LA PAUVRETÉ
pouvons dire, que tout jésuite était riche ou pauvre, vivait bien ou mal, disposait de beaucoup d*argent ou n'en avait point du tout, selon que cela paraissait bon et utile à ses supérieurs. De cette manière, la pauvreté n'était qu'une nouvelle forme de Tobéissance que tout jésuite devait à ses chefs. Son genre de vie même devait être ordonné selon l'usage qu'on voulait faire de sa personne et de ses capacités. D'après les idées de Loyola, le vœu de pauvreté ne signifiait que l'émancipation complète des biens extérieurs, l'indifférence pour les richesses. Ce principe, qui rappelle les maximes des Stoïciens, devait amener les jésuites comme autrefois les adeptes de cette secte philosophique, à accepter tranquillement le bien-être et la richesse, si le sort — ou la volonté des supérieurs — les leur offrait. Puisque la richesse est une chose indiff*érente, et que le jésuite doit se soumettre à tout commandement formel de son supérieur, même jusqu'au crime, il est évident que si les fins de l'ordre l'exigent, le jésuite peut manier des sommes considérables, vivre dans le bien-être et se vêtir avec luxe. Nous voyons -surtout Lainez, politique bien moins sincère et fanatique qu'Ignace, insister sur ce dernier point, dans ses Déclarations : " Il n'est pas à éviter, dit-il (p. 411 M), que quelqu'un, dans une occasion ou nécessité quelconque, s'habille de vêtements plus fins, pourvu qu'ils soient décents et qu'il ne les mette pas pour son usage ordinaire. Il faut procéder dans cette matière d'après le bien particulier des différentes personnes et le bien général du grand nombre. „ Et il finit avec sa phrase ordinaire, employée chaque fois qu'il veut sacrifier le but spirituel de l'ordre à ses intérêts temporels :
" il faut y agir autant que possible à la plus grande gloire de Dieu. „
En effet, les fondateurs de la société et surtout Lainez voulaient empêcher que dans toute leur manière d'être et de paraître, dans le soin de leur personne et dans le vêtement, les jésuites ne tombassent dans l'incurie cynique et repoussante des ordres mendiants. " Comme la trop grande sollicitude, pour ce qui concerne le corps, disent les constitutions (III, 2, 1), est digne de reproches; ainsi les soins modérés pour conserver au service de Dieu la santé et les forces du corps, sont louables et doivent être employés par tout le monde. En conséquence, si vous vous apercevez que quelque chose vous porte dommage ou que vous avez besoin d'une autre chose, quant à la nourriture, au vêtement, à l'habitation, etc., adressez-vous au supérieur. „ L'ordre des jésuites, des son origine, avait eu l'intention d'acquérir une grande influence sur le monde; il voulait surtout se concilier les classes supérieures de la société, les nobles, les riches, les hauts fonctionnaires et les savants. Un extérieur repoussant et laid, comme celui des capucins, frèresmineurs et autres moines mendiants, l'aurait empêché de réaliser ce dessein hardi et d'ailleurs si habilement poursuivi. La pauvreté donc ne signifie que la dépendance matérielle de chaque individu de l'ordre entier, la simplicité de la vie pour la plupart, mais fort souvent aussi une réelle richesse et des jouissances pour ceux auxquels la compagnie voulait donner de l'influence sur les grands et les puissants de la terre, et qui devaient paraître à la cour des princes et au milieu des riches cites commer- Çfintes. Loyola avait expressément défendu de ne rien
LKU NOVICES. 133
changer à ses propres préceptes sur la pauvreté par des déclarations ou innovations ultérieures ; tous les profès devaient s'y engager par serment (^) : nous venons de voir de quelle manière cavalière Lainez se mit audacieusement au-dessus de ces restrictions, pour rendre plus facile à sa compagnie d'arriver à sçs fins ambitieuses.
Du reste, ni les constitutions, ni les déclarations, ni même les règles ultérieures ne sont le dernier mot pour les jésuites. A côté de l'Institut et des lettres et circulaires des généraux, imprimées, il existe des instructions secrètes données aux supérieurs par les généraux successifs. Les jésuites ont toujours nié ce fait; mais il est suffisamment établi par deux exemplaires manuscrits de ces instructions, qui se trouvent encore aujourd'hui à la bibliothèque de l'Académie de Munich (^).
Le même procédé : règles sévères en apparence et exceptions mal définies qui remettent tout au bon plaisir des supérieurs — se retrouve dans la réception des novices. Les constitutions, par exemple, excluent absolument de la société les hérétiques et schismatiques, les meurtriers et tous autres qui auraient commis une action infamante, les religieux des autres ordres, les hommes mariés, les serfs, ceux qui souffrent de maladies cérébrales. Les empêchements de second ordre, moins absolus, sont les passions trop vives, des sentiments peu sincères, une religiosité exagérée, des défauts physiques, surtout quant à l'extérieur, un âge trop tendre ou trop
(*) ConstiL VI. 2. 1; InstiL t. I, p. 409.
(') Friedrich, Beitraegezur Gesch. des JestiiUn-Ordens ; Abliandl. d. Bair. Akad. d. Wissensch., t. XVI (1881). p. 97. Cependant M. Friedrich refuse tout caractère officiel aux fameux Monita secreia publiés si souvent par les adversaires des jésuites depuis 1612.
avancé, des dettes. Mais les Déclarations sont bien plus indulgentes (*). D'après elles, Thérétique n'est exclu qu'aussi longtemps qu'il persiste dans ses erreurs. L'infâme n'est à repousser que dans la localité où il a commis son crime, dans un autre endroit il peut être parfaitement reçu ! Du reste, si un crime doit être considéré comme un meurtre ou non, s'il est infâme ou non — cela est complètement laissé au jugement du général! Un homme marié peut entrer dans la société, si la mort ou le consentement de l'épouse l'a délivré du lien matrimonial. Et enfin : tous ces empêchements — même l'hérésie et le crime infamant — peuvent être levés : " Si l'un de ces empêchements, disent les déclarations, se rencontre chez un homme orné par Dieu de telles qualités qu'il sera certain que par lui la société pourrait être avancée considérablement pour le service de Dieu et de N. S. le pape : le gênerai peut consentir à ce qu'il s'adresse au souverain pontife ou à son nonce ou au pénitencier supérieur pour obtenir la permission d'entrer dans la société malgré les constitutions. „ Pour les difficultés de second ordre, le supérieur lui-même peut en dispenser, s'il trouve dans le candidat des dons spéciaux qui compensent ses défauts. - Comme limite d'âge pour l'entrée dans l'ordre on avait fixé un minimum de quatorze ans; mais là encore les Déclarations accordent au général le droit de dispense, de sorte que la séduction d'enfants riches ou nobles en faveur de la compagnie n'était nullement interdite. En tout on voit Lainez violer les constitutions sans beaucoup de respect, lorsqu il s'agit des intérêts temporels de la société.
{^) Kxam, gtner,^ cap. 2. Declar.\ Iftsf, 1, t. I. p. 343. — Constit^ Declar.\ ibid. I, 362.