‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 59 sur 215 · LES NOVICES · texte numérisé non relu

LES NOVICES

On donne connaissance aux novices des bulles papales qui ont établi la compagnie et les règles que celle-ci s'est données à elle-même. Cependant on ne leur montre point les constitutions complètes, mais seulement un extrait assez court. (^) Ce sommaire, en effet, Q ne donne aucune idée cjps véritables fins et moyens de l'ordre, de sorte que les novices qui ne connaissent que l'extrait, n'ont pas encore de notion suffisante de la société dans laquelle ils sont sur le point d'entrer. Au fond la communication de ce sommaire servait seulement d'Acuse pour que la compagnie ne fût pas accusée d'avoir entraîne les novices à prendre aveuglément, sans être éclairés, la résolution importante et décisive de s'obliger aux vœux religieux dans leur société. Le sommaire surtout n'avait garde de faire savoir au novice que, ayant fait don d'une partie ou de la totalité de sa fortune à l'ordre, il n'en retirerait jamais rien dans le cas où il en serait expulsé.

La société a le droit de prolonger le temps du noviciat au delà des deux années réglementaires. Si le novice veut entrer dans la compagnie, et que celle-ci soit prête à l'accepter, il se destine ou au service temporel ou ou scr\ice spirituel. Dans le premier cas il devient coadjuteur temporel. Le nombre des sujets de cette classe ne doit jamais être plus grand que les besoins des maisons de jésuites l'exigent. Ils servent de cuisiniers, d'économes, de concierges, d'infirmiers, de blanchisseurs, de jardiniers, de distributeurs d'aumônes, d'administrateurs des biens et des maisons de Tordre. Ils doivent travailler à se rendre

(') Exam. gemr, cap. 4, Deel. G.

(•) Imprimé Instit. t. 11,^. 70, ss.

de plus en plus propres à leurs occupations, et renoncer complètement à la science, contents de leur sort, contents de servir, dans une humble condition, les intérêts de la société et de Dieu. Ils ont à garder une conduite pieuse et édifiante et à exercer une influence salutaire sur leurs subordonnés. Quelques prières leur sont imposées journellement. Ils ne sont jamais admis à Tordre de prêtrise; mais quelque basses et serviles que soient leurs occupations, ils participent au mérite de toutes les bonnes actions de la société et à toutes les indulgences et grâces accordées aux profès par les souverains pontifes. Ils font aussi le triple vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance et mendient, pendant trois jours, avant de passer au rang de Coadjuteur s formés, c'est-à-dire complets. Ils sont enfin soumis à la juridiction de l'ordre et obligés de rester dans son sein, tandis qu'il a toujours et à tout moment le droit de les exclure.

Ceux des novices qui ont fait preuve d'une certaine capacité pour les lettres, sont admis parmi les Scho-- /astiques (scholastici) . On peut les exercer dans les lettres, des la deuxième année du noviciat, si le supérieur les en croit dignes. Mais après la fin de la deuxième année, ils ont à jurer, d'une manière non solennelle cependant, devant quelques témoins, de garder l'obéissance, la chasteté et la pauvreté, et en même temps de rester dans la compagnie de Jésus et d'en observer les constitutions. Tout cela à la condition tacite que la société veuille les garder. (^) Alors, on les appelle Scho^ las tique s approuvés (scfiolastici approbati). Ils sont

(») ConsHt, V, 4, 3, 4, Decl D.

COADJUTEURS TEMPORELS ET SCHOLASTIQUES. l39

déjà membres de la société et n'en peuvent être exclus que par le père provincial ; mais ils ne prennent aucune part aux congrégations de Tordre et n'ont accès à aucune de ses dignités : ils sont membres passifs. En quittant les maisons de novices, ils vivent désormais dans les collèges de Tordre. Ils étudient d'abord le latin, puis les arts libéraux, c'est-à-djre les connaissances classiques générales, et pendant quatre ans encore la théologie, tant la théologie scolastique — la théorie — que la théologie positive — l'application. Vers la fin de leurs études, ils doivent dans tous les cas, si Ton les y croit aptes, être ordonnés prêtres ; on les habitue en même temps à frayer avec le monde et surtout avec les élèves laïques confiés à la compagnie. On cherche à les stimuler par des combats d'érudition avec leurs camarades, par des discussions de toute sorte, et en envoyant quelques-uns de leurs travaux au provincial et même au général. Pour arriver à un nouveau genre d'études, il leur faut subir chaque fois un examen de passage; et enfin, lorsqu'ils ont terminé leurs études, avant d'entrer réellement dans Tordre comme membres actifs, ils ont à passer un examen général et détaillé sur les progrès qu'ils ont faits pendant le cours de leur travaux, et sur leur véritable vocation pour les institutions et le but de la compagnie. Du reste, pendant ces longues années les Scholastiques ne sont point dérangés par de trop exigeants exercices de dévotion ou de mortification, ni par aucune activité temporelle. Le devoir principal pour eux, c'est de se laisser diriger dans leurs occupations par les professeurs avec la pjus parfaite docilité et subordination.

Le scolastique ayant terminé ses études et reçu la

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prêtrise, et étant agréé par les supérieurs, est obligé d'abord de mendier de porte en porte pendant trois jours pour bien s'accoutumer à la pauvreté et aux humiliations; puis il doit faire encore une fois, pendant une semaine, les exercices spirituels. Alors, il répète ses vœux entre les mains du supérieur, en y ajoutant le serment de se dévouer particulièrement à l'éducation de la jeunesse, selon Tobéissance. Après toutes ces formalités il reçoit le titre de coadjuteur spirituel formé.

Le coadjuteur spirituel est déjà membre actif de l'ordre. Il n'est plus capable d'hériter, ni de rien posséder, ni de recevoir des bénéfices ecclésiastiques. Il ne peut être renvoyé et exclu que par le général seul, et devient alors libre de toute obligation provenant de ses vœux. 11 entend des confessions, prêche — comme les profès — et surtout sert de professeur pour les scolastiques internes et externes de Tordre. C est parmi les coadjuteurs spirituels que le général choisit le recteur de chaque collège et les procurateurs qui ont à régler les rapports des collèges avec le monde extérieur. On peut les convoquer — surtout les recteurs et les procurateurs — aux congrégations pro\ inciales et générales de l'ordre, où ils ont voix consultative et délibérative, sauf pour l'élection du général, réservée à la dernière et à la plus haute classe des membres. 11 leur est, du reste, expressément défendu comme à tout autre jésuite, de faire quoi que ce soit pour se procurer une position plus élevée dans la société.

Voilà la carrière ordinaire que le jésuite avait à parcourir. Mais les fondateurs de l'ordre étaient assez intelligents et assez expérimentés pour comprendre qu il se

COADJUTEURS SPIRITUELS ET PROFfeS. 141

présenterait des occasions où la compagnie aurait intérêt à accueillir extraordinairement et d'une manière honorifique des hommes qui n'auraient pas été formes par elle. Ils y pourvurent en créant le grade de Profes des trois vœux. Ces derniers ne différaient des coadjuteurs spirituels que par cette circonstance que leurs vœux, parfaitement identiques à ceux des coadjuteurs, se faisaient d'une manière plus solennelle. Ils devaient être liés avec Tordre depuis sept ans au moins, se distinguer par des mérites répondant à ses vues et par des qualités spéciiUes pour la prédication. On exigeait d'eux, par contre, moins d'érudition que des coadjuteurs spirituels, dont ils partageaient les droits quant à l'administration de Tordre. Leur nombre devait rester toujours fort restreint. (^) De cette manière la société se reservait le droit de recevoir dans son sein des hommes marquants, importants, bien doués, mais qui seraient déjà d'un certain âge et ne seraient pas sortis des rangs ^e ses disciples ordinaires et réguliers. Enfin, ceux qui se distinguaient entre tous les jésuites par leur grande utilité pour la compagnie, et en qui elle pouvait placer une entière confiance, étaient admis par le général dans la plus haute classe de la société, celle des Profès des quatre vœux. C'étaient les chefs ou plutôt les seuls membres véritables de la compagnie, remplissant toutes les obligations de Tordre, et les remplissant seuls, pour ne pas lui ôter trop de son intime connexion avec le monde extérieur. La profession se faisait dans Péglise, devant le général ou son mandataire, après une messe solen-

(«) Exam. gêner. 1 D. — Constit. V, 2. 3; V. 2 C; VIII, 3 A.

nelle. Le profès jurait les trois vœux ordinaires au service du général " lieutenant de Dieu ^; puis il ajoutait le quatrième vœu d'une obéissance spéciale envers le pape quant aux missions (circa missiones). Le profès des quatre vœux devait être prêtre; cependant le général pouvait le dispenser de cette règle Q qui, comme toutes les lois des jésuites, se pliait à sa volonté. Le profès devait avoir passé sa 25® année et avoir terminé ses études humanitaires et quatre années de théologie ; cependant le général pouvait encore le dispenser de ces conditions. (*) Le nombre de ces profès ne fut jamais fort considérable. Nous avons vu qu'à la mort de Loyola il n'y en avait que trente-cinq; en général, il ne dépassent guère en nombre deux pour cent des membres de la société. Ils ne sont reçus quaprès de dures épreuves de piété et d'abnégation ; ils vivent — sauf les faibles, les malades et ceux qui sont envoyés en mission extraordinaire — dans les maisons professes qui ne doivent avoir aucun revenu fixe et ne subsister que d'aumônes. Ils surveillent aussi les collèges, mais ils ne peuvent s*en attribuer les revenus ni y occuper la position de recteur. 11 est superflu de dire que dans les occasions extraordinaires le général peut suspendre toutes ces conditions et restrictions, (^) comme nous Tavons déjà fait observer plusieurs fois. Cest parmi les profès des quatre vœux, les profès proprement dits, qu'on choisit les missionnaires de la société. Ils peuvent d'ailleurs être renvoyés comme tout autre jésuite, mais par le général seul, sans la moindre parcelle

(«) ComtU. V, 3 A.

(*) Comtit. V. 2 W.

(») ConsHt, IV, 2 F. 10 A; VI. 2, 3 et C.

BIÉKARCHIE DE L'ORDRE. 143

de leurs anciens biens et sans moyens de subsistance. Aucun jésuite n'est garanti contre cette terrible puissance qui plane au dessus de lui et qui peut le briser comme un roseau. Et personne n'avait le droit de quitter Tordre de sa propre volonté; surtout si ceux qui demandaient leur congé, étaient des membres utiles et capables ; on devait tout faire pour les retenir, en employant même, dans les cas extrêmes, les moyens de coercition que les privilèges apostoliques avaient donnés à la compagnie (Cont. II, 4, 2).

Tels sont les différents grades de Tordre des jésuites. Tout était bien ordonné, bien réglé ; un vaste champ était ouvert à toute ambition, à toute faculté intellectuelle. L'enseignement, les affaires politiques, les occupations administratives, la science pure — chacun pouvait trouver là ce qui plaisait à son esprit et ce qui répondait à son talent particulier. Mais tous, quels qu'ils fussent, étaient également soumis à un despotisme dur et impitoyable.

11 nous reste à dire quelques mots sur la hiérarchie des fonctionnaires de la compagnie C'est un mélange extrêmement habile d'absolutisme sans bornes et de contrôle toujours actif, surveillant les plus hauts fonctionnaires encore plus attentivement que les inférieurs. Les deux agents de ce contrôle, sans lequel l'absolutisme du général aurait pu devenir bien dangereux, c'étaient les consulteurs et les congrégations.

Nous avons déjà parlé du maître des novices et du recteur, chef de collège. Les recteurs sont nommés par le général ou bien par le provincial avec l'approbation du général; ce dernier peut destituer les recteurs s'il le croit bon et utile. Le recteur est destiné à surveiller les

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intérêts matériels, intellectuels et moraux des professeurs et des scolastiques, et à diriger les affaires temporelles du collège, qui, en réalité, sont confiées spécialement aux soins du procurateur. Cependant, malgré ces règles générales, le pouvoir de tout recteur peut être augmenté ou amoindri par le général selon son bon plaisir. Mais dans aucun cas, il ne peut changer Tordre régulier des études. Les recteurs dépendent en même temps du général et de leur provincial particulier : au premier ils ont à envoyer chaque année une relation détaillée, au provincial ils en envoient deux par an.

En outre, pour le contrôle permanent, chaque recteur a à ses côtés deux consulteurs; le recteur d'une université de l'ordre en a même quatre. 11 est obligé de leur demander leur avis sur toutes les choses importantes et difficiles, sans être forcé à suivre leurs conseils. D'autre part, les consulteurs ont à envoyer des rapports réguliers tant au général qu'au provincial, de sorte qu'ils paraissent des espions placés auprès de chaque recteur.

La maison professe est régie par un supérieur, qui y préside sans limite de temps et aussi longtemps que cela plaît au général C).Ce supérieur était soumis au provincial, auquel il devait envoyer des relations régulières ; il était contrôlé en outre par les consulteurs, comme le recteur du collège. Les provinciaux étaient nommés par le général, ordinairement pour trois ans, plus ou moins, selon la

(*) Instit. 1, 158. — A l'origine, Loyola avait voulu laisser la nomination (les supérieurs du collège et de la maison professe aux membres mêmes qui s'y trouvaient réunis. (Lettres de Loy. du 29 juil.-3l oct, 1547. — Mexcbaca, t. II, p. 319 ss.); mais plus tard il a reconnu que, d'après l'esprit de subordination qui devait régner dans l'ordre entier, il fallait qu'ils fussent désignés par le général.

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