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Chapitre iv

Les Constitutions de l'ordre des Jésuites.

Quel est l'auteur véritable des constitutions des Jésuites ? — Les Extrckes spirituels. -7 Importance des Exercices. — Leur contenu et leur tendance.

— Intérêt et efficacité des Exercices. — Ils enseignent la souir.ifsion entière à l'Église romaine et la crainte servile de Dieu. — Caractère que saint Ignace donne à son ordre. — Importance exceptionnelle que Loyola accorde au principe de l'obéissance absolue. — C'est le devoii* principal du Jésuite ; pourquoi Loyola appuyait si fortement sur cette considération. — Le supérieur peut obliger l'inférieur de commettre un crime. — Conséquences du principe de l'obéissance illimitée. — La chasteté.

— La pauvreté est illusoire chez les Jésuites. — Elle n'est chez eux, au fond, qu'un autre côté de la dépendance absolue des inférieurs vis-h-vis de leurs chefs. — Recommandations d'un extérieur agréable. — Règles pour la réception des Novices ; leur traitement. — Les Coadjuteui-s temporels. — Les Scholastiques et leurs études. — Les Coadjuteurs spirituels. — Les Profès des trois vœux. — Les Profès des quatre vœux.

— Recteur, Supérieur, Provincial. — La Congrégation provinciale. — Le Général ; son pouvoir illimité. — Surveillance sévère exercée par la Compagnie sur le Général. — Principes de l'organisation des jésuites : subordination et espionnage. — Destniction de la volonté individuelle.

— Uniformité de la pensée dans l'ordre entier. — Efficacité de cette organisation. — Les Jésuites et l'enseignement. — Idées de I^yola sur l'enseignement. — Importance de l'enseignement des Jésuites. — Faveur extrême des papes pour les Jésuites. — Influence qu'ils ont exercée sur le concile de Trente.

Pour comprendre les progrès rapides de Tordre créé par Loyola et le rôle considérable que, pendant plus de trois siècles, il a joué dans le monde catholique, il faut surtout considérer ses Constitutions, qui sont la source principale de ses succès, de ses vertus et de ses méfaits.

Il est incontestable que la base de ces lois fut posée par Ignace lui-même, car elles furent soumises par

lui, en 1540, à la première congrégation générale. Cependant ce n'étaient là que les germes des futures constitutions, si explicites et détaillées, delà compagnie. Pendant les dix ans de son généralat, Loyola y travailla sans cesse ; et en 1550 il convoqua les pères profès pour qu'ils discutassent encore une fois son projet, bien mieux développé cette fois. Enfin, les constitutions ainsi préparées furent communiquées aux membres de Tordre en 1553 Q). Mais il n est pas moins certain qu" elles ont été complétées et revisées après la mort de Loyola, en 1558, par Lainez Q. Leur première édition a paru dans cette même année de 1558. On a prétendu que Loyola n en a pas été le véritable auteur; mais sans aucune raison. On s est fondé sur l'idée, que Loyola avait été un fanatique, un illuminé, un ascétique, incapable du calcul astucieux, de la profonde connaissance du cœur humain, <le la politique plus adroite qu'honnête qui se montrent dans le code des jésuites. Mais la correspondance de saint Ignace nous Ta montré sous un jour bien différent ; elle contient déjà la plupart des principes énoncés dans les constitutions. Lainez, qu'on a représenté comme le vrai législateur de là compagnie, était trop peu rapproché du général pendant les années de 1540 à 1556, pour qu'on puisse lui attribuer une très grande part dans la rédaction du code, terminé à peu près en 1556. Lainez n'a fait que lui donner, par les changements de 1558 et surtout par ses Déclarations, une teinte moins religieuse

(*) Orlandino. HuL Societ. Jtsu, !. lil, cap. 5; I. X. cap. 48 ss.; tome p. 72.316 ss.

(■) Orlandino I. X, cap. 51, t. I, p. 317 ; et son sontinualeur Sacchini 1. II, cap. 49, t. II, p. 48 (ev. Antverp. 1620); cette histoire a un caractère $fficiel

et plus politique encore ; mais au fond il ne fit que renforcer les tendances que Loyola y avait déjà exprimées et réalisées.

Cependant, avant de parcourir les constitutions mêmes, arrêtons-nous un instant aux fameux Exercices spirituels qui, eux, sont sans contredit l'œuvre personnelle d'Ignace; ils sont, d ailleurs, destinés à préparer 1 esprit des novices à l'entrée dans l'ordre et l'esprit des laïques à en devenir les instruments dociles.

Non que les Exercices spirituels soient complètement originaux. Les jésuites l'ont toujours prétendu, parce qu'ils croyaient avoir réussi à détruire l'ouvrage que Loyola n avait fait qu imiter et élargir. C'est le livre de 1 Exercice spirituel — Exercitatorium spirituale — de Garcie de Cisneros, abbé, bénédictin de Manrèse, prélat dévoué aux tendances mystiques. Pendant qu Ignace avait passé une année entière à Manrèse dans la contemplation et dans les exercices spirituels, il avait évidemment connu, étudié et pratiqué ce livre. Heureusement, 1 abbé Birker a retrouvé, dans la célèbre bibliothèque des Bénédictins du Mont- Cassin, le seul exemplaire qui en existât encore, et il l'a publié en 1856 à Ratisbonne.

Loyola n'en reste pas moins l'unique auteur, quoiqu'un peu plagiaire, des Exercices spirituels de l'ordre des jésuites; et cette œuvre révèle chez lui beaucoup de talent de psychologue et de mérite d'écrivain. Plus tard, la compagnie a cru nécessaire d'ajouter à ces Exercices un Directorium destiné surtout à l'usage des pères qui présidaient à ces exercices, parce qu'on trouvait que dans le livre de Loyola trop de liberté et de responsabilité leur était laissée. Mais comme ce manuel n'a été définitivement

rédigé que par la cinquième congrégation générale de Tordre, en 1593 et 1 594, nous commettrions un anachronisme en le réunissant aux Exercices spirituels, tels qu'ils sont sortis des réflexions de Loyola. Il y a travaillé depuis son séjour de Manrèse en 1522 (*) jusqu'en 1548 où le livre reçut l'approbation du pape Paul III (31 juillet). C'est le premier ouvrage que la compagnie ait publié.

Les Exercices non seulement reflètent d'une manière fidèle l'esprit qui animait le fondateur de l'ordre de Jésus, mais ils ont aussi une importance très considérable, pris en eux-mêmes. Les jésuites sont unanimes à certifier que, surtout dans les premiers temps, la plupart des membres ont dû aux Exercices spirituels leur vocation, et l'ordre lui-même sa fondation et son principal développement Q. Il est évident que la lecture seule n'en suffit pas à produire cette profonde impression, qui est plutôt le résultat d'une méditation en commun, dirigée par des maîtres habiles et experts en la matière Q. Les adversaires des jésuites ont, d'ailleurs, pleinement reconnu et apprécié l'importance des Exercices. Malgré l'approbation papale, quelques dominicains espagnols les attaquaient encore en 1553, comme contenant des choses téméraires, indécentes, voir môme manifestement hérétiques (*). Cependant avec la puissance des jésuites se répandit aussi l'autorité des Exercices de Loyola, et l'on sait que des centaines de milliers de catholiques, prêtres et laïques, en ont subi l'influence depuis trois siècles.

(*) Orlandino I. I, cap. 23, p. 8.

(•) Institutum Sôciet. Jesu (Prague 1757), t. II. p. 433. — Act. SS. Jul. t. VII, p. 434 SS.

(») Genilli. 129.

(♦) Orlandino I. XIII, c. 33; p. 426 s.

Les Exercices spirituels comprennent l'examen de la conscience, la méditation, la contemplation, la prière. Ils doivent durer à peu près un mois ou quatre semaines, dont la première est destinée à un examen général de la conscience ; la seconde à la contemplation du royaume de Jésus- Christ, qui appelle ses fidèles à la guerre ; la troisième à la méditation de la passion du Seigneur ; la quatrième aux réflexions sur la rcsun'cction de Jésus-Christ — le tout entremêlé de prières, règles de bonne et pieuse conduite, enseignements psychologiques. Celui qui suit les exercices n'est pas obligé de s'en tenir exactement à cette distinction et à cet arrangement en semaines. Ils ne doivent être pratiqués, du reste, que sous la direction d'un maître ou professeur, mais ce maître ne ferait pas bien en expliquant tout au disciple : il fera mieux, au contraire, de lui laisser autant d'initiative et de réflexion personnelles que possible. Seulement le disciple doit rester dans la plus profonde ignorance des méditations du lendemain, pour que l'incertitude même lui inspire le désir ardent d'y être initié.

Les maîtres sont avertis d avoir, en dirigeant le disciple, les égards les plus attentifs à son âge, à ses capacités, à ses qualités ou défauts, à sa position dans le monde, afin de rendre les exercices, soit plus faciles et plus simples, soit plus difficiles et plus compliqués.

Le livre entier est un véritable chef-d'œuvre d'art psychologique. Il est composé avec une connaissance profonde du cœur humain, avec une habileté admirable à tirer parti de ses tendances les plus subtiles, de ses émotions les plus délicates comme les plus grossières. Les idées les plus élevées, comme les instincts animaux de l'homme sont mis au service des intentions de l'auteur, en vue d'amener les

fidèles au but qu'il veut atteindre : d'annihiler complètement l'âme devant Dieu ; c est-à-dire devant l'Eglise catholique. " L'homme est créé pour louer le Seigneur son Dieu et le craindre, et en le servant obtenir à la fin le salut e'temel. Nous devons être indifférents à toutes les choses créées, de sorte que nous ne cherchions pas, pour nousmêmes, plutôt la santé que la maladie, les richesses que la pauvreté, les honneurs que le mépris, la vie longue que la vie courte. „

Aucun moyen n'est oublié pour émouvoir et subjuguer Tàme du disciple ; les moyens extérieurs comme le dénombrement exact des péchés par écrit et leur confession souvent répétée; l'excitation de l'imagination, jusqu'à lui procurer des hallucinations véritables; des colloques en règle du fidèle avec sa propre âme et sa propre conscience ainsi qu'avec le Christ, la Vierge et les saints; l'obligation de ressentir de la douleur morale, un mépris de soi-même, et de verser des larmes ; les prières ferventes adaptées, chaque fois, au sujet qui est en question; l'image du Christ crucifié, comme celle de l'enfer avec tous ses tourments. Et ces tourments sont spécialisés, vivement représentés, matérialisés pour ainsi dire : " D'abord, il faut, dans l'imagination, regarder les vastes incendies des enfers et les âmes enfermées en des corps brûlants comme en des prisons. Deuxièmement, toujours dans l'imagination, il faut entendre les plaintes, cris, vociférations, exclamations et blasphèmes envers le Christ et ses saints, qui en sortent. TroisièmoTient, nous devons sentir, par l'odorat de l'imagination, le soufre et la puanteur de cloaques, d'immondices et de putréfaction. Quatrièmement, il faut goûter, de la même manière, des choses fort amères, comme larmes

et remords. Enfin nous devons presque toucher ces feux qui dévorent les âmes des condamnés. ^

En général, les sens ne sont pas moins captivés et excités que l'esprit, le cœur et l'imagination. Les terreurs de la nuit renforcées par un réveil soudain, à minuit, ne sont pas négligées. Lorsqu'on veut assombrir l'imagination du disciple, on place devant lui des ossements humains ; lorsqu'au contraire, on veut lui inculquer fortement l'idée d'une vie jeune et saine et de la résurrection, on lui met dans la main des fleurs fraîches et odorantes.

Les gestes même sont exactement réglcfs, selon que l'auteur les croit les plus aptes à amener les sentiments et les effets qu'il se propose. Des jeûnes et des flagellations devaient servir à soumettre entièrement la chair aux aspirations religieuses. Il faut prendre les positions les plus capables de produire une certaine tendance de l'âme, s'enfermer à l'abri de la lumière du jour pour ne pas être dérangé dans la contemplation intérieure, aspirer et souffler à certains inter\alles, pleurer ici, gémir là, s'arrêter et s'interrompre de temps en temps. Enfin, l'homme est, pour ainsi dire, changé en automate, accessible à toutes les sensations qu'on veut produire chez lui. C'est, comme Ta si bien dit Michelet, " la morale réduite en mécanique „, ou si l'on veut, un hypnotisme moral.

Des plus fortes aspirations du cœur et de l'esprit, Loyola en fait des impressions presque matérielles. C'est Tidolâtrie la plus complète, mais en même temps la plus efficace qui se soit jamais vue. Les coups de théâtre et tous les artifices de la comédie y sont habilement employés.

Le disciple ainsi préparé doit se figurer, dans la seconde semaine, un roi terrestre avec toutes ses pompes, ses exigences, les obligations qu'il nous impose, les récompenses et les peines dont il pourrait nous affecter ; et après se dire : Comment ne suivrions-nous pas plutôt le Christ, le Roi éternel et universel ? Est-ce que tout homme doué d'un esprit sain ne se soumettrait et ne s'offrirait pas avec ardeur au service d'un roi si sublime, même en lui sacrifiant tous les instincts de la chair, des sens, de l'amour-propre et de l'esprit mondain ? Il faut voir, en imagination, le monde entier avec toutes ses villes et peuplades, et comme centre de cette immensité la petite maison de la Vierge, à Nazareth. Le disciple doit suivre, dans sa pensée, chaque moment de la vie de la Vierge et de Jésus, voir leurs actes, entendre leurs paroles, sentir leur suave et douce odeur^ toucher et embrasser leurs vêtements et leurs outils, ne jamais penser à aucune autre matière, même religieuse. Ainsi nous arriverons à n'avoir bientôt devant les yeux que deux bannières et deux camps : d'un côté le camp de Lucifer, près de Babylone, où le Démon est assis sur un siège de feu et de fumée, avec sa figure hideuse et son expression terrible; de l'autre le beau camp du Christ, près de Jérusalem, où le Sauveur préside, dans une position humble, mais beau de formes et d'aspect aimable, entouré de tous ses saints. Alors nous rejettons loin de nous tout désir terrestre et nous ne travaillons qu'à être admis dans les rangs de ces saints. Nous repoussons même la promesse de dominer toute la terre, nous sacrifierions sans hésiter la vie même, avant de pécher contre les préceptes divins et humains. Nous désirerons, au contraire, d'être pauvres.

méprisés et maltraités, comme le Christ fut pauvre, méprisé et maltraité lui-même.

Pendant la troisième semaine, il faut suivre, de la même manière énergique, la passion du Christ et penser à ce que, lui subissant tout cela pour nos péchés, nous devons faire ou souffrir pour lui. Dans la quatrième, destinée à la contemplation de la résurrection du Seigneur, il faut tâcher de se remplir de l'immense joie éternelle du Christ et de sa mère, au ciel. Il faut vouer à Dieu toute notre liberté, notre mémoire, intelligence et volonté ! Il faut reconnaître Dieu comme existant dans toutes ses créatures. Q) On voit ici comment Loyola est parti du mystici.sme avec sa forte teinte panthéiste. Tout vient de Dieu, tout est en Dieu, tout retourne à Dieu.

Les méditations, dont nous venons de tracer une esquisse rapide, sont entremêlées et entrecoupées de considérations et prescriptions les plus diverses : règles pour la distribution des aumônes, pour rechercher et trouver la véritable vocation qu'on doit suivre dans la vie, et pour bien ordonner sa conduite ; pour la nourriture ; pour les différents genres de prières. Loyola donne des conseils très étendus et très développés pour discerner les instigations de Satan des influences divines. Son mysticisme sombre apparaît tout entier dans ces explications qui rappellent ses propres luttes et tribulations de Manrèse. Combien s'était-il lui-même éloigné de cette époque ! — La vie entière est l'objet des prescriptions et avis des Exercices spirituels.

Et ce livre si important n'est point ennuyeux, comme

(*) Speculari Dnim in singulls existenUm creaturis suis ; Exerc, spir, ed« Antverp, 1635, p. 92,

la plupart des li\ rcs de morale ; au contraire, il est composé avec la plus grande di\ ersité de sujets, avec une vivacité et une énergie qui en soutiennent sans cesse l'intérêt. Le lecteur, même froid et sceptique, dont les idées et sentiments sont diamétralement opposés à ceux de l'auteur, ne se trouvera jamais repoussé ou ennuyé et comj>rendra facilement l'énorme influence que les exercices spirituels, maniés par les habiles et peu scrupuleux pères de la compagnie, ont dû exercer sur des milliers d'âmes pieuses et croyantes. Ces exercices, en effet, sont toujours restés le meilleur moyen de recruter Tordre de jeunes gens enthousiastes, fanatiques, remplis d'une vive imagination ; le meilleur moyen, en même temps, de lui gagner de nombreux partisans, laïques ou prêtres, façonnes à sa manière, dévoués sans restriction et résolus à tout faire pour une société qui avait des vues si saintes et des instruments si parfaits. L'ordre le dit officiellement dans llntroduction au Directorium des Exercices spirituels : " La plupart des nôtres, surtout dans les [)remiers temps, ont reçu par les Exercices 1 esprit de la vocation ; de sorte qu'on peut dire en vérité que notre société a été fondée et réunie surtout par ce moyen et commencement, et qu'elle s'est accrue plus tard de la même manière. „ Déjà avant la fondation formelle de l'ordre, Loyola lui-même avait, dans toutes ses lettres, chaudement recommandé à ses amis de suivre les Exercices spirituels pendant un mois entier.

Et quel est le dernier mot de cette préparation psychologique qui a annihilé l'homme, détruit sa liberté, engendré en lui un enthousiasme farouche et exclusif, une pieté maladive, qui Ta rempli d'une longue fièvre de

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