RÉVOLTE DES ROMAIN
tout orthodoxe qu'il était, avait haï ce farouche persécuteur. L'inquisition était profondément odieuse aux Romains et le pape détesté comme aucun pontife ne Tavait été avant lui. Au moment même où il râlait dans Tagonie, le peuple s'assembla sur le capitole, résolut de détruire tout ce qui pût rappeler son nom, brisa la statue qu'on lui avait élevée, et en jeta la tête dans le Tibre. D'autres bandes se dirigèrent vers la maison sur la Ripetta qu'il avait donnée au saint-office, la prirent d'assaut, délivrèrent les prisonniers, pillèrent tout ce qui s'y trouvait, et particulièrement les effets du cardinal Ghislieri, grandinquisiteur, maltraitèrent les serviteurs du tribunal, en jetèrent les papiers dans la rue et finalement mirent le feu à l'édifice. Les dominicains, spécialement attachés à l'inquisition, se virent attaqués dans leur couvent de la Minerve et échappèrent à peine au sort fait aux inquisiteurs (^). Des scènes semblables eurent lieu à Pérouse. La fureur populaire s'exhala dans des pamphlets d'une amertume violente contre la mémoire de Paul IV Q. Un des suspects de cette époque, Carnesecchi, écrivit en triomphant à la princesse Julie Gonzague : " Votre excellence aura entendu que la sainte inquisition a subi la même mort qu'elle avait l'habitude d'infliger aux autres, c'est-à-dire par le feu „Q.
On voit bien que l'inquisition était loin de jouir en Italie de la même popularité qu'en Espagne ! Nous avons parlé de la manière victorieuse dont les Napolitains
(*) Relation de LuiGi Mocenioo (1560); Alberi, série II, t. IV, p. 36 ss. 47. — Ratnaldi ad. an. 1559 hr. 36.
O George Ddrut. Le cardinal Carlo Caraffa (Paris 1882), p. XVI et 408.
O Hase. Prozess Carneseeehis ; Jahrbûcher f. protest. Théologie, t. m (1879), p. 166.
208 TRIOMPHE DE l'iNQUISITIÔN.
avaient su se garantir de T introduction du saint-office; bientôt nous aurons à mentionner la résistance des Milanais contre le tribunal de la foi.
Les cardinaux eux-mêmes, que Paul IV avait profondément offensés, en persécutant leurs collègues Morone et Pôle et en les traitant tous avec mépris et violence, se mirent d'accord pour combattre sa mémoire, en choisissant comme successeur un de ses adversaires personnels, le cardinal de Médicis. Le nouveau pontife. Pie IV, était un homme bienveillant et aimable au fond, quoi qu'un peu facile à mettre en colère. 11 n'aimait pas l'inquisition et il ne la favorisa pas outre mesure. Mais le pouvoir et l'influence qu'elle avait acquis dans l'Eglise étaient déjà tellement considérables qu'il n'osa cependant rien entreprendre contre elle. Se sentant, au contraire, mauvais théologien, il ne voulait pas trancher les questions de foi et s'en remettait plutôt aux décisions de l'inquisition (^). Pie IV savait l'Eglise menacée de dangers terribles, et en conséquence il croyait nécessaire de ne pas affaiblir l'arme la plus puissante des défenseurs de la foi. Lors de l'émeute populaire qui avait suivi la mort de Paul IV, les papiers de l'inquisition, qui n'avaient pas été jetés dans la rue, avaient été dévorés par les flammes qui détruisaient l'édifice de l'odieux tribunal, et la plupart des prisonniers avaient profité de ces circonstances pour se sauver Q.
(•) Relazione di GiroL Soranzo (Rome 1563); Âlberi, s. II, t. IV, p. 74. ^
(') K. Benrath dans XAllgemeine Ziitung du 12 avril 1877, supplément. — Cet excellent auteur, le meilleur connaisseur de l'histoire de la Réforme en Italie, a publié ceux parmi les Actes de l'inquisition de Rome qui se trouvent actuellement h Dublin, dans la Rivisia crisHana de Florence, années de 1879 et 1880. Cependant comme VAllgemeine TUitung est plus accessible au public, je citerai son intéressant travail plutôt d'après les extraits qu'il en a donnés dans ce dernier journal.
PIE IV ET l'inquisition. 209
Pie IV, immédiatement après son élection, fit entreprendre une véritable chasse contre ces fugitifs dont un certain nombre furent repris. La peur du saint-office avait été si grande que plusieurs des incarcérés avaient refusé de s'évader : pour les récompenser de cette preuve immense de soumission à Tautorité ecclésiastique,Pie IV les relâcha. Mais il permit que peu à peu l'inquisition, sous divers prétextes, les reprit dans ses filets. De sorte que l'œuvre du saint-office, quoique un peu ralentie, fut continuée par le nouveau pontife.
L'influence de ce tribunal devint d'autant plus considérable que le neveu favori du pape, le cardinal Charles Borromée, fut nommé lui-même membre de la congrégation et se livra à ses nouvelles occupations avec tout le zèle d'une âme entièrement dévouée à l'Eglise.
Ce fut sous Pie IV que le sort de la duchesse Renée de Ferrare se décida définitivement.
Depuis longtemps en butte aux attaques de l'inquisition et aux hostilités de son propre mari qui ne l'aimait guère et qui en voulait à sa dot, elle avait perdu son dernier protecteur par la mort de son beau-frère, le roi François V\ en 1547; le nouveau roi de France, Henri II, ne la connaissait pas personnellement et était, du reste, adonné à une bigoterie sans borne. Un jésuite, Palletario (^), fut envoyé à Ferrare pour diriger, avec l'aide du duc lui-même, les opérations contre Renée et contre tout son entourage plus ou moins hérétique. Son confesseur, son aumônier, ses dames, son majordome, tous ceux qui lui étaient particulièrement attachés, furent séparés d'elle, et
(') F. Blummer p. 133 ss.
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on finit par la réléguer au château de Consandole, éloigné de trente kilomètres de Ferrare. Mais, au milieu de ces chagrins et de ces traitements indignes, Renée resta ferme dans ses opinions et continua même, de sa prison de Consandole, la propagande protestante. Alors le duc, dans une lettr.e astucieuse du 27 mars 1554 (*), s adressa au roi de France pour lui exposer la conduite de son épouse sous les couleurs les plus sombres, et l'inviter à exercer, par sa haute autorité, une pression efficace sur Tàme corrompue de sa parente.
Henri II était trop inféodé aux tendances de la réaction catholique, il voyait trop dans les errements de Renée un déshonneur de toute sa famille, pour ne pas se prêter entièrement aux désirs d'Hercule d'Esté. Il lui dépêcha un inquisiteur français, nommé Du Priz, qu'il chargea Q d'employer d'abord contre elle tous les moyens d'une contrainte morale jusqu'à la menace d'une hostilité ouverte du roi de France. Si tout cela restait sans effet sur l'esprit opiniâtre de cette femme y comme les instructions la nomment rudement à différentes reprises, l'inquisiteur, avec l'asentiment du duc, devait prendre des mesures plus sévères : faire enfermer la princesse dans une place complètement isolée, la séparer de tout commerce humain, lui enlever ses enfants et ses serviteurs, auxquels il ferait leur procès pour cause d'hérésie.
Renée montra d'abord beaucoup de courage. Quoique seule et abandonnée, elle résista à tous les arguments, à toutes les menaces de ses adversaires. Alors on l'enferma
(*) Cantu t. II p. 92 ss.
(') Ses instructions sont imprimées chez Le Laboureur^ Les Mémoires de Castelnau, t. I, p. 717.
KENÉE DE FEKRARE. 211
au château d'Esté où elle fut étroitement gardée, n'ayant auprès d'elle que deux femmes de chambre. On lui enleva ses enfants ; ses serviteurs fidèles furent incarcérés, torturés, exilés.
Combien étaient vrais alors les vers par lesquels Clément Marot avait plaint le sort malheureux de cette fille des rois :
* De cent couleurs en une heure elle change ; En ses repas percée d^angoisse mange, Et en son vin larmes fait mélange,
Tout par ennui ! „
Ces tourments étaient trop douloureux pour les forces de la princesse : après avoir fait si longtemps preuve d'un véritable héroïsme, elle fléchit. Le 23 septembre 1554, elle annonça la volonté de se confesser au jésuite Palletario et de recevoir la communion d'après le rite catholique. Les bourreaux étaient arrivés à leurs fins. Immédiatement, elle rentra en grâce et, profondément humiliée à ses propres yeux, brisée moralement, elle put retourner au palais ducal de Ferrare où on lui rendit ses enfants.
La nouvelle de sa défaillance affligea profondément tous les protestants. " Le diable en a fait ses triomphes „, lui écrivit Calvin dans une lettre remplie de reproches (*). Elle lui répondit par des excuses et par la promesse de rester, au fond de son cœur, toujours attachée à ses doctrines. En effet, elle continua sa correspondance avec lui; mais devant le monde, elle n'osa plus jeter le masque qu'on l'avait contrainte de revêtir. Elle fut, du reste, continuellement maltraitée par son mari qui, non content de la désoler par une vie fort déréglée, la dépouilla encore
(') J. Bonnet, Lettres françaises de Jean Calvin (Paris, 1854), t. II, p. 4 ss.
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de sa fortune personnelle. Epuisé par ses excès, il mourut en 1559 ; mais sur son lit de mort il lui extorqua la pro-
messe de rester fidèle à TEglise catholique et de cesser d écrire à Calvin. C'est à ces conditions qu'il lui légua une partie de ses biens : lui faisant ainsi violence jusqu au delà de sa tombe.
Le successeur d'Hercule, Alphonse d'Esté, fils aîné de Renée, était d'abord en bonnes relations avec sa mère ; mais au printemps 1560, il fit un voyage à Rome pour rendre hommage à son suzerain, le nouveau pape Pie IV, et il en revint tout changé dans ses sentiments pour elle Q). Le souverain pontife l'avait exhorté à ne pas souffrir à sa cour une hérétique relapse qui menaçait d'empoisonner de nouveau la ville de Ferrare de sa doctrine et de sa propagande. Le jeune prince, ambitieux, vain, aimant la pompe et la splendeur, ne voulût pas s'exposer à l'hostilité du pape, et préféra se séparer de sa mère. Il la plaça dans l'alternative ou de donner des preuves de sa fidélité envers le catholicisme ou de retourner en France.
Si Renée choisissait cette dernière résolution, elle avait à se séparer de tous ses enfants. Mais dans ce terrible moment, elle racheta la faiblesse qu'elle avait montrée six ans auparavant. Elle aima mieux déchirer son cœur que de renier encore une fois sa conviction. Quel terrible sort pour une mère : être chassée par son propre fils ; se voir éloignée pour toujours de ses enfants, non seulement par la distance matérielle, mais aussi par la foi religieuse ; car ils étaient tous catholiques convaincus. Le 2 septembre 1 560, elle quitta Ferrare pour toujours et se retira au
(I) MuRATORi, Antickità estensi, t. II, p. 390.