‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 75 sur 215 · LES NAPOLITAINS SE RÉVOLTENT · texte numérisé non relu

LES NAPOLITAINS SE RÉVOLTENT

fût-ce même du saint siège. En revanche, TEglise pouvait attendre en toute confiance les mesures de rigueur que le gouvernement espagnol, fort intolérant de sa nature, prendrait sans doute contre T hérésie et contre les hérétiques. Charles-Quint chargea en effet son vice-roi, don Pierre de Tolède — frère de ce cardinal de Burgos qui était Tami intime de Caraffa — de poursuivre avec le plus grand soin Textinction de Thérésie (/). Tolède donc défendit d'introduire dans le pays n'importe quel traité théologique ou philosophique qui ne fût expressément approuvé par le saint siège ; il brûla, sur des bûchers énormes, des masses de livres défendus ; il ferma toutes les académies de la ville de Naples, dans lesquelles l'esprit littéraire avait amené, naturellement, de temps en temps la discussion de questions métaphysiques, et dont quelques membres avaient compté parmi les fauteurs des opinions luthériennes. Enfin, en 1546, au moment même où il espérait, par la guerre de Schmalkalde, venir à bout du protestantisme allemand, Charles ordonna à son viceroi d'introduire l'inquisition espagnole dans le royaume. 11 paraît que ce fut Caraffa, alors archevêque de Naples, qui lui en avait donne l'idée première (^). Mais à Naples comme dans les Pays-Bas et comme à Milan,cette institution fut jugée attentatoire non seulement à la liberté religieuse, à laquelle l'immense majorité de la population napolitaine ne tenait guère, mais aussi et surtout aux derniers restes de la liberté politique. Ce peuple, à la fois gai et frondeur, ne voulait point être soumis, à chaque instant de sa vie,

(') GiANNONE. Storia civile dd regno di Napoli, lib. 32, 33. (•) MuRATORi, Annali d'Italia (éd. de Monaco), t. X, p. 292.

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aux yeux indiscrets des espions espagnols qui auraient pu faire disparaître dans les muets cachots de Tinquisition tous ceux qui, pour un motif quelconque, auraient déplu aux autorités castillanes. Le vice-roi, Pierre de Tolède, s'était toujours montré fort hostile à la population et surtout à la noblesse napolitaine : on craignait donc doublement les rigueurs d'un tribunal secret qui aurait été à ses ordres.

Une véritable révolte éclata à Naples contre le vice-roi, à laquelle prirent part la noblesse et la riche bourgeoisie aussi bien que les classes inférieures. On se battit dans les rues, le tocsin sonna, des barricades furent élevées, les forts tirèrent sur la ville. Le vice-roi ayant remporté une première victoire et pendu quelques nobles des plus estimés, crut tout gagné. Mais le peuple entier s'engagea dans une " Union des nobles et des communes pour le service de Sa Majesté et pour la défense générale „, et cette union s'empara du gouvernement de la ville. A la fin Charles, plus prudent que son fils le fut pour les Pays-Bas, céda à l'opposition populaire : il renonça à l'établissement de l'inquisition espagnole à Naples, et eut en échange la satisfaction de pouvoir décapiter quelques chefs du mouvement insurrectionnel et d'imposer à la ville une amende de cent mille écus d'or.

Le vicaire de l'archevêque de Naples fut dès lors charge des procès contre les hérétiques. Cette inquisition épiscopale fut de beaucoup moins cruelle que celle d'Espagne ou de Rome; mais elle n'en réussit pas moins à réprimer toutes les hérésies, en punissant leurs partisans ou en les forçant à chercher leur salut dans l'exil. De ces milliers de personnes, princes, grandes dames, militaires, politiques,

KDIÏ CONTRE LES LlYRES HÉRÉTIQUES. 189

évéques, prêtres de tout grade, savants, instituteurs, qui, à TépoquedeValdèsetd'Ochino, avaient embrassé les opinions des novateurs, bientôt il ne resta qu'un petit nombre rempli de crainte et prêt à fuir au premier signal d'un danger.

" Nos frères „, écrivait en 1549, àBullinger, de Zurich, un missionnaire protestant (^), Balthazar Altieri, " nos frères sont [persécutés plus cruellement tous les jours. Les uns sont entraînés sur les galères, les autres condamnés à la réclusion perpétuelle. Quelques-uns, hélas, ont abjuré par peur de la mort. Beaucoup sont proscrits avec leurs femmes et leurs enfants. La plupart cherchent le salut dans la fuite. „

C'étaient déjà des résultats assez importants. Mais Caraft'a voulait avant tout attaquer le mal dans ses racines, par des mesures générales d'une extrême sévérité. Dès 1543, il avait publié, en sa qualité de grand-inquisiteur, un édit qui, sous peine d'excommunication, de mille ducats d'amende, de confiscation de tous les livres,de bannissement perpétuel et de punitions supplémentaires à la volonté des inquisiteurs, défendait à tous les libraires d'Italie de vendre n'importe quel livre suspect d'hérésie ou écrit par un anonyme et non expressément approuvé par l'inquisition. Il menaçait des mêmes peines et les imprimeurs qui oseraient imprimer des livres nouveaux sans l'autorisation des cardinaux inquisiteurs ou du maître du sacré palais, et ceux qui liraient, achèteraient ou même posséderaient des livres hérétiques.

Ce décret avait produit l'impression la plus pénible par la sévérité qu'il déployait contre toute liberté delà presse

(*) Bonnet, Aonio Paléario, chap. III.

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ou des étmks. ** Il nous sera défendu d'avoir même le cerveau d*ua bœuf ^, se lamenta fe savant Busini Q). Le décret était d'autant plus rigoureux qu'on n y spèdfiait point les livres prohibés, de sorte qu'en toute iniK)cence et sans avertissement préalable, on pouvait encourir les peines écrasantes qui y étaient édictées. Ce fut un coup terrible pour les sciences et l'érudition en Italie, et en même temps un véritable empiétement sur le domaine du pouvoir temporel, que de prescrire des peines séculières sans le consentement des gouvernements des différents Etats de la péninsule. Mais tel était Caraffa : il vivait tout entier dans les idées de la suprématie complète de l'Église sur l'Etat. Il pensait que, si cet édit terrible ne pouvait pas être immédiatement réalisé en entier, l'autorité ecclésiastique réussirait peu à peu, par des efforts constants et suivis, à l'imposer à toutes les provinces d'Italie. De cette manière, l'hérésie qui avait menacé l'Eglise de destruction, n'aurait servi à la fin qu'à lui procurer un triomphe nouveau et un nouveau progrès vers la domination universelle, une nouvelle victoire sur les pouvoirs temporels ! Quelle importance avaient, en comparaison avec de tels résultats, l'anéantissement des lettres en Italie, les intérêts privés lésés, la mort ou la ruine de quelques milliers de particuliers }

On prétendait travailler pour le pape, mais Caraffa et ses amis étaient tellement convaincus de la sainteté de leur cause qu'ils n'hésitaient pas à forcer la main au pontife toutes les fois qu'il osait agir contre leur gré. Lorsque, en 1553, le pape Jules III fit mettre en liberté

(") LeUre à Varchi, 31 janvier 1549; Caictu, t. H, p. 361, note 61.

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un ecclésiastique que Caraffa^ en sa qualité de grandinquisiteur, avait fait emprisonner, le cardloai partît immédiatement de Rome, sans demander congé au St- Père. Et teUe ^ait Tautorité dont jouissait cet homme passionné, telle était la crainte qu*il inspirait à tout le monde, jusqu'au pape même, que celui-ci, au lieu de le châtier pour le peu de respect et d'obéissance qu'il lui avait montré, fit tout pour le ramener à Rome, jusqu'à remettre en prison le malheureux abbé qu'il venait d'en tirer.

Cependant, sous Paul III et Jules III, Caraffa ne put pas entièrement réaliser ses desseins. Tous les deux étaient des hommes bienveillants et d'une certaine douceur naturelle, de sorte qu'ils ne laissaient pas le libre essor à cette soif de persécution dont Caraflfa était tourmenté. Il aurait volontiers sévi contre quelques cardinaux suspects de modér autisme \ mais les deux papes ne le souffrirent pas. Il s'en consola en choisissant, en 1549, pour l'office de commissaire général de l'inquisition, le père dominicain Michel Ghislieri que recommandaient à cette position importante les luttes acharnées que, dans l'intérêt du Saint office, il avait soutenues contre des évêques, des chapitres, des gouverneurs et des populations entières. Ce zèle fanatique, cette ardeur de conflits pour le bien de l'Eglise militante, le rendaient cher à Caraffa. Ghislieri était en effet encore plus sévère, plus hautain, plus ambitieux, plus passionné que l'évêque Théatin lui-même, et bientôt le peuple l'appela avec effroi " père Michel de l'Inquisition. „

Ces deux hommes en arrivèrent à dominer entièrement le faible et bienveillant Jules III. Le pape cher-

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