‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 63 sur 215 · SUBORDINATION ET ESPIONNAGE · texte numérisé non relu

SUBORDINATION ET ESPIONNAGE

jusqu'au général, se voyait à chaque moment l'objet d'une suveillance sévère et asservi aux desseins et aux intérêts exclusifs de Tordre. Aucun d'eux ne pouvait espérer de se soustraire à cet engrenage formidable. Le général qui donnait quelques écus de la société à ses parents indigents, était sans miséricorde destitué et exclu. Pour les autres jésuites, la compagnie ne leur devait aucun éclaircissement, si elle les congédiait. Ce renvoi se faisait sans audition de témoins, sans que l'accusé eût pu se défendre, par le jugement d'un seul, sans appel possible. Et combien était terrible le sort du malheureux proscrit ! 11 ne possédait plus de biens ; il était sans ressources ; la société nelui donnait rien. Partout, au contraire, il se sentait en butte aux hostilités delà compagnie qui l'avait retranché de son sein comme indigne. Cette exclusion infligeait déjà à r ex-jésuite un stigmate aux yeux de tout bon catholique. Elevé exclusivement pour être jésuite, incapable d'un autre métier, il devait nécessairement périr dans un bref délai ! La constitution de l'ordre était admirable, incomparable même sous le rapport de l'union intime des principes de l'autorité et de la responsabilité. Mais ce but ne pouvait être atteint qu à la condition d'un espionnage érigé en système, en devoir sacré. C'était l'inquisition en activité permanente. Le novice, avant d'entrer, était averti, que, pour son plus grand progrès spirituel et surtout pour sa plus complète soumission et humilité, il eût à être content de voir ses erreurs et défauts et tout ce qui serait noté et observé en lui, communiqués aux supérieurs par chacun de ceux qui s'en seraient aperçu, en dehors de la confession, qui restait secrète. Il devait ** prendre de bonne part d'être corrigé par les autres et aider lui-même à la correction de ces

confrères, en disant tout ce qu'il savait, surtout sur l'ordre et l'interrogation du supérieur auquel il était immédiatement soumis. „ Q Peut-on se figurer un système de délation mutuelle plus énergiquement développé ?Et malheur à celui qui aurait osé se révolter contre cette tyrannie de tous les instants ! 11 était abreuvé d'humiliations ! ** Quiconque se montre porté vers l'orgueil, doit être occupé aux choses les plus abjectes qui paraissent utiles pour l'humilier. ^ (Const. III, 1, 13). Et dans ces occasions, le jésuite puni avait à montrer la plus grande soumission à tous les serviteurs subalternes de l'ordre, comme par exemple au cuisinier, et voir en lui aussi bien que dans le supérieur même, le représentant de Dieu. (*)

Ainsi toute individualité était brisée sans pitié ; de chaque disciple de Tordre on faisait un esclave, avec tous les traits odieux ou méprisables de l'esclave: lâche, soumis, espion, dénonciateur, hypocrite — pour pouvoir mieux s en servir dans les vues de la compagnie. Comme l'indépendance du caractère, l'indépendance des opinions devait être également extirpée en faveur de l'uniformité générale de la société. '' Que nous croyions tous de même et que nous parlions tous de même, autant que possible, „ prescrivent les constitutions (III, 1, 18). "^ En conséquence on ne doit pas admettre des doctrines divergentes, ni de vive voix, dans les sermons ou les conférences publiques, ni par écritjdans les livres quine pourront être publiés sans l'approbation et l'assentiment préalables du général. „ En fait de doctrine, de jugement et de volonté, il faut à l'ordre une

(') Exam, geu. 4, 8.

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unité absolue (Constit. VIII, 1,8). Des doctrines nouvelles ne doivent pas être reçues sans Tassentiment de la société entière ; même sur des choses où les docteurs catholiques sont de différents avis, il faut adopter Topinion qui prévaut dans la société : cette opinion sera toujours celle qui sera la plus utile à r ordre {mdigxs conveniens Nostris)(^).

En face de ces règles si précises, on a parfaitement le droit de rendre l'ordre entier responsable de tout enseignement contenu dans le livre d'un de ses membres et de le déclarer solidaire des doctrines énoncées par chacun des jésuites. Cette solidarité, souvent fort compromettante pour la société, a été mainte et mainte fois repoussée par elle. Mais il suffit de lui montrer ces articles des constitutions primitives et beaucoup de décrets ultérieurs pour la forcer de reconnaître cette responsabilité collective, qu'elle a niée exclusivement dans un intérêt politique chaque fois qu'il lui est arrivé d avoir énoncé et affiché avec trop peu de circonspection ses principes d'intolérance et de domination universelle.

En fait, les jésuites ont compris eux-mêmes combien ils réussiraient difficilement à convaincre le monde d un manque de cohésion entre eux. Aussi souvent qu'ils en eurent la possibilité, ils ont cherché à parer autrement les conséquences d'un livre scandaleux sorti de leur société. Ils niaient tout simplement l'existence du livre, en le déclarant forgé par leurs adversaires, ou bien, si cela était impossible, ils contestaient qu il fût réellement écrit par un des leurs. (^)

(«) Declar. in Const. III, 1 G, VIII, 1 K.

^*) Voir des exemples chez Friedrich, BHtraege zur Gesch. des JesuUen" Ordms; Abhandi: d. Bair. Akad. d. Wissensch. t. XVI (1881) p. 87 ss.

Ce système de dissimulation leur était bien nécessaire pour cacher le fait incontestable que chacun des jésuites pense et agit, comme pense la compagnie entière. Cette uniformité est sans doute un élément de force; mais elle est aussi, sous d'autres rapports, un élément de faiblesse. Elle brise les ressorts de Tesprit, de manière à rendre impossible tout souffle grand et créateur dans la société. Non seulement aucun homme réellement grand, aucun génie n'en est sorti, mais aussi, ce qui est pis, elle est condamnée exclusivement à l'esprit conservateur, réactionnaire, qui la fait vieillir de plus en plus au milieu d'un monde qui progresse, qui se développe, qui avance continuellement. Immobiles et hostiles à tout changement, en face des luttes ardentes et vivantes de notre époque, les jésuites sont condamnés à périr enfin d'anémie et de faiblesse sénile.

Voilà l'œuvre de Loyola et de Lainez : création admirable, grandiose, toute d une pièce, terrible machine de guerre qui n'a jamais, pendant de longs siècles, refusé ses services et a toujours fait merveille contre toute réformation sérieuse de l'Eglise, contre toute tolérance dans les idées et dans la vie, contre la liberté de l'esprit humain. Alliés tantôt aux rois contre les, peuples, tantôt aux peuples contre les rois, les jésuites n'ont connu qu'une seule fin: faire triompher 1 orthodoxie traditionnelle dans l'Eglise catholique, faire triompher l'Eglise catholique dans le monde entier et triompher eux-mêmes dans le monde orthodoxe. Le jésuite, esclave vis à vis de la Société, se savait soutenu, défendu par des milliers de confrères. Il sentait une armée derrière lui, pour l'assister, pour lé dégager, pour travailler au même but ; et le plus humble

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