‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 67 sur 215 · Chapitre premier · texte numérisé non relu

Chapitre premier

La réorganisation de l'inquisition romaine.

Les commencements de la réforme religieuse en Italie. — Difficultés qui s'y opposent à la réforme. — Caractère particulier de la réforme italienne. — Valdès et la réfonne îï Naples. — Bernardin Ochino. — Renée de Ferrare. — Les papes et la réforme italienne. — Le cardinal Caraffa fait réorganiser l'inquisition romaine par le pape Paul III. — Opposition des cardinaux. — La bulle Licet ab initia. — Grande activité de Caraffa:

. les premiers émigrants protestants. — Les Napolitains se révoltent contre Tinquisition. — Edit draconien contre les livres hérétiques. — Ghislieri.

— Caraffa et Ghislieri forcent le pape Jules III de favoriser l'inquisition.

— Caractère de Caraffa. — Il est élu pape, sous le nom de Paul IV.

La Réforme allemande avait, dès son début, conquis au sud des Alpes, un nombre considérable de partisans. Dès les premières années de sa grande lutte contre la tradition ecclésiastique, Luther avait rencontré en Italie de vives sympathies. Un humaniste allemand qui, en 1519, parcourait la péninsule, en donne à ses amis un témoignage triomphant Q. Et pouvait-il en être autrement ? N'était-on pas habitué en Italie depuis longtemps à discuter librement toute sorte d'opinions philosophiques et religieuses, dans Tentourage du pape aussi bien que dans les cercles littéraires de Florence, de Venise et de vingt autres cités } Les opinions hardies et logiques du moine

Q)yeaH Hesse à Jean lange^ 19 nov. I5l9, Kolde, AnaUcta Luther ana, (Gotha 1883), p. 10.

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de Wittenberg, préchées avec Tenthousiasmc d'une profonde conviction, ne devaient-elles pas entraîner beaucoup de ces esprits pénétrants, accoutumés à une opposition dédaigneuse contre l'église régnante ? Ce fut surtout la doctrine de la Justification absolue par la mort du Christ et par la foi en lui, qui produisit dans la péninsule une impression profonde. La grande ville commerçante de Venise, fort fréquentée par les Allemands, devint bientôt un centre de ces idées nouvelles. Du Foudaco de* Tedesckiy qui était à la fois une hôtellerie et un vaste magasin pour les négociants germaniques, la propagation luthérienne s'étendit rapidement dans la cité entière. On y imprimait, sous des noms d'emprunt, les traductions des écrits des réformateurs. Des hommes d'une autorité o^énéralement reconnue et d'une piété sans tâche, comme Ludovic Priuli et Gaspard Contarini, réunissaient autour d'eux de nombreux lettrés qui, sans vouloir se séparer ouvertement de l'Eglise, étaient convaincus que le mérite du Christ avait racheté pour toujours les péchés de ceux qui croyaient en lui, sans le concours de leurs propres œuvres (*).

En 1520 déjà, un gentirhomme, Messer Antoine de Ferrare, professait publiquement des opinions bien plus audacieuses encore devant un grand concours du peuple, qui l'écoutait avec délice tonner contre les abus des papes et de la curie romaine (^).

Mais Venise n'était pas le seul centre du luthéranisme. Les nombreux Allemands qui arrivaient en Italie comme

(*) QUIRINI, Epistolae Reginaldi Poli, III, 57. — Sadoleti Epistolae lib. IX, p: 365.

(2) Cantri, GH eretici <ntaUa, t. 111, (Turin, 1867), p. 130.

étudiants, comme soldats ou diplomates, y répandaient Thérésie. A Turin et à Pavic, un gentilhomme piémontais, Célio Curione, allait prêcher les doctrines de Lutlier et de Zwingli.

Il est vrai qu'en Italie une réformation religieuse décisive, radicale, était rendue, par des circonstances particulières, plus difficile peut-être que partout ailleurs. La nation italienne semblait intimement liée à la papauté, qui seule lui maintenait encore, parmi les nations d'Europe, la position prépondérante dont elle venait d'être privée sur le terrain politique et qu'elle était sur le point de perdre dans les arts et dans la littérature. La puissance et la splendeur du siège apostolique rejaillissaient sur le pays entier, envié par les autres nations comme résidence de la suprême autorité catholique. Les familles princières et aristocratiques étaient surtout fortement intéressées au maintien de l'Eglise et à la splendeur de la Curie : il n'y en avait aucune qui n'eût compté quelques-uns de ses membres parmi les papes, les cardinaux, les innombrables monsignori de la cour pontificale, ou du moins parmi les évêques de la péninsule. Un grand écrivain italien de l'époque, Guicciardin, avoue franchement ces motifs égoïstes. " La position, dit-il, que j'ai occupée sous plusieurs pontifes, m'a obligé à aimer personnellement leur grandeur, bien que, sans cette circonstance, j'eusse aimé Martin Luther comme moi-même, pour voir cette foule de scélérats réduits à l'alternative où ils doivent être, c'est-àdire ou de renoncer à leurs vices ou de perdre leur autorité „ (*). Sur les degrés inférieurs de l'échelle sociale,

(') GuiCCARDiN. Ricordi ; Opère inédite. I, 97.

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des milliers d'individus dépendaient, dans leur existence même, des dignitaires ecclésiastiques, des innombrables couvents, des étrangers qui affluaient en Italie et surtout à Rome pour des affaires d'Eglise. Le peuple tout entier des artistes était menacé directement par une révolution religieuse qui commençait par la destruction des images ; Tart, àcetteépoque,s'était identifié avec le culte catholique.Enfin, les classes infimes, peu cultivées,étaient nullement habituées à réfléchir sur leur religion qui, pour elles, consistait surtout en cérémonies pompeuses et qui offrait à leur vénération d'innombrables saints, parmi lesquels chacun pouvait se choisir à sa guise un fétiche particulier et personnel, avec lequel il contractait une amitié intime. Le froid raisonnement de la nouvelle secte et les formes si simples de son service divin n'avaient que peu d attrait pour une population sensuelle, passionnée, aimant la beauté physique, le tapage, les spectacles publics, vivant au jour le jour sans trop fatiguer son cerveau. Les classes cultivées elles-mêmes, à moitié payennes, étaient en majorité beaucoup trop indiférentes aux questions religieuses, pour témoigner aux nouvelles doctrines plus qu'une bienveillance assez tiède, et surtout pour braver, en leur faveur, la disgrâce et le martyre. Et pourtant il est incontestable que ce ne sont pas seulement des lettrés, comme on a voulu le prétendre, mais des milliers de personnes de l'aristocratie, de la grande et de la petite bourgeoisie, si non du peuple proprement dit, qui embrassèrent le protestantisme ou, du moins, ses doctrines les plus essentielles (*). Des artisans, des soldats, des

(*) MS. Gius. CiviTALi, Storie di Lucca; cité chez Cantu, Gli ereiici (fltalia, II, 476 : * Multiplicando in Italia i Luterani, disputandone apertamente fino egli artieri ignoti et ignorant! di lettere, il quai abuso era venuto non meno in Lucca che negli altri luoghi „ etc.

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moines n'y adhéraient pas moins que des princes, des cardinaux, des évêques, des professeurs et des académiciens. Il ne faut pas oublier que, s'il y avait en Italie des raisons spéciales pour y fortifier TEglise romaine, il y en avait aussi de particulières pour 1 ébranler. Nulle part rhumanisme avec ses habitudes de discussion hardie et irrévérencieuse n'était si généralement répandu et n'avait pénétré si profondément dans la société. Nulle part le doute philosophique n'avait été si hautement goûté par fcs populations urbaines. Nulle part enfin on ne pouvait si bien juger de la profonde corruption de l'Eglise et surtout de ses chefs, de cet état-major qui, destiné à commander l'armée de la religion, était le premier à la déserter et à la ruiner, pour vivre dans les plaisirs illicites !

Bref, s'il est certain que le développement historique de ritalie et le caractère général de son peuple étaient peu faits pour assurer au protestantisme une victoire complète, il n'en est pas moins vrai qu'au commencement du XVP siècle, les circonstances étaient assez favorables à un essor momentané et partiel des doctrines réformatrices.

Cependant le génie national italien était trop fortement accentué pour ne pas imprimer à la réforme italienne un cachet particulier. En dehors de quelques villes de l'Italie supérieure, comme Venise, où le mouvement novateur était en relations immédiates avec l'Allemagne, avec Luther et Melanchton Q, il prit une double direction qui, bien que différente l'une de l'autre, était en même temps opposée aux tendances des réformateurs d'Allemagne et de Suisse.

(*) Hase, Baldisara (Baldassare) Aîtieri; Jahrbficher fQr protestant. Thco- Jogie t. m (1877;. p. 469 ss.

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La première classe de ces novateurs italiens sortie évidem^ ment, par filiation directe, de l'humanisme, était éclairé^ et rationaliste, douce et tolérante; la seconde, plus popui laire, née des ordres mendiants, était mystique et enthoi;siaste.

Le représentant de la première de ces deux directions était Jean de Valdès, Espagnol de noble origine, qui vivait à Naples (^). Ayant appartenu à l'entourage de CharlesT Quint, il avait accompagné l'empereur en Allemagne, où il était entré en relations avec Erasme et avec les principaux réformateurs. Comme son frère Alphonse, il avait défendu par la plume la politique de Charles- Quint contre la curie romaine et il avait pris, de cette manière, une position hostile à ta papauté, position qui n'avait pas tardé à revêtir un caractère dogmatique. Alphonse mourut en 1532 — nous aurons l'occasion de revenir à lui — tandis que Jean, nature fine et déli-» cate, se] retirait dans la vie privée, à Naples, ville qui, comme on le sait, se trouvait alors sous la domination des Espagnols. Valdès, qui était d'une santé faible et d'un esprit plutôt éclairé et libéral qu'entreprenant et hardi, évitait de mettre en évidence ses aspirations novatrices ; mais il trouva] un ami enthousiaste et plus résolu, un, véritable prophète dans le Florentin Pierre-Martyr Vcr->

(') Les œuvres de Jean de Valdès se trouvent dans la collecUon des Reformistas antiquos de Espana, t. IV, IX-XI, XV-XVIl. Le dernier de ces volumes est pourvu d'un appendice contenant la correspondance des deux frères Valdès, de Pierre-Martyr Vermigli et d'autres. — Notes biographiques et bibliographiques sur les deux Valdès, dans Ed. Boehmer, SpanisH reformers, t. 1er (Bibliotheca Wiffeniana, Strasbourg et Londres 1874), d'après les matériaux réunis par Wîffen, — Le prof. Btrti, de Rome, a voultj prétendre que Jean Valdès avait été antitiinitaire ; mais il a été victorieusement refuté par Ed, Boehmer dans la Rivista crisHana, de Florence, t. YTI 1879), p. 249 ss.

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