnes dévotes, et particulièrement des dames qui, ravies de son mysticisme et de son éloquence chaude et entraînante, le comblaient de présents. Alors il réunit autour de lui un certain nombre de disciples et de compagnons qui, il est vrai, ne lui sont pas restes fidèles jusqu'au bout (*). Cependant ces préoccupations l'empêchaient de faire de grands progrès dans les études, surtout parce que, désirant tout connaître à la fois, il travaillait sans ordre ni méthode C). L'Inquisition s'émut naturellement de toutes

(*) Oki.ANDIXO. Historia Si^eUtatis Jesit. t. 1. (Konu- 1615) lil». I. chnp. 52. p. 14.

' (*) .4.1. SS. yul. vu. 445.

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