‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 35 sur 215 · LES JÉSUITES APPROUVÉS PAU LE PAPE · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES APPROUVÉS PAU LE PAPE

Cependant Loyola, nous Tavons déjà vu, n était pas homme à se laisser rebuter facilement. Son opiniâtreté et son astuce politique, traits si essentiellement espagnols, triomphèrent de tous les obstacles. 11 sut intéresser à son œuvre des personnages Haut placés. \Jn de ses protecteurs les plus influents, était le digne et savant cardinal Rodolphe Pie de Carpi. La famille importante des Contarini intercéda en sa faveur; il en fut de même de Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, qui jouissait à la cour papale d'une double influence comme fille de Charles- Quint et comme épouse d'un petit-fils du pape (^). Plus efficace encore peut-être fut l'intercession de Jean 111, roi de Portugal, prince inféodé à l'orthodoxie la plus fanatique, qui désirait avoir à sa disposition plusieurs pères de l'ordre, pour les employer dans son propre royaume et dans les colonies portugaises.. Son ambassadeur à Rome, Mascarcnha, s'évertua grandement à vaincre la résistance de Guidiccioni et de ses collègues (^). Il y réussit d'autant mieux que le pape était favorable à ses protégés. La commission céda donc à la fin, et proposa l'admission des jésuites.

Loyola triomphait d'une manière inespérée, sur toute la ligne. Sa longue attente à Rome, qui avait duré trois ans, était pleinement récompensée. Paul III, par la bulle du 27 septembre 1540, Regimini militantis Ecclesiae — titre bien approprié au but de la société nouvelle — octroya son assentiment aux institutions de son ordre, à la condition cependant que le nombre des membres ne diU jamais surpasser le chiffre de soixante — restriction cjui

(•) AA. SS Jul. VII. 477.

(*) Lettre de Loyola a son neven, 16 mars 1540; Menchaca.

fut abolie par le même Paul 111 trois ans plus tard, par la bulle Injunctuvt nobis^ du 14 mars 1543.

Voilà donc instituée cette compagnie redoutable, vraie création de l'esprit espagnol qui, lui-même, était si merveilleusement composé de tendances militaires et de passions religieuses fanatiques. La lutte contre F hérésie par tous les moyens possibles, par la prédication, par Renseignement, parles œuvres de littérature savante ou politique, par la ruse et la force, par l'influence auprès des grands et des puissants, par la flamme du bûcher — tel était le but de cette société, but poursuivi par tous ses membres avec une adresse, une habileté et une persévérance admirables. La guerre, c'était Tinteittiondu fondateur même. 11 disait : " Je crois ne pas avoir quitté le service militaire, maisTavoir transféré seulement à Dieu Q. "" Ce que Hamilcar, dit un de ses disciples, fut pour Hannibal, Ignace Tétait pour nous; à son instigation, nous jurons au pied des autels une guerre éternelle „ (^). L'épitaphe d'Ignace le compare aux plus grands capitaines des temps anciens. La société elle-même aime à se représenter comme la légion de Dieu, remplie d'une bravoure léonine, d'un mépris généreux de tous les périls : " Chacun de nous vaut une armée entière : „ (^) Dès le premier moment, on le voit, les jésuites étaient sûrs de leur but, savaient précisément où ils voulaient en venir, et avaient, en même temps, une notion très nette de leurs propres mérites et qualités.

(') Imago prirni saec, soc. Jestt, 1. 69.

(*) Ibid. VL 844.

(•) Ibid. I, 59. m, 401, 410.

LOYOLA PREMIER GÉNÉRAL DE l'ORDRE. 59

11 va sans dire que Loyola fut élu premier général de Tordre. "* Il nous a tou:> engendrés en Jésus-Christ et nourris de son lait„ , disait Salmeron sur son bulletin de vote. Ignace, qui ne pouvait décemment se désigner luimême, laissa son bulletin en blanc, sans doute pour ne pas combattre sa propre candidature. Si après Télcction il fit semblant de refuser 1 honneur qu'on venait de lui conférer, ce fut évidemment une simple formalité destinée à sauvegarder sa modestie ; car il était sûr d'avance que son refus ne serait point accepté.

Par un enchaînement étonnant de circonstances, les rêveries ascétiques de Loyola avaient abouti à la fondation de la société la plus pratique, la mieux agencée, la plus influente qui ait jamais existé. Une arme formidable se trouvait entre les mains de l'ancien capitaine de Charles-Quint ; Loyola s'empressa de s'en servir, de la fourbir et de l'aiguiser. Des ses commencements, la -Société de Jésus devint une puissance.

Son premier général était bien fait pour la conduire à des succès rapides. Quelle physionomie expressive : la figure amaigrie par la pénitence, mais d'une forte ossature, le front large, les yeux petits mais brillants et rusés, le nez aquilin, la bouche énergique, montrant par la proéminence et la grosseur de la lèvre inférieure la sensualité péniblement vaincue ; le teint olivâtre du véritable Espagnol ! Ignace de Loyola possédait la première vertu nécessaire pour mener à bonne fin une grande et importante entreprise: il était fermement convaincu de la sainteté et de l'utilité de la cause qu'il embrassait. Il se croyait élu par Dieu pour détruire ses ennemis et rétablir dans son ancienne splendeur l'autorité et la puissance de l'Eglise.

60 LA FONDATION DE l/ORDRE DES JÉSUITES

^ Il faut, dit-il, que la confiance en Dieu soit si grande, qu'on ne puisse pas hésitera passer la mer sur une planche, quand on n'a pas de navire. „ C) Il avait étouffé en lui-même tout autre désir, tout autre intérêt que celui de servir Dieu, c'est-à-dire l'Eglise romaine. Sa dévotion envers elle était sans bornes. " Si elle enseigne, dit-il, qu'une chose qui nous paraît blanche, est noire, nous devons la proclamer noire immédiatement. „ Il est évident qu'une telle renonciation à tout usage de la raison humaine en fait de foi religieuse devait conduire nécessairement à cette préférence pour toutes les superstitions, que les disciples de Loyola ont montrée de tout temps. Pour défendre la cause de l'Eglise romaine, Loyola déployait une persévérance, une énergie invincibles. " Les travailleurs dans la vigne du Seigneur ne devraient jamais avoir qu'un pied sur la terre, l'autre doit être levé pour la continuation du voyage. „ 11 supportait avec un orgueilleux dédain les fatigues, les privations, les injures et les railleries du monde. Si l'intérêt de l'Eglise ou de son propre Ordre n'était |)as en jeu, il se montrait humain et bon : "" Chaque fois que nous faisons connaître un défaut d'autrui, nous manifestons notre propre faiblesse. „ — "Si l'objet de notre amour, c'est-à-dire Dieu, est infini, nous pouvons toujours agrandir cet amour et devenir plus parfaits dans l'amour. „ La lutte im|)lacable qu'il inaugurait contre l'hércsie, lui apparaissait elle-même sans doute comme un bienfait pour le genre humain. A côté de cette grande tùche, il n'y avait pour lui aucun autre intérêt ; et il était résolu de sacrifier toute autre considération à l'avancement de l'œuvre,

(*) Sententiae asceticae S. P. Ignatii de Loyola pro quotidiana eonsuUratione (Mindelheini, 1716).

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