SOUMISSION A L'ÉGLISE
fanatisme ? Ce dernier mot est la soumission entière à l'Eglise romaine.
" En renonçant à tout jugement propre, l'esprit doit se maintenir toujours prêt et entier à Tobéissance envers la fiancée du Christ, notre sainte mère, qui est l'Église orthodoxe, apostolique et hiérarchique. „ Il faut se confesser tous les huit jours et participer au saint Sacrement. " II faut louer avant tout les ordres religieux et préférer le célibat ou la virginité au mariage ; approuver les vœux des religieux pour la conservation de la chasteté, pauvreté et obéissance spirituelles ; préconiser les reliques, le culte et l'innovation des saints, les stations, les pèlerinages, les indulgences, les jubilés, les cierges qu'on a l'habitude d'allumer dans les temples. „ Tous les rites, toutes les traditions de l'Eglise doivent être aveuglement t)bservés. " Si l'on ne trouve pas chez les prêtreslet chefs ecclésiastiques l'intégrité des mœurs qui serait désirable, il ne faut pourtant point les accuser, ni en discours publics ni en conversations intimes, parce qu'on produirait plutôt des dommages et des scandales, que quelque remède ou utilité, ne pouvant en résulter que colère et envie du peuple contre ses supérieurs et pasteurs. „ Donc pas. la moindre critique envers le clergé ; il peut se permettre impunément tout ce qu'il voudra, car il faut avant tout éviter le scandale ! — Enfin, il faut avoir le plus grand respect pour la sainte doctrine, non seulement pour celle qu'on nomme la doctrine positive, mais aussi pour la scolastique ! La philosophie du moyen âge doit servir de rempart, en même temps, contre la Renaissance et contre la Réforme, Saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure et d'autres théologiens récents, sont égalés en dignité à la Bible même.
116 CONSTITUIIOXS DES JÉSUITES.
Nous verrons que cette doctrine presque blasphématoire des jésuites triompha pleinement au concile de Trente.
Mais la véritable quintescence des opinions de Loyola dans les Exercices spirituels, est la treizième règle sur la soumission à l'Eglise : " Enfin, pour être parfaitement unanimes et conformes avec TEglise catholique : si elle a défini qu'une chose qui, à nos yeux, paraissait blanche, est noire, nous devons proclamer immédiatement qu'elle est noire. „ On sait, en effet, que c'était là une de ses règles favorites qu'il aimait à répéter (^). On ne saurait formuler plus énergiquement la doctrine du sacrifice de l'intelligence ! Et dans la dernière règle qui est en même temps la conclusion de l'opuscule entier, Loyola dit : " Quoiqu'il soit fort louable et utile de servir Dieu par pur amour, il faut néanmoins recommander grandement aussi la peur de la Majesté divine ; et non seulement cette sorte de peur que nous appelons filiale et qui, sans doute, est fort pieuse et sainte, mais aussi l'autre qui se nomme servile. „ Croire aveuglement l'Eglise hiérarchique et craindre Dieu servilement — voilà les dernières recommandations et les principes les plus importants d Ignace de Loyola et de la compagnie de Jésus !
Loyola, il est vrai, croyait ces idées nécessaires au salut de l'Eglise. " Cet homme „, dit un défenseur enthousiaste des jésuites ('), " voyait l'univers catholique dans une de ces crises qui décident du sort des peuples. Ils s'ébranlaient, ils s'agitaient afin de se séparer de la communion romaine. Le saint siège, intimidé par tant de défections
(») Voir p. GO.
(*) Crétinkau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, t. !•' (Paris 1844), p. 58.
subites, ne savait se défendre qu'avec les armes de la foi. „ C'est pourquoi Ignace voulait former une armée fortement dévouée et soumise à des chefs énergiques et hardis, résolus à combattre Thérésie par toutes les armes, les armes séculières aussi bien que les armes spirituelles. De la vie contemplative, il ne prenait que ce qui était strictement nécessaire pour remplir ses disciples de ferveur religieuse et de dévouement entier envers TEglise romaine. Le but principal pour lui, c'était la vie active, 1 éducation de la jeunesse, renseignement à tous les degrés, les missions aux pays des infidèles, schismatiques ou hére'tiques, la lutte politique elle-même. Rien de monacal dans Texterieur des jésuites : il leur donna le vêtement ordinaire du prêtre séculier. Ils sont exempts de ces exercices de dévotion qui, dans les couvents, occupent la plus grande partie du temps ; ils sont restés délivrés de l'obligation de chanter en chœur. Dans une lettre adressée en 1548 à François de Borgia, saint Ignace lui commande de diminuer successivement l'étendue de ses pieux exercices pour vaquer |>lutôt à des occupations pratiques. " Relativement au jeûne et à l'abstinence, je crois qu'il vaut mieux, pour la gloire de Notre Seigneur, conserver et fortifier l'estomac et les autres facultés naturelles que de les affaiblir.... L'âme et le corps venant tous les deux de Dieu votre créateur et maître, vous aurez à lui rendre un compte exact de l'un et de l'autre, et à cause de l'esprit vous ne devez pas attenter à votre nature physique, parce que si vous l'épuisez, la nature intellectuelle ne peut plus agir avec la même énergie.... Quant aux châtiments auxquels vous soumettez votre corps, j'éviterais pour Notre Seigneur de verser la moindre goutte de mon sang. „ Est-ce que
dans ces paroles on reconnaît encore l'ascète de Manrèse? Quel contraste singulier, inexplicable de prime abord. Mais à Manrèse, Loyola voulait gagner le royaume des cieux et la gloire terrestre en imitant les saints qui ont sévi contre leur chair ; tandis qu'en 1548, il voulait arriver aux mêmes buts comme chef d'une grande et importante société destinée à vivre dans le siècle et pour le siècle, à agrandir le royaume de Dieu, non par le travail intérieur, mais en employant toutes les forces du corps et de l'esprit en faveur de l'orthodoxie et de la hiérarchie romaine.
Cette dernière idée règne dans toutes les constitutions de la compagnie et fut réalisée par Ignace avec toute la ténacité de son caractère. Un an après cette lettre, deux jésuites espagnols de Gandie, qui voulaient pendant quelque temps se livrer entièrement aux exercices ascétiques, se virent menacés par le général d'une exclusion immédiate, s'ils ne renonçaient pas totalement à leur projet. Q) Ignace lui-même n'hésita point à manger de la viande pendant le carême, sur le conseil de son médecin, fort étonné au fond de voir le saint homme si obéissant à ses prescriptions sur ce point délicat.
D'après Loyola, les jésuites étaient un ordre de clercs réguliers et non de moines : selon le modèle des Théatins, des Barnabites, des Somasqucs. Mais le but suprême était particulier aux jt'suites : l'ordre était fait pour le comâaL
Kn ancien militaire, Loyola savait très bien que pour la guerre il faut surtout la discipline la plus sévère des soldats et des officiers. Pour arriver donc à la sou-
(*; (lENELLi (trad. franc.), t. II, p. :î08 ss.
l'obéissance. 119
mission complète de l'individu aux préceptes de TEglise en général, et particulièrement à ceux de la compagnie, il voulut comme condition indispensable Tobéissance aveugle et illimitée. Cette obéissance est la base principale de Tordre des jésuites. Il est vrai qu'elle n'est pas un élément exclusivement particulier à cette société. Nous rencontrons, depuis saint Benoît de Nursie (^), l'obéissance parfaite dans tous les ordres monastiques comme devoir principal des religieux. Les expressions les plus énergiques, les plus hyperboliques même, n'ont pas été épargnées à cet égard par les anciens fondateurs de sociétés monastiques. Saint Basile, le pcre de tous les moines, ordonnait que ceux-ci fussent entre les mains de leurs supérieurs comme la hache dans la main du bûcheron. Saint Benoît exige, même dans les choses impossibles, une obéissance sans la moindre hésitation. Les Chartreux sont obligés de sacrifier leur volonté comme les brebis conduites à la boucherie. Les Carmes considèrent la résistance à l'ordre d'un supérieur comme péché mortel. Saint François d'Assise surtout avait insisté sur ce point que l'homme spirituel eût à se regarder comme un cadavre ne recevant Tàme et la volonté (|ue de l'esprit de Dieu et accueillant avec une obéissance entière la direction divine; et un autre Franciscain, saint Bonaventure, répète qu'un homme parfaitement obéissant ressemble à un corps mort (jui se laisse toucher et mouvoir sans aucune résistance. C'est évidemment aux franciscains que Loyola a emprunté l'image du cadavre et d'autres comparaisons semblables, (jui indiquent si nette-
(') HuBER, Der JesuiUn-Orden (Berlin 1873), 1>. 49.
120 CONSTITUTIOKS DKd JÉSUITES.
ment le manque absolu de volonté propre vis-à-vis des commandements de Dieu et des supérieurs. Mais nul autant que lui n*a insisté sur cette conséquence de l'obéissance aveugle, parfaite, sans condition ni limitation, comme devant être le fondement de la compagnie entière.
Ses idées sur ce point sont exprimées avec son énergie et sa clarté ordinaires dans lépître sur l'obéissance adressée aux jésuites du Portugal, le 26 mars 1553. " Nous nous laissons volontiers surpasser, y dit-il, par d'autres ordres religieux en jeûnes, en veillées et autres privations dans la manière de vivre, auxquelles ils se soumettent saintement, chacun selon sa règle et son rite. Mais quant à la véritable et parfaite obéissance et à l'abdication de la volonté et du jugement je voudrais, mes très chers frères, voir se distinguer surtout ceux qui servent Dieu dans notre société; je voudrais que cela fût la qualité distinctive des vrais et bons membres de la compagnie, qui ne considéreraient jamais la personne à laquelle ils obéissent comme telle, mais en elle le Seigneur Jésus, à cause duquel ils obéissent. Car si même le supérieur n'était pas orné ou pourvu de sagesse, de bonté et d'autres dons divins quelconques, il faudrait pourtant lui obtempérer : par la seule raison qu'il est à la place de Dieu et qu'il représente l'autorité divine. — C'est pourquoi je désire, que vous cherchiez et vous vous exerciez à reconnaître en tout supérieur le Christ N. S. et à lui prêter, avec le dévouement le plus religieux, la révérence et l'obéissance dues à la Majesté divine. „ (^) — Et cette obéissance ne doit pas être toute extérieure et matérielle,
(') Institut. Soàet. Jesu, t. 11. p. 161 ss.
l'obéissance. 121
sans conviction; " de telles gens, dit Loyola à une autre occasion, doivent être comptés parmi les plus vils esclaves et bêtes. „ Q) Non, reprend-il, (^ " nous devons monter à un grade supérieur qui fait de la volonté du supérieur, la nôtre ; nous identifier avec elle d'une telle manière, que non seulement son exécution se montre dans l'effet, mais aussi l'assentiment dans l'affection, et que nous veuillons et repoussions exactement les mêmes choses que lui.... Il faut nous défaire de notre volonté pour nous imprégner de la volonté divine exprimée par le supérieur. „ — Mais ce n'est pas encore là, selon Loyola, le plus haut degré de la vertu de l'obéissance. Elle doit aller plus loin. " Quiconque veut se sacrifier entièrement à Dieu, est obligé de lui offrir, en dehors de sa volonté, aussi son intelligence — ce qui est le troisième grade et le plus élevé de l'obéissance — ; de sorte qu'on ne veuille pas seulement mais aussi qu'on sente le même que le supérieur ; qu'on lui soumette son jugement autant qu'une volonté dévote puisse faire fléchir l'intelligence. „
Loyola ne se borne jamais à la théorie pure. Ce qui le distingue, au contraire, lui et son œuvre, de tous les autres enthousiastes religieux et de leurs actions, c'est que toutes ses idées avaient une portée pratique. Il explique lui-même dans la lettre que nous venons de citer, pourquoi ce sacrifice de l'intelligence à la volonté des supérieurs est nécessaire. C'est parce qu'un ordre que notre raison n'approuve pas, n'est jamais exécuté avec l'énergie et la constance désirables. " Si cette obéissance du jugement n'existe pas, il ne se peut jamais que le
(') Maffei, Ignatii vita, lib. lU, cap. 7. (•) Epist. Ign, De virtitU Obcd. p. 162.
consentement de la volonté et l'exécution soient tels qu'ils devraient être. Car il est prouvé par rexpérience naturelle que les facultés de notre esprit qui sont appelées appétitives suivent les facultés compréhensives ; et si le jugement répugne, la volonté ne peut pas obtempérer longtemps sans qu'on lui fasse violence. Donc, pour assurer aux ordres des supérieurs une exécution fidèle et pleine de succès, il faut renoncer vis-à-vis d'eux à tout jugement propre. „
Loyola aime beaucoup à revenir sur ce sujet. Dans le peu de ce qui nous reste de sa correspondance, nous trouvons cinq lettres qui en parlent d'une manière détaillée.
Cette obéissance aveugle, humble et complète est en efl'ct le pivot autour duquel tourne la constitution entière de Tordre. Les lois reviennent là-dessus à tout moment. Déjà les bulles de confirmation des papes Paul III et Jules 111 ordonnaient aux jésuites d'obéir à leurs supérieurs comme s'ils reconnaissaient en eux la présence du Christ. L'obéissance est d'un grand mérite devant Dieu, disent les Constitutions (IV, 6, 2) ; l'union des membres de la compagnie est surtout cfFectuèc par elle (VUl, 1, 3; X, 9). C'est pourquoi parmi tous les vœux, le plus saint est celui de l'obéissance (VI, 1,1). Il faut se rendre au premier appel des supérieurs, même en laissant inachevée une lettre de l'alphabet commencée. "^ L'obéissance, y est-il dit encore (part. VI ,chap. 1", § 1 ), doit être observée non seulement dans les choses obligatoires, mais aussi dans les autres, quand même IH.A1S n'apercevrions qu'un signe de la volonté des supérieurs, sans précepte exprès. „ On y insiste longue-
l'obéissance. 123
ment sur ce point et aussi sur la considération qu'en servant les supérieurs, on sert Dieu, et que Dieu nous dirige par leur intermédiaire. Mais voici le passage caractéristique de toute la matière : " Que tout le monde soit persuadé que ceux qui* vivent sous Tobéissance sont obligés de se laisser porter et diriger par la divine providence par le moyen de leurs supérieurs, comme s'ils étaient un cadavre {perinde acsi cadaver esseni), qui se laisse porter partout où l'on veut et se traiter de n'importe quelle manière : ou comparables au bâton d'un vieillard, qui sert celui qui le tient en main, partout et dans toutes les choses où il veut l'employer. „ On doit l'obéissance dans toutes les occurences où elle peut se pratiquer se/on la charité. Cette expression, assez vague et incertaine, est expliquée dans les Déclarations^ composées par les pères Salmeron et Lainez et fixées définitivement par la première Congrégation générale de l'ordre, en 1 558 : (^) " Par là se comprennent toutes les choses, dans lesquelles il n'y a pas péché manifeste. „ Loyola dit lui-même, dans un autre passage de ses propres constitutions (III, 1, 23), qu'il faut obéir en tout " où l'on ne voit pas de péché. „ Mais il faut le dire, cette limitation même de l'obéissance n'est pas le fond de la doctrine. Car le cinquième chapitre de la septième partie des constitutions prescrit en toutes lettres, qu'il faut obéir au pape sans aucune restriction^ même de péché, et qu'on est égaleni j it obligé de commettre wi péché, tant mortel que véniel^ si le supérieur le commaftde au nom de N, S, Jésus^Christ otc en vertu de i^ obéissance : ce qui peut être fait pour les
(») Tit. II. §§ 17. 19, 21 ss.
choses ou pour les personnes, auxquelles on le croira très utile, soit pour le bien d'un chacun en particulier, soit pour le bien universel. „ — Voilà donc les pires accusations des adversaires de l'ordre de Jésus parfaitement justifiées par les constitutions de Loyola elles-mêmes. Sous le prétexte, qui est d'une simplicité presque naïve, d'un bien quelconque, le supérieur peut commander au jésuite de perpétrer le crime Iç plus atroce, et l'inférieur est tenu d'exécuter cet ordre " en vertu de l'obéissance „. Cette disposition détestable est motivée par ces paroles hypocrites : " afin qu'on obtienne une plus grande gloire et approbation du Christ créateur et notre Seigneur „ C).
Le véritable fondement du succès militaire est la discipline, l'obéissance immédiate et illimitée du subordonné envers son supérieur hiérarchique. Une petite armée bien réglée et bien disciplinée est presque toujours sûre d'avance de l'emporter sur une foule désordonnée, dix fois plus nombreuse. Et qu'est-ce que l'obéissance militaire la plus stricte en comparaison du devoir imposé aux membres de la compagnie de Jésus ! Le soldat tout en
(') Voici le texte de ce chapitre, trop remarquable pour ne pas être cité en entier, surtout parce qu'il est aussi court que significatif: " Cuni exoptet Societas universas suas Constitutiones, Declarationes ac vivendi ordinem oninino juxta nostrum Institutum, nihil ulla in re declinando, observari ; optet etiam nihilominus suos omnes securos esse vel certe adjuvari, ne in laqueum ullius peccati, quod ex vi Constitutionum hujusniodi aut ordinationum proveniat, incidant: visum est nobis in Domino, excepto expresso voto quo Societiis sunmio Pontifici pro tempore existent! tenetur. ac tribus aliis essentialibus paupertatis, castitatis et obedientiae, nullas Constitutiones. Declarationes vel ordinem ullum vivendi posse obligationem ad peccatum mortale vel veniale inducere; nisi superior ea in noniine Domini nostri Jesu Christi vel in virtute Obedientiae juberet: quod in rébus vel personis illis, in quibus judicabitur, quod in particulare uniuscujusque vel ad universale bonum mullum conveniet, fieri poterit : et !oco timoris ofFensae succédât amor et desiderium omnis perfectionis ; et ut major ploria et laus Christi Creatoris ac Domini nostri consequatur. „
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exécutant les ordres de ses chefs peut les trouver mauvais, les blâmer dans son for intérieur; tout ce qu'on exige de lui c'est Tobéissance matérielle. Et encore y a-t-il des circonstances ou la désobéissance est permise et même prescrite au soldat envers ses supérieurs. Le jésuite, au contraire, est astreint à annihiler toute son individualité, toute liberté non seulement de sa volonté, mais aussi de sa pensée, de disparaître pour ainsi dire devant Tordre du supérieur, d'être un pur instrument sans aucune réalité propre, entre les mains de ses chefs. Une telle organisation est surtout excellente pour un ordre naissant, dirigé par des chefs enthousiastes, inspirés, fortement doués. Elle a assuré à la compagnie de Jésus des succès rapides, étonnants. C'est une arme tranchante et très efficace, si elle est maniée par des gladiateurs habiles. Mais d'un autre côté, l'initiative, l'indépendance des idées, l'individualité et la force de la pensée sont nécessaires pour mener à fin des choses réellement grandes et durables. Une société dans laquelle l'originalité est tuée systématiquement, qui cherche à déshabituer ses membres de penser eux-mêmes, qui en fait de simples rouages de machine, ne peut se maintenir à la longue dans un rang exceptionnel et doit finir nécessairement par dégénérer. Dans ses meilleurs temps, à l'époque de son essor, la société de Jésus contenait beaucoup d'hommes remarquables, mais aucun qui fût réellement grand. Nul grand esprit, en effet, n'aurait pu résister longtemps à ce régime de servitude, à cet abâtardissement du cœur et de l'intelligence. Mais depuis longtemps cette fameuse compagnie est en pleine décadence, et son nom est plus terrible que sa véritable importance ; car on est tenté de mettre sur son compte toutes les
conséquences, inévitables, obligatoires, de la grande lutte que l'Eglise catholique soutient, depuis trois siècles et demi, contre Tesprit moderne. Ce n'est pas cependant la compagnie de Jésus, c'est la terrible et incomparable organisation de l'Eglise romaine toute entière, qui se maintient avec tant de force contre les attaques d'un monde nouveau — organisation qui s'adapte admirablement aux besoins de chaque époque et qui se sert avec une sagacité et une énergie extraordinaires des armes mêmes de ses adversaires. Les jésuites, eux, sont restés fidèles à la tradition de Loyola et de Lainez, mais cette tradition les rend aujourd'hui de plus en plus impuissants. Où sont donc ces érudits, ces savants, ces politiques, ces martyrs sortis autrefois du sein de la compagnie.^ 11 n'y en a plus. Tout cela a disparu d'une société surannée et caduque, par le fait même de son propre principe.
Quant aux autres vœux, on ne dit, dans les constitutions, que peu de mots sur la chasteté (VI, 1,1). On se contente de s'écrier qu'elle devait être comparable à celle des anges, non seulement quant au corps mais aussi quant à l'âme. Il est évident qu'avec l'organisation physique de l'homme, cette expression hyperbolique est impossible à réaliser, et que, par cela même, l'ordre n'attachait pas en réalité beaucoup d'importance à ce vœu. On parle plus longuement et avec plus de détail de la pauvreté (VI, 2). Loyola la déclare le ferme rempart de la religion, qu'en conséquence il faut l'aimer et la conserver dans sa pureté primitive. Les profès et ceux des membres inférieurs de l'ordre qui habitent les maisons des profès, ainsi que leurs églises, doivent n'avoir aucunrevenu et subsisterd'aumônes. Ils ne peuvent accepter aucune donation. Tous les mem-