‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 44 sur 215 · LES JÉSUITES ET LES PAYS-BAS · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES ET LES PAYS-BAS

des différentes provinces : car les acquisitions de mainmorte y étaient soumises à des restrictions sévères.

Heureusement pour eux, Marguerite d* Autriche, gouvernante des Pays-Bas, leur était entièrement dévouée, ayant choisi parmi eux son confesseur. Malgré les protestations des Etats de Flandre et de Brabant, elle les mit à même de pouvoir fonder leurs premiers collèges, en 1562, à Louvain et à Anvers. Dans cette dernière ville, ce furent exclusivement les négociants espagnols, riches pour la plupart, qui introduisirent les jésuites, malgré Tantipathie de la population indigène. Q) A Louvain, Le Fèvre eut les plus grands succès à l'Université même, où un nombre considérable de jeunes savants quittèrent leur carrière pour se mettre à la disposition de la société. Et de même que ces étudiants, les femmes, les dames de Taristocratie surtout, s'enthousiasmèrent pour elle. Les auteurs jésuites conviennent eux-mêmes de ce fait que toutes les semaines quelques dames se faisaient flageller par les pères de la Compagnie, au grand scandale du public. Q Dans la Frise occidentale, un jésuite, le père André, qui avait eu l'intention d'y ouvrir une école, fut vivement maltraité par les habitants, de sorte qu'il dut se réfugier à Bruxelles ; mais le fameux conseiller Hopper put le placer à Lille, dans un couvent de carmes. (^)

En 1584, dans des circonstances bien différentes, le

(') MS. HUtoria compUctens initium ac progressum SocUtatis Jcsu in civitaU Antverpiense (Bruxelles, Bibliothèque de Bourgogne). C'est le récit officiel des Jésuites.

C) Imago, I. VI, p. 736.

(") Litterœ Hopperi ad Vtglium, p. 70. 74.

roi abolit les restrictions considérables imposées jusqu'alors en Belgique aux jésuites.

Au Portugal, ils trouvèrent, dès le commencement, un accueil bien |)lus chaleureux qu'en Espagne. Le roi Jean 111 reçut avec joie les deux émissaires d'Ignace, François Xavier et Simon Rodriguez qu'il avait, du reste, appelés depuis longtemps, comme nous l'avons vu. Le premit^r de ces deux jésuites partit en 1541 pour les possessions portugaises dans les Indes orientales, afin de convertir les païens Hindoux. Il parcourut une grande partie de l'extrême Asie et termina sa vie en Chine, après avoir acquis la gloire d'apôtre et de saint. Rodriguez, au contraire, appartenant lui-même à la noblesse du Portugal, y gagna bientôt une haute position et une influence énorme sur le peuple, sur l'aristocratie et avant tout sur la famille royale. 11 fit entrer dans Tordre un nombre considérable de prêtres et de jeunes gens distingués des classes supérieures. Leur zèle religieux, leur vie austère, leur activité incessante, leur bienfaisance leur concilièrent les sympathies universelles. Ils réformèrent la cour du roi et devinrent les conseillers et les confesseurs des princes et des grands. En 1543, Rodriguez fut chargé de l'éducation de Dom Sébastien, héritier de la couronne. Jean III, pour prix de leurs services, fonda pour eux une maison à Lisbonne et le grand collège de Coïmbre, qui contint bientôt 200 membres de leur ordre. Ils savaient surtout s'emparer de tout l'enseignement supérieur du pays. Arrivés à ce point, ils devinrent les véritables maîtres du royaume, et lorsque leur élève, Dom Sébastien, succéda à son [xtc, en 1557, il mit le pays entier à leur disposition. On sait

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qu'ils en ont profité pour amener la mort malheureuse du roi et la ruine, pour soixante ans, de lindépendance du Portugal. — Ils aimaient à eiter aux autres princes l'exemple des rois de Portugal comme celui que tous les souverains devaient imiter à l'égard de K:ur Compagnie.

La France n était pas moins importante pour eux que l'Espagne et le Portugal. Déjà en 1540, Ignace avait envoyé à Paris quelques jeunes membres de son ordre pour y étudier en commun : mais dans les premiers temps on évitait encore de les distinguer en quoique ce soit du reste des étudiants. (^) \JnQ instruction complète et soignée paraissait au sagace Loyola une condition indispensable au succès de son institution. Sous Henri II, adversaire fanatique de tout changement dans l'Eglise, les sphères gouvernementales leur furent assez favorables. Guillaume du Prat, fils du fameux chancelier de François \^^, et lui-même èvèque de Clermont, se fit le protecteur de la compagnie. Il logea les pères dans son hôtel de Clermont, qui plus tard devint la maison de l'ordre à Paris, et il les institua héritiers d'une partie considérable de ses biens. Ils rencontrèrent un autre protecteur encore plus puissant dans la personne de Charles de Guise, archevêque de Reims et cardinal de Lorraine. Gagné par Ignace en personne pendant son séjour à Rome, le cardinal amena Henri II, en janvier 1550, a permettre aux jésuites de construire dans la capitale une maison professe et un collège.

Mais le roi n'était pas encore maître absolu en France;

(*) Imago primi saeculi, p. 2H.

et les jésuites y avaient des ennemis dangereux. Le parlement, toujours contraire aux empiétements du clergé, du Bellay, évéque de Paris, et la Sorbonne elle-même leur opposaient une résistance opiniâtre. On voit jusqu'aux simples curés se joindre aux adversaires laïques de la compagnie. L'esprit français du XVI® siècle était peu sympathique au caractère de l'institution de Loyola ; et tout ce monde craignait, non sans cause, que l'influence et la puissance de cet ordre ne fit courir des dangers aux droits acquis et à la paix du royaume. Le parlement de Paris refusa donc d'enregistrer l'édit royal qui admettait les jésuites dans Paris; et on sait que cet entérinement était regardé comme indispensable pour donner force de loi aux ordonnances royales. Le parlement déclara la compagnie des jésuites préjudiciable au monarque, à l'Etat et à l'ordre hiérarchique. Il va sans dire que les amis de la compagnie ne restèrent pas inactifs. En 1552, le roi envoya au parlement des lettres de jussion pour qu'il eût à enregistrer,sans délai ultérieur,ses lettres patentes de 1550. Ce fut en vain; le parlement chercha à faire traîner les choses en longueur, et en appela au jugement de l'Université de Paris. Il savait très-bien ce qu'il faisait. En 1554, la Sorbonne condamna la Compagnie de Jésus par un jugement formel, qui la déclara " dangereuse en ce qui concerne la foi, capable de troubler la paix de l'Eglise, de renverser l'ordre monastique, et plus propre à détruire qu'à édifier. „ L'action de la société, telle qu'elle se développa plus tard, fut donc fort bien reconnue et dépeinte par la Sorbonne.

Ce jugement suffit pour déchaîner contre les jésuites une tempête formidable. Les curés de Paris, les prédi-

LES JÉSUITES ET LA FRANCE. (Si

catcurs les attaqucrcnt dans les chaires et dans les prônes. Des placards hostiles furent affichés aux carrefours de la Sorbonne ; on colporta des libelles bien cruels pour eux de maison en maison. Eustache du Bellay leur interdit en outre l'exercice du saint ministère dans son diocèse de Paris, et il fut imité par un nombre considérable d'autres évèques français, remplis, à cette époque, d'idées réformatrices. La France restait donc à peu près fermée aux jésuites.

Une réaction en leur faveur n'eut lieu cju après bien des changements, lors(|ue les défenseurs officiels du catholicisme eurent reconnu, en France comme ailleurs, (]ue les jésuites étaient les adversaires les plus ]:)récieux des |)rotestants. Alors, en 1561, l'assemblée du clergé, réuni à Poissy, se prononça pour leur admission dans le royaume, mais seulement à la condition qu'ils se soumettraient à l'autorité des évèques diocésains, (ju'ils renonceraient à leurs privilèges excessifs et même à leur dénomination (jui, selon cette assemblée, était d'une présomption intolérable. Les jésuites |)rotestèrent d abord, en soulevant encore une fois leur prétention ridicule, que Jésus-Christ avait été leur véritable fondateur et (jue partant ils avaient le droit de s'appeler de son nom. Peu à ])eu, ils se soumirent en apparence, promettant tout ce qu'on leur demandait, mais bien résolus à s'aftVanchir de ces restrictions aussitôt que possible. Ce n'est pas sans raison que leurs adversaires leur ont reproché de s'être insinués en France presque imperceptiblement , de s'être fait petits pour devenir d'autant plus grands après (^). Là comme ailleurs, ils cherchèrent surtout à s'emparer de

(*) Ant. Arnauld, Plaiebyer contre Us Jésuites (Paris 1 595), p. B*> .

renseignement supérieur, dont ils ont toujours reconnu, avec leur sagacité habituelle, l'immense importance pour la formation de l'esprit de la population entière.

Leur activité trouva un champ bien plus favorable en Allemagne (^). Il s'agissait ici de combattre l'hérésie luthérienne sur le sol même où elle avait pris naissance ; il n'est donc pas étonnant de les y voir travailler, selon le but de leur ordre, avec ardeur et éner«:ie, dès les premières années de leur existence. Loyola dit lui-même dans une encyclique datée du 25 juillet 1 553 ('): ^ Notre compagnie doit se porter avec un dévouement particulier, d'après la faible mesure de nos forces, au secours de l'Allemagne, que le mal de l'hérésie expose aux plus grands dangers. „

Immédiatement après la confirmation de la société par Paul III, un des membres les plus considérables et les plus actifs, Le Fèvre, se rendit en Allemagne, et quelques mois plus tard il y fut suivi par Bobadilla et Le Jay. Le Fièvre rencontra d'abord plus d'approl)ation auprès des seigneurs espagnols et italiens qui environnaient Charles-Quint, qu'auprès des allemands. Mais ayant été bientôt envoyé en Espagne, ses compagnons furent plus heureux que lui. Bobadilla sut s'introduire auprès du duc Guillaume IV de Bavière, tandis que Le Jay, après avoir assisté les évoques de l'Allemagne méridionale dans leur lutte contre l'hérésie, gagnait les bonnes grâces de Ferdinand P^'jfrère de Charles- Quint et roi des Romains, de Bohème et de Hongrie. Ce

(^) s. SufiENHElM. Geschichts der Jesuitcn in Dcutschland (Francfort s. M. 1847). I, p. 5 ss.

(') Genelli (trad. franc.), II 262.

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