‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 45 sur 215 · LES JÉSUITES EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES EN ALLEMAGNE

monarque fut tellement enchanté de Le Jay qu'il voulait le nommer au siège épiscopal de Trieste. Mais Loyola lui-même intervint pour empêcher cette élévation d'un de ses subordonnés. Il allégua comme raison de son opposition, que de cette manière on priverait la compagnie de ses membres les meilleurs et les mieux doués ; et que, du reste, le vœu de pauvreté et d obéissance absolues qu'ils avaient prêté, les empêchait d'accepter de hautes positions ecclésiastiques. Cependant les véritables motifs de Loyola étaient bien différents de ceux qu'il croyait prudent de faire valoir. Il craignait que les jésuites élevés au rang d'évêques n'en vinssent à se soustraire à leurs obligations commemembres de la société et à renier l'obéissance aveugle envers le général, qui était la base et lefondement de l'ordre entier. Tout jésuite d'ailleurs ne devait mettre que dans la société même son espoir de distinctions et de récompenses, d'influence et de pouvoir. C'est pourquoi il ne devait accepter d'autres dignités que celles que l'ordre pouvait conférer lui-même. Le jésuite ne devait avoir égard qu'aux intérêts de la compagnie ; pour elle seule il devait travailler et employer toutes ses forces intellectuelles et matérielles. Le Jay fut donc obligé de renoncer à 1 épiscopat. Plus encore. Loyola résolut de se servir de cette occasion pour imposer définitivement à ses disciples l'interdiction des dignités ecclésiastiques. Il fit décréter une institution qui déclara péché mortel pour tout jésuite d accepter un évêché ou un^ haut emploi quelconque dans l'Eglise.

On voit combien la compagnie de Jésus était plus conséquente, plus énergique dans ses procédés que les ordres monastiques et mêmes mendiants, qui, au contraire, avaient

toujours VU avec plaisir leurs membres arriver aux positions d évèque, d'archevêque ou de cardinal.

Cependant Jorsqu il s'agissait de complaire à un monar- (jue, (jui s'était montré favorable aux: jésuites et dont ils espéraient de nouveaux avantages, ils ne se faisaient aucun scrupule de violer leur propre loi. Déjà Ignace lui-même, à la demande du roi de Portugal, permit en 15r)4. que le jésuite Jean Nuncz devînt patriarche d Ethiopie, et que deux autres meml)res lui fussent adjoints en (jualité d évé(|ues.

Le premier essai du pape d'employer les jésuites pour un but politique, leur envoi en Irlande, n avait guère réussi. Le second fut plus heureux et devint lexemple d une foule d'actes de la part de la compagnie, dirigés contre tout ce qui menaçait la politique intransigeante de la curie romaine.

En 1548, Charles-Quint avait fait admettre par la diète impériale \ Intérim, destiné à être observé dans 1 Allemagne entière et à servir de base de réconciliation entre les protestants et les catholi(jues. Ce règlement était prescjue complètement catholique et ne contenait que quelques concessions fort peu importantes aux novateurs ; mais cela suffisait pour le rendre odieux au pape l^iul III et à la cour romaine. Il s'agissait donc ]:)our Rome d empêcher 1 Intérim de devenir loi générale de 1 empire. Bobadilla fut chargé de décider le plus puissant prince catholique de lempire, le duc Guillaume IV de Bavière, à s'opposer à l'observation de l'Intérim par ses coreligionnaires dAllemagne. Il y travaillasi bien que, non seulement Guillaume résista à 1 introduction de 1 Intérim dans son ]>ays, mais aussi que les princes catholiques, en général, obligèrent 1 Empereur de

LES JÉSUITES ET L'INTÉKIM. cSf)

limiter lui-niènic cette mesure importante aux protestants seuls. Charles, il est vrai, se vengea de cet échec sur son auteur ; sous le prétexte de quelques expressions injurieuses dont Bobadilla se serait servi contre la personne de l'Empereur, il fut expulsé de 1 Allemagne.

Le saint siège et Tordre des jésuites avaient atteint leur but : on avait maté l'Empereur et empêché son Intérim de réussir. 11 ncn coûtait rien à Ignace de désa- \ ouer son instrument pour ne pas exaspérer 1 Empereur, déjà peu favorable aux jésuites. 11 refusa donc à Bobadilla lentrée delà maison professe de Rome: mais il va sans dire (jue quelques temps après, lorsque Charles-Quint eut perdu l'affaire de vue, Bobadilla rentra parfaitement en grâce.

Cependant, à 1 éi)oque dont nous venons de parler, Ferdinand 1" ne voulait ou n'osait rien faire pour son ami Le Jay et pour Tordre des jésuites en général. Ce ne fut que trois ans plus tard, en 1551, qu'il se décida à les introduire dans ses Etats. 11 ne demanda d abord (|ue Le Jay et un second jésuite ])our l'aider. (^). Mais Ignace, fort satisfait de voir son ordre prendre pied en Autriche, combla les désirs du roi en envovant à Vienne onze de ses disciples. Le roi leur donna pour habitation un couvent abandonné des dominicains. Le Recteur de cette première colonie de jésuites sur le sol germanique fut Le Jay; mais il mourut en 1552 et son successeur, bien plus important et mieux doué que lui, fut Canisius.

Pierre Canisius était né à Nimègue en 1 520. Il avait étudié à T Université fort orthodoxe de Cologne où il

f') Lassû au roi Ferdinaniy^ 18 janv. 1551 ; Druffel, Brkfe u. Akitn s. Gssc/i, des XVâ J/a/trA., l. 560.

s'était distingué par son érudition et sa perspicacité extraordinaires. A Mayence, il avait fait par hasard la connaissance de Le Fèvre et par lui de l'ordre des jésuites. Le jeune homme, plein d'ambition et très intelligent, avait reconnu immédiatement quelle carrière cette compagnie lui offrait pour jouer un rôle éminent, exercer une influence considérable et arriver aux grandeurs. Il y était donc entré. Le Fèvre 1 avait d abord employé à Cologne même pour combattre l'archevcque-électeur Hermann de Wied qui voulait y introduire la Réformation. Canisius, en effet, contribua beaucoup, par sa conduite énergique et habile, à retenir dans le giron de TFglise 1 importante ville de Cologne. Plus tard Ignace, fidèle à ses principes de ne laisser jamais un de ses subordonnés trop longtemps dans le même pays et surtout dans sa patrie, l'envoya professer la rhétorique au collège des jésuites, à Messine. L'année suivante, il le réexpédia en Allemagne, en Bavière, à 1 Université d Ingolstadt. Là les novateurs avaient publiquement exposé quelques-unes de leurs doctrines : Canisius les combat et enseigne la théologie d'après les théories romaines. Nommé Recteur en 1 FyoO, il fait de cette Université une des forteresses du catholicisme en Allemagne. Cette activité énergique et fertile en succès appela sur Canisius l'attention du roi des Romains. Ferdinand pria le pape de le lui envoyer, et cet homme de 32 ans devint le Recteur des jésuites de Vienne et bientôt l'homme de confiance du roi. Le désir le plus vif de Ferdinand, comme de tout homme sensé et sincère qui tenait encore au catholicisme, était de voir s accomplir une réforme complète des mœurs dissolues du clergé, dans lesquelles tout le monde reconnaissait la cause prin-

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cipale de la défection générale qui menaçait l'existence même de l'Eglise. Canisius répondit pleinement à ce besoin pressant du catholicisme, au plus cher souhait de Ferdinand I". Il institua un séminaire où cinquante jeunes gens furent élevés et instruits pour l'état de prêtres séculiers.

Loyola était enchanté de voir ses jésuites introduits en Allemagne, et fixés dans la résidence même du monarque autrichien. Le futur empereur Ferdinand lui demanda, comme autrefois pour Le Jay, la permission de conférer à Canisius la dignité épiscopale, et non plus dans une ville de second ordre, mais dans sa capitale, à Vienne même. Ignace n'eut garde de souscrire au désir du roi et de rendre indépendant du général un des membres les plus importants de Tordre ; cependant il fit tout pour dorer la pillule. 11 permit d'abord à Canisius de remplir un autre vœu du roi en se mettant à composer uncatéchisme catholique. A cette époque, la doctrine catholique elle-même n'était pas fixée ; les curés, peu instruits et peu soucieux des intérêts spirituels, ne la connaissaient presque pas et l'enseignaient encore moins ; enfin les attaques des Luthériens et desZwingliens avaient profondément ébranlé les convictions. Personne ne savait au juste ce qu'il lui fallait croire et ce qui était hérétique. Un bon catéchisme, court, concis et pourtant complet, bien fait et pourtant compréliensible aux intelligences médiocres, était d'une grande nécessité pour les populations qui étaient encore restées catholiques. Canisius le termina en peu de temps et avec tant d habileté, que son petit livre est devenu un des ouvrages typiques de ses coreligionnaires, traduit dans toutes les langues et répandu en plus de 500 éditions. Ce fut une grande satisfaction pour

Ferdinand et tous les bons catholiques d Allemagne et leur rendit doublement cher Tordre des jésuites.

Loyola [)ermit en même temps à Canisius de prendre en main, seins le titre, l'administration de l'évêché de \ ienne pour mt an — qui ne dura pas moins de quarantehuit mois. Mais il y mit la condition que les revenus de 1 é\ èehé ne seraient attribués ni à Canisius personnellement ni à la compagnie de Jésus. C était un véritable coup de maître ! Loyola prouvait ainsi au roi des Romains que, pour lui plaire, il violait autant que j)Ossible les lois mêmes de sa société, et que celle-ci serait toujours au service des princes et monanjues. Quelle différence avec l'opposition opiniâtre, 1 humeur j)eu conciliante des sujets lutliériens du roi !

Du même coup il faisait montre d une abnégation grandiose et persuadait à Ferdinand (|ue seules la gloire de Dieu et la grandeur de 1 Eglise guidaient la compagnie, et qu elle renonçait volontairement à toute richesse et à tout avantage particulier. On les avait donc enfin trouvés, ces prêtres tant désirés qui. au lieu de chercher exclusivement à s enrichir, à jouir de l'existence, à vivre aussi commodément et aussi mollement (jue possible, se dévouaient à la pauvreté, à la mortification de la chair, à renseignement et au culte gratuits, à la prédication zélée, à la réformation du clergé et du peuple !

Cet acte bien calculé de désintéressement porta immédiatement les fruits que, sans doute, Ignace s en était promis. Déjà, au mois de mai 1554, Ferdinand avait fait don aux jésuites, pour leur collège, du couvent délaissé des carmes de Vienne et d un revenu de 1,200 florins d'or ; deux mois plus tard, il les mit à même de fonder un

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séminaire dans la capitale. Quelques années après, fidèles à leur principe de gagner surtout l'aristocratie, ils purent y ériger aussi un institut pour les jeunes gens nobles. Et plus encore. En 1558 Ferdinand leur accorda |)our toujours deux chaires de théologie à l'université de \'ienne : c'était principalement pour combattre 1 esprit protestant (jui prévalait alors dans cette unixersité. On voit, comme ils s'emj)araient de plus en plus de tous les degrés de l'enseignement. Leur influence devint très considérable. Fort souvent dans ses négociations a\ ec le pape, Ferdinand les employait comme intermédiaires et comme ses chargés d affaires Q.

L'ordre se multiplia ainsi dans la capitale de 1 Autriche. La seconde résidence de Ferdinand, capitale du grand et florissant royaume de Bohème, Prague, lui fut également ouverte en 1555. Le roi n avait rien à refuser à son cher ami Canisius. Si les IVhèques avaient pu prévoir les terribles malheurs que les ])ères jésuites leur infligeraient soixante-dix ans plus tard, ils se seraient levés jusqu au dernier homme j)our exterminer ces niembres d'un ordre nouveau, qui, humbles et peu nombreux encore, pénétraient dans Prague! Mais, déjà en 1555, 1 introduction des jésuites dans cette ville était comme un défi jeté à limmense majorité de la population de la Bohème, ([ui avait embrassé avec enthousiasme les doctrines de Huss et de Luther. En effet, à peine eurent-ils j)ris possession du couvent de saint Clément, que le roi leur avait donné, qu ilsy ouvrirent une école j)our les enfants des hérétiques aussi bien que des catholi(|ues : ils n essayaient pas même

(') Orlandixo 1. XIV, cap. 11. p. AoO.

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de cacher leur but qui était la propagande ! Des menaces sont proférées contre eux, on les attaque, eux et leurs élèves. Canisius résiste à l'orage, fort de Taide de Ferdinand, et il triomphe complètement. Quelques années plus tard, ce collège est changé en académie des sciences philosophiques et théologiques et doté d'un revenu de 130,000 gros de Bohème.

Les jésuites ont toujours su se servir adroitement des tendances prédominantes aux différentes époques: ratione habita temporum. Ils avaient gagné la faveur du roi et plus tard empereur Ferdinand P^ en prétendant être venus exclusivement pour réformer le clergé et l'enseignement religieux. Ce fut parla même promesse qu'ils s introduisirent dans le second des grands Etats catholiques d'Allemagne, en Bavière (^). Le duc Guillaume IV avait été leur ami dévoué ; son fils et successeur Albert V, qui gouvernait depuis 1550, penchant plutôt vers la paix et vers la tolérance, leur fut peu favorable au commencement. 11 refusa de leur bâtir un collège, malgré la promesse que son père leur en avait faite, et malgré 1 intercession de son beau-frère, le roi Ferdinand. Canisius attendit patiemment, pour entrer en Bavière, des circonstances plus propices qui ne tardèrent pas à se présenter. Albert V^ avait eu beaucoup de part à la conclusion de la paix de religion entre catholiques et protestants d'Allemagne, à Augsbourg( 1555). Les partisans de Rome lui en firent un grave reproche et 1 accusèrent hautement d être un hérétique. Ce soup(;on attrista profondément Albert, qui voulait rester fidèle à la foi de ses pères, quoiqu il blâmât beaucoup de choses dans l'ordre extérieur de l'Eglise et qu il cares-

(^) Von Lang, GeschichU der Jesuiten in Baiern (Nuremberg, 1819).

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