LES PAPES ET LA RÉFORME
membres du clergé, dans nos cœurs et dans nos œuvres ; que tu portes remède à nos maladies ; que tu reconduises les brebis du Christ dans leur bercail unique ; et que tu éloignes de nous la colère de Dieu et sa vengeance que nous avons méritée et qui est sur le point de tomber sur nous. „ Les commissaires se mirent à Tœuvre, et prenant leur travail au sérieux, ils firent une série de propositions. Malheureusement ils reconnurent que la source principale de la corruption était Tabus du pouvoir suprême par les papes mêmes et leur pratique constante de choisir les plus hauts dignitaires de TEglise, non pour le bien de la chrétienté, mais pour favoriser leurs passions et leurs plaisirs. Ils demandèrent en conséquence la gratuité de toutes les grâces spirituelles accordées par le saint Père, le contraire étant indubitablement un acte simoniaque (*). Ces reproches adressés directement au saint siège et la menace de le priver d'une source, intarissable jusqu'alors, de revenus, dégoûtèrent entièrement Paul III de cet essai de réformes qui n'eût aucune suite. Toutes les belles phrases, dont le pontife s'était servi avec tant d'emphase, furent complètement oubliées. Le pape permit encore gracieusement à Contarini de lui adresser des épîtres qui attaquaient avec rudesse les abus de la curie et des évêques de Rome, et qui demandaient hardiment le libre usage de la raison humaine dans les questions religieuses. Il causa de ces choses avec le cardinal de la manière la plus aimable. Il institua de nouvelles commissions pour des réformes spéciales. Il nomma en outre cardinaux, en 1538, deux
(') Consilittm electorum cardinalium et alionim praelatorum de emendanda Ecclesia : S. D, N. Pauli ITI ipso fttbente conscriphtm et exhibittim iSjS ; DlTTRICH, p. 279 ss.
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savants distingués : Pierre Bembo, chef des Cicèraniens^ cfcrivain d'infiniment de goût et de talent, et Jérôme Aléandre qui, à 24 ans, était déjà considéré comme une merveille d'érudition et qui était partisan enthousiaste du dessein de convoquer un concil. Mais au fond, Paul ne fit absolument rien de sérieux ou d'efficace ; tout resta dans le même état. Les éléments conservateurs reprirent courage; peu à peu ces mêmes hommes dont Paul III s'était en* touré au commencement de son règne, furent accusés d'être des réprouvés, des luthériens ; (*) et bientôt la cour pontificale jugea plus commode de combattre les héréti* ques, non en les imitant et en les prévenant par des innovations bienfaisantes, mais en les exterminant. Toute contradiction dut être étouffée par le feu et dans le sang : on songea à relever en Italie X Inquisition. Ce fut là qu'aboutirent les essais de réforme de Paul III !
Déjà le 14 janvier 1542 (^) le pape avait ordonné que tous les ecclésiastiques et tous ceux en général qui se prétendaient exempts de la juridiction de l'Inquisition y fussent soumis désormais, sans aucune autre exception que celle d'un bref spécial du saint Père, et que toutes les autorités ecclésiastiques et laïques, sous peine d'excommunication et de perte de tous leurs biens, eussent à assister les inquisiteurs et à exécuter leurs arrêts.
Mais l'essentiel était de faire d'abord de l'Inquisition une institution qui fût réellement en état de rendre des services efficaces à l'orthodoxie romaine menacée de tous les côtés. Or, l'inquisition introduite dans l'Eglise pendant
(*) Conlarini à Fartùse^ 23 août 1541 ; Dittrich, p. 346 {^)Bullarium Romanum, (édit. Luxembourg, 1727), I 751.
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le XII* siècle et confiée, au XIII*, aux Dominicains, avait rapidement décliné avec la ferveur des convictions religieuses, surtout pendant le XV* siècle. Au XVI*, beaucoup de moines mêmes penchaient vers la réforme religieuse. En Espagne, l'inquisition avait été rescuscitée par les rois catholiques, en 1477, mais subordonnée au pouvoir séculier. En Italie, les restes de l'inquisition dominicaine ou épiscopale se montraient incapables de lutter contre les nouvelles doctrines. Elle n'avait aucune direction centrale; ce n'était que par exception que les papes nom-r maient quelquefois un inquisiteur général. Elle n'était pas même organisée d'une manière régulière et permanente. Tantôt on avait des inquisiteurs dans une province, tantôt on n'en avait pas. Les évêques et les officiers de la cour papale étaient restés exempts de leur juridiction. Ces circonstances frappèrent vivement Jean-Pierre Caraflfa, evêque de Chièti, le fondateur des Théatins. Rappelé à Rome par Paul III, en 1536, il avait été nommé cardinal et avait occupé dès lors une position importante à la cour pontificale. Il songea à y établir un grand tribunal de l'inquisition destiné à étendre son action sur l'Italie entière. Comme, pendant de longues années, il avait été nonce apostolique en Espagne, il s'était imbu de l'esprit fanatique et de la piété fervente de ce pays. Le clergé d'Espagne voulait réformer et rétablir la religion par la sévérité et par les rigueurs, et il avait toujours considéré l'inquisition comme le moyen le plus sûr d'atteindre ce but. Caraflfa fut donc tout naturellement porté vers l'imitation de cette institution qu'il avait vu fonctionner en Espagne au grand profit d'un catholicisme sombre, exclusif et farouche. 11
s'était déjà exercé au métier d'inquisiteur pendant son long
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séjour à Venise (^). Il voulait maintenant réaliser sur un vaste plan une inquisition universelle, selon le modèle espagnol ; mais exclusivement soumise et obéissante au souverain pontife. Une organisation régulière et stricte devait lui assurer une action permanente, dirigée d'après des règles uniformes et inviolables. Elle devait être à même de procéder contre tout dignitaire de TEglise, sans exception de rang et de grandeur; au contraire, elle aurait surtout à frapper les hommes les plus éminents et par cela même les plus dangereux.
Un jour, Paul 111 fit venir CaraflFa. " Comment feronsnous, lui dit le pontife, pour vaincre les hérétiques et pour retenir les catholiques dans la foi ? (^) „ Le cardinal lui développa alors son plan comme offrant la seule institution qui pût sauver la religion menacée en Italie même par le nombre toujours croissant d'hérétiques et surtout par le fait, que beaucoup de rehgieux, de prêtres et d'évêques, voire d'inquisiteurs, favorisaient les doctrines hétérodoxes ('). Il était vivement secondé et appuyé dans cette campagne par frère Jean de Tolède, cardinalarchevêque de Burgos, dominicain espagnol, et comme tel, partisan enthousiaste de Tinquisition.
Paul III, soucieux des intérêts de TEglise et surtout de ceux du St-Siège, à la condition qu'ils ne fussent pas opposés à ceux de sa famille ou de l'Etat pontifical, grand admirateur d'ailleurs de Caraffa, finit par reconnaître l'importance qu'une telle inquisition,réformée et tout puissante,
0) Caraffa k un inconnu, 3 juillet 1536; Brieger dans la Zeitschrift /Ur KirchengeschUhU, t. V (1882), p. 587.
(») MS. Caracciolo, Vita di Paolo IV, lib. III, cité par Benrath, Bem. Ochino, p. 112.
(■) Bromato, t. II, p. 60.
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aurait pour la défense de Torthodoxie contre les empiétements tous les jours plus menaçants du luthéranisme. Mais la majorité des cardinaux ne voulait pas entendre parler de ces mesures de répression. Beaucoup d'entre eux espéraient encore de voir la paix de religion s'établir par le moyen d'un concile général,et réconcilier l'Eglise avec les protestants. Ce résultat, si désirable pour tous les esprits modérés et bienveillants, aurait été compromis par une persécution sans merci des luthériens et des demi-luthériens. Caraffa, par contre, ne croyait pas à l'efficacité d'un concile, parce qu'il ne voulait faire aucune concession aux hérétiques. Mais comme il n'était pas moins rusé que fana* tique, il proposa au parti de la paix parmi les cardinaux de prendre toutes les mesures préparatoires en vue d'un concile général et de faire en même temps un essai de l'inquisition contre les pires des hérétiques. C'est ainsi qu'il l'emporta. Ceux de ses adversaires qu'il n'avait pas pu convaincre, effrayés de son zèle intransigeant et de son influence tous les jours plus considérable auprès du pape, se retirèrent avec le cardinal Pôle et se réunirent autour de ce prélat savant et aimable à Viterbe, — désapprobation tacite que Caraffa n'a jamais oubliée ni pardonnée à son collègue.
Au fond, il triompha sur toute la ligne. La bulle Licet ab initio qui institua l'inquisition, fut publiée le 21 juillet 1542 (*). Elle établissait une commission suprême du St-Office, composée de six cardinaux et présidée par Caraffa lui-même, en qualité de grand inquisiteur.
(«) BuUar, Roman, t. I, p. 762 s.
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On remarque parmi les membres, le cardinal de Burgos et un autre cardinal dominicain et enfin le vieux cardinal Guidiccioni — l'adversaire des jésuites — connu pour sa longue expérience des affaires et pour sa sévérité incorruptible. La bulle leur donnait des facultés illimitées pour la recherche des crimes contre la religion et leur punition, même par le supplice et la confiscation des biens. La congrégation du St-Oflîce était entièrement affranchie de toute ingérence de la part des ordinaires diocésains. Elle était instituée comme instance d'appel pour Icb tribunaux des inquisiteurs inférieurs qu'elle avait à nommer. On la destinait non seulement à l'Italie, mais aussi aux pays au delà des monts : et aussitôt un roi étranger, celui du Portugal, reconnut dans ses états l'autorité de l'inquisiteur général de Rome.
Caraffa avait vu juste : l'inquisition qu'il venait de créer, était le seul moyen de maintenir en Italie l'unité religieuse, à la condition que cette arme terrible fût dirigée par une main aussi énergique et vigoureuse que la sienne. L'hérésie, nous l'avons vu, avait fait dans la péninsule, des progrès rapides. Mais la plupart de ceux qu'elle avait gagnés, étaient encore incertains, hésitants, nullement décidés à rompre avec l'ancienne Eglise. Il était temps encore de les terrifier par des coups formidables, par des mesures régulières et permanentes, par une persécution sans trêve ni merci. 11 fallait détruire immédiatement et sans délai tous les hérétiques décidés, tous les chefs du mouvement novateur, pour ôter aux faibles leurs guides spirituels, qui auraient pu les retenir dans les opinions hétérodoxes, afin que le grand nombre, effrayé et sans direction, pût être ramené d'autant plus facilement