LE MILANAIS
tion dans leur patrie d'un tribunal qui, sous couleur de religion, était plutôt un instrument du plus dur despotisme politique.
On disait publiquement qu'elle n'était destinée qu à tenir dans la soumission et dans une dépendance complète le peuple de Milan, trop fier et trop hardi selon l'opinion des Espagnols (^). Or non seulement le sénat de Milan, ' mais aussi les évêques de la Lombardie protestèrent hautement contre ces dangers ; ils prédirent l'émigration de milliers des meilleures familles du pays,voire la révolte ouverte et l'apostasie générale de tous les Milanais si Ton ne rapportait le décret de Pie IV. La résistance fut si vive qu'à la fin le gouverneur, le duc de Sessa, renonça tacitement a rétablissement de l'inquisition espagnole dans le Milanais.
On y devint d'autant plus sévère dans Texercice de l'inquisition romaine. Le Milanais était le grand entrepôt du commerce entre l'Italie d'un côté, la Suisse et l'Allemagne occidentale de l'autre. Mais qu'importait au fanatisme le bien-être et l'intérêt matériel du pays ! En 1564, le gouverneur ordonna qu'aucun hérétique ou accusé comme tel d'un pays étranger quelconque ne pût séjourner dans le duché, sous peine d'être puni selon les lois canoniques ; et que tous les hôteliers, gondoliers, etc., fussent tenus à dénoncer les étrangers suspects. C'était interdire à la majorité des Suisses et des Allemands Taccès du pays. Mais aucune réclamation ne fut écoutée. Les inquisiteursgénéraux de Milan,nommés directement par le saint-siège, sévirent contre tous ceux qui penchaient vers les doctrines protestantes, qu'ils fussent étrangers ou indigènes.
(') Relation contemporaine ms., citée par Cantu, t. III, p. 42.
Aucune ville du duché n'était plus exposée au danger d'infection par les opinions hérétiques que celle de Corne, située dans le voisinage des Suisses et des Grisons et servant de centre de commerce entre les pays septentrionaux et l'Italie. Des ballots entiers de livres luthériens y étaient expédiés d'Allemagne. Mais avec son flair infaillible, l'inquisition eut vent de la chose, et elle se mit à brûler à Come les fauteurs de l'hétérodoxie, comme Miniccio et Gamba. C'était le dominicain Michel Ghislieri, de Bosco près d'Alexandrie — le futur pape Pie V — qui, en 1549, par l'intermédiaire d'un espion qu'il entretenait au pays des Grisons, avait découvert les menées des luthériens dans cette ville. Mais le chapitre cathédral qui, alors, en l'absence de l'évéque, gouvernait le diocèse de Come, se déclara lui-même contre l'inquisiteur. Le peuple se souleva aussi, lui jeta des pierres et il dut quitter la ville et se retirer à Milan. Cependant l'intrépide et fanatique dominicain ne se tint pas pour battu : il osa pénétrer en pleine Valtelline, province italienne qui appartenait aux Grisons, en grande majorité protestants, et y intenter un procès d'hérésie à l'évéque même de Coïre. Naturellement les autorités lui défendirent tout acte d'autorité dans leur pays ; et comme malgré tout il continuait ses exploits, la population catholique elle-même se tourna contre lui, et il dut se sauver encore une fois par la fuite. Il se rendit alors à Bergame où il suspendit l'évéque Victor Soranzo, accusé d'hérésie. Il put s'y emparer aussi d'un gentilhomme protestant qui jusqu'alors, grâce à sa haute situation, avait pu braver l'Eglise : George, comte deMezzolago; le malheureux, réclamé par la seigneurie de Venise, n'en tira pas d'autre avantage que de mourir
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dans la prispn de TEtat, au lieu de mourir par la main des inquisiteurs. Mais le peuple de Bergame était extrêmement hostile à l'inquisition, et, avec l'assentiment tacite du provéditeur vénitien, Nicolas da Ponte, il contraignit Ghislieri à quitter la ville. Frère Michel se rendit alors à Rome où les faveurs du cardinal Caraffa et bientôt celle du pape Paul IV le dédommagèrent amplement des avanies que son zèle fanatique lui avait fait subir.
Comme on le voit clairement, l'humeur gaie, tolérante et mondaine des Italiens du nord, s'opposait partout d'abord à la tyrannie violente de la réaction catholique. Malheureusement, il n'y avait eu nulle part assez d'énergie ni des chefs assez habiles pour organiser la résistance qui, par conséquent, ne dura guère. Bientôt le saint-office triompha sur tous les points, forçant les populations entières à une soumission passive et muette.
La cause de ce changement fatal doit être cherchée en grande partie dans la conduite et dans le caractère de Philippe II. C'est son avènement au trône d'Espagne qui marque partout la victoire de l'inquisition. Maître direct de la moitié de l'Italie, pesant sur l'autre moitié par la crainte de sa puissance et de ses armes, il imposa à toute la presqu'île des Apennins les idées fanatiques, les persécutions cruelles qui étaient en vogue chez les sombres Espagnols. Les papes eux-mêmes, presque toujours créatures de l'Espagne, se trouvaient intimement liés avec elle pour la lutte contre l'hérésie. C'est l'Espagne qui, non contente d'opprimer l'Italie et de la ruiner par ses exactions financières, a détruit la libre expansion deTesprit italien et changé ce malheureux pays en un domaine du bigotisme, de l'obscurantisme,
delà misère intellectuelle aussi bien que matérielle. Et cette influence espagnole a continué à peser sur l'Italie, par les Bourbons de Nàples, jusqu'à l'époque actuelle !
Pendant la vie de Charles-Quint, les Gonzague, princes souverains de Mantoue, avaient été les adversaires du pape, et pour cette raison même, avaient assez penché vers le protestantisme. Beaucoup de leurs sujets les avaient suivis dans cette voie (*). La ville de Mantoue était considérée par Rome comme un nid d'hérétiques. Michel Ghislieri, devenu pape Pie V, voulait l'attaquer à main armée et n'en fut empêché qu'à grande peine par les autres princes italiens. Philippe II lui-même livra son allié de Mantoue à la discrétion du terrible pontife; et malgré la résistance du duc Guillaume, de la noblesse, du peuple entier qui, une nuit de Noël, tua deux dominicains, l'inquisition l'emporta. Pie V lança contre Mantoue une bulle sévère et y envoya saint Charles Borromée et le cardinal Commendone, en 1569. Personne n'osa plus s'opposer aux ordres de ces deux hommes aussi considérables que redoutés. Les prisons se remplirent de suspects ; la torture fut employée sur une vaste échelle ; les faibles abjurèrent ; les courageux furent suppliciés. Quelques-uns de ces protestants de Mantoue s'étaient enfuis en différents endroits d'Italie. Mais les sbires de saint Borromée se mirent partout à leurs trousses et les livrèrent à ce zélateur inexorable. Fort peu d'entre ces persécutés purent se réfugier en Allemagne ou en Pologne. Le plus terrible des inquisiteurs de Mantoue était un père Ange de Crémone, dominicain, qui étendit sa chasse aux héré-
(') J. B. FOLKNGI, Commentarii in psalterium (Bâle 1557), p. 388.