MANTOUE
tiques jusqu'aux villes de Créma et de Crémone, quoiqu'elles appartinssent la première à Venise, la seconde au Milanais (*).
Mais Pie V sévit directement contre la maison de Gonzague. Il cita devant Tinquisition la célèbre princesse Julie, femme également distinguée par sa naissance, par sa beauté, par son érudition et son esprit, qui, ayant été gagnée autrefois, à Naples, par Valdès, avait toujours favorisé les idées de réforme religieuse, toutefois sans se déclarer ouvertement pour elle. Julie ne comparut pas devantle saint-office, mais elle mourut bientôt après sa citation, de dépit et de frayeur.
De Milan, Tinquisition romaine chercha toujours, avec l'aide des cantons catholiques et du roi d'Espagne, à combattre l'hérésie dans les vallées italiennes soumises aux Suisses et aux Grisons, et elle y réussit en grande partie, surtout dans les districts qui aujourd'hui composent le Tessin. Pie osa même faire surprendre en pleine Valtelline, province des Grisons réformés, par un inquisiteur et huit spadassins, un malheureux prédicateur protestant, le faire amener à Rome et le brûler dans cette ville. Inutile d'ajouter que les réclamations des Grisons restèrent sans résultat Q.
Mais nulle part en Italie le nombre des protestants secrets et de leurs fauteurs n'avait été si considérable qu'à Venise. Cette république commerçante était obligée, par les conditions même de son existence, à entraver aussi peu que possible l'affluence des étrangers de toute nation et de toute croyance. Un excès de sévérité en matière de religion
(») M. LoKGO dans la Hiv. crist,, t. IX (1881), p. 116 s. (») Catena. Vita di Pio V (Rome 1587), p. 157 s%,
aurait eu pour résultat de détruire ses relations avec rOrient, la Suisse et TAllemagne, c'est-à-dire de tarir les sources mômes de ses richesses. Pendant près de trente ans, elle refusa donc tout acte de rigueur contre le luthéranisme, de sorte que, en 15 32, Jean-Pierre Caraffa, résidant à Venise, s'en plaignit amèrement au pape Clément VIL Les hérétiques dont le nombre allait toujours croissant, se réunissaient souvent et songèrent même à former de véritables congrégations publiques (*).
Venise devint ainsi Tasile de tous les proscrits religieux. D en était de même dans les provinces de Terre-ferme. Le Frioul, qui appartenait à la république, fut envahi par Thérésie des pays autrichiens avoisinants où elle était déjà fort développée. Le patriarche d'Aquilée, Jean Grimani, lui-même se déclara ouvertement pour la doctrine de la prédestination éternelle des élus et des reprouvés Q. Un autre prélat du Frioul, Vergerio, évêque de Capo distria, bien qu'il prétendit toujours être resté fidèle au catholicisme, amena peu à peu ses diocésains à abandonner k culte romain et les conduisit imperceptiblement vers les idées protestantes.
Mais enfin, devant les instances et les menaces de Rome, la seigneurie dut renoncer à son système de tolérance. Enfermée entre les possessions des Habsbourgs d'Allemagne, des Habsbourgs d'Espagne et de l'Eglise, toutes puissances fort catholiques, elle n'aurait pu oser se montrer favorable ou même trop indulgente à l'hérésie.
(*) ROMANIN, Storia documtntata di Venezia, t. V, p. 331 ss. — M. Jrnsim dans la Riv. crist, t, VI (1878), p. 281 ss. — Bonnet, Derniers récits du XVTe siècU (Paris 1876), p. 71 ss.
(") DE Leva, Giov, Grimani; Atti del R. Istituto veneto, série V, t. VÎL
Rome déploya encore une fois cette énergie qui, dans son genre, est vraiment admirable. Le nonce délia Casa ne cessa d'importuner la seigneurie de ses demandes de sévir enfin contre ces hérétiques de plus en plus audacieux qui menaçaient de corrompre le peuple entier de la Vénétie. Le sénat n'osa pas attirer sur lui en même temps les foudres de l'Eglise et les armées de la maison d'Autriche! En 1547 donc, le doge, François Donato, nomma trois nobles qui, avec l'auditeur du nonce et l'inquisiteur, devaient rechercher et punir les actes d'hérésie commis dans la ville de Venise. On appela ces trois nobles les Sages de l'hérésie (Tre savj de//* eresia). Quelques luthériens trop marquants, comme Antoine Brucioli, traducteur de la bible, furent punis d*un bannissement de quelques années et d'une amende peu considérable (^).
Ces mesures eurent pour conséquence de faire cesser les réunions tant publiques que privées des protestants, et de déterminer l'abjuration de beaucoup de personnes adonnées jusqu'alors à cette " dépravation diabolique „ . Par suite de ce premier succès, le Conseil des Dix résolut, le 21 octobre 1548, d'instituer dans chaque ville de la Terre-ferme une commission, composée des gouverneurs, de deux docteurs en droit, de Févêque et de l'inquisiteur de la localité, pour l'investigation et la punition des crimes contre la religion. On voit par là que la république de Venise, fidèle à ses principes séculaires, ne laissait pas aux seuls prêtres le droit de poursuivre les hérétiques, mais qu'elle soumettait la juridiction de l'Eglise
(*) M. Pons, dans la Riv, crist. de 1875.
au contrôle régulier d'une majorité de fonctionnaires laïcs. Le Conseil des Dix accompagna en outre cette ordonnance d'instructions secrètes destinées à en mitiger beaucoup la rigueur. 11 prescrivait aux recteurs de province de rinstruire immédiatement toutes les fois qu'il s'agirait de quelque personne de marque, et, en général, de ne pas laisser prononcer une sentence impliquant la confiscation des biens, la perte d'un membre ou de la vie, avant d en avoir informé le conseil et d'avoir reçu ses ordres définitifs (^).
Pour satisfaire aux plaintes réitérées du pape, on fit exécuter quelques chefs des hérétiques, surtout à Vicence, et puis àTreviseetà Bergame: en tout dix-neuf; quarantequatre furent frappés de peines moins sévères. La plupart des condamnés étaient prêtres, artisans, gens du peuple — ce qui prouve encore une fois la fausseté de l'affirmation si souvent répétée par les historiens catholiques, qu'en Italie les classes supérieures seules avaient été infectées par 1 hérésie ! — Ce fut alors que se dispersa l'académie des beaux esprits qui s'était formée à Vicence et qui, comme celle de Modène, avait incliné vers les doctrines nouvelles. Deux de ses membres, hommes également distingués par leur naissance et par leur talent, périrent par la main du bourreau. En tout, on incarcéra à Vicence environ quarante personnes ; et un grand nombre de nobles Vicentins se réfugièrent en Suisse, en Allemagne, en Pologne, même en Angleterre.
Mais bientôt, les autorités vénitiennes, peu cruelles de
(*) RoMANilf, t. V. p 550 s. — Cegchktti, La repubbîica di VcHCzia e la cortt di Roma nei rapporti ddla rdigione (Venise 1873).
leur nature et n'aimant pas du tout la puissance temporelle de TEglise, se relâchèrent de leurs rigueurs. On vit alors le luthéranisme relever la tête dans toutes les provinces de St-Marc : à Bergame, de simples artisans montaient sur les arbres, les jours de fête, pour prêcher au peuple de la ville et des campagnes la bonne nouvelle selon les réformateurs allemands. A Padoue, un professeur en droit Tenseigna du haut de sa chaire (^). A Venise même, on entra en relations avec Calvin, et Guillaume Postello y ouvrit une école où les doctrines genevoises étaient ouvertement exposées. On y appela un ministre étranger, et des diacres pour l'administration de la bienfaisance et la cure des âmes : on essaya même de s'organiser sur le modèle de TEglise de Genève C)
Nous ne serons donc nullement étonnés de voir le pape se plaindre vivement, à l'ambassadeur de la république, de la tolérance qu'elle marquait pour les protestants. Mais il n'attaquait pas moins l'usage d'ajouter des laïcs au tribunal de l'inquisition — usage qui paraissait si dangereux à Jules III qu'il publia contre lui une bulle particulière.
Le doge ne put se soustraire entièrement à ces influences papales, surtout après l'avènement du terrible Paul IV. II livra à ce pontife zélateur Postello et plusieurs autres protestants vénitiens, qui, cela va sans dire, furent solennellement brûlés à Rome. En outre, le doge commanda de nouveau aux gouverneurs de provinces de poursuivre les hérétiques ; mais il maintînt fermement
(•) Cantu t. m p. 164 s.
(•) Caracciolo, Compendium Inquisitorwn ; Riv. Crist. t. IV (1876)p. 129.
230 TRIOMPHE DK L'INQUISITION.
l'adjonction des recteurs et des docteurs laïcs à l'évêque et à l'inquisiteur, ainsi que la prescription de soumettre, avant le jugement définitif, les procès d'hérésie au Conseil des Dix. Toutes les fois que ces formalités n'avaient pas été observées, ces procès étaient simplement annulés. Les Vénitiens ne voulaient pas, comme le roi d'Espagne, faire servir Tinquisition à des buts politiques, mais ils ne souffraient pas non plus que l'Etat devînt le serviteur aveugle des haines et des antipathies ecclésiastiques.
Le même système de lois très sévères, mais d'une exécution modérée, fut observé dorénavant par la république malgré les plaintes toujours réitérées des papes. On ne permettait pas l'exercice du culte protestant sur le territoire de la seigneurie ; mais si les hétérodoxes restaient tranquilles — surtout les étrangers — on ne les inquiétait guère. Les Suisses et Grisons protestants séjournaient, trafiquaient et s amusaient librement à Venise, et un grand nombre de jeunes Allemands étudiaient à l'Université de Padoue. Jacques Brocard, quoique Vénitien de naissance, n'eut d'autre punition, pour ses opinions ouvertement hérétiques, que d'être emprisonné pour quelques mois, puis exilé. De temps à autre, il y eut des procès sérieux contre les protestants, surtout lorsqu'ils devenaient trop nombreux et trop turbulents dans un district, comme en Frioul, en 1558. Mais on put toujours se soustraire à toute peine sévère par l'abjuration ; ceux qui voulaient s enfuir, n'étaient guère recherchés. Seuls ceux qui restaient opiniâtres et qui, en même temps, étaient trop en vue, furent condamnés à mort. La manière dont on exécutait cette sentence reflète fort bien le caractère mystérieux de la justice vénitienne. On les embarquait ordi-
oairement vers minuit, sur deux gondoles ; puis, lorsque les gondoles étaient arrivées en pleine mer, on établissait une planche entre les deux et on y plaçait les condamnés, les mains liées et une lourde pierre attachée aux pieds : les navires se séparaient alors de toute la force de leurs rameurs et la planche tombait au fond de la mer avec les délinquants. Aucune trace ne restait pour témoigner de ce lugubre événement! — Mais ces exécutions furent heureusement fort rares à Venise.
Néanmoins on avait réussi à détruire tous les centres du protestantisme qui s'étaient formés autrefois en Vénétie; et, peu à peu, ceux des hérétiques qui n'avaient pas abjuré, se rendirent tous à l'étranger. L'inquisition était arrivée ainsi à ses fins à Venise aussi bien que dans les autres parties de l'Italie.
A Florence, la Réforme, sans y obtenir un développement égal à celui de Venise, de Lucques ou de Naples, avait trouvé cependant de nombreux partisans dans une population spirituelle, raisonneuse et avide de nouveautés.
En 1527 et 1528, lorsque Florence était encore en république, la seigneurie exila Antoine Brucioli comme suspect de luthéranisme, malgré ses tendances anti-monarchiques ('). Quelques années plus tard, un des hommes les plus considérés de la ville, Jérôme Buonagrazia, fut condamné également au bannissement perpétuel (^).
Après la chute delà république, Côme de Médicis devînt
(«) Pons, ^întonio Brucioli; Riv. Crist , t. 111 (1875), p. 273 ss.
(') Passerini, Il primo processo par la ri/orma iuterana in Firenze, Archivio storico italiano, t. 111, (1879), p. 337 ss. — On voit, par le cas de Ifnicioli, que M. Passerini se trompe en nommant le procès He Buonagrazia le premier de ce genre h Florence.
232 TRIOMPHE DE ï/lNQUlSITION.
duc de Florence et plus tard grand-duc de Toscane. Il n'aimait pas non plus Tinquisition romaine et pour les
mêmes raisons que les Vénitiens. Il ne voulait souffrir dans
TEtat aucun pouvoir qui fût indépendant de lui. Paul IV dut abolir, en conséquence, la branche florentine du saintoffice de Rome et la remplacer par un unique inquisiteur résidant continuellement à Florence ; le nonce même ne pouvait se mêler des affaires de foi. L'effusion du sang répugnait en outre aux mœurs douces des Florentins. En décembre 155 1 , on célébra dans la capitale de la Toscane un grand atto difede ; vingt-deux hérétiques y jouèrent an rôle, mais seulement pour abjurer leurs erreurs et être absous ; on ne brûla que leurs livres et leurs écrits. Les Espagnols ou la Congrégation romaine ne se seraient pas contentés de si peu ! Les Florentins, même incarcérés à Rome par Tinquisition, se voyaient protégés par les ambassadeurs du grand-duc qui cherchaient toujours à les sauver du dernier supplice. On permit de fuir de Florence à toas ceux qui craignaient le saint-office: savants, prêtrcs,libraircs et imprimeurs. Un grand noml)re d'eux se rendit à Venise où on les laissa en paix.
Pendant des siècles, la ville de Sienne avait été la rivale de Florence : mais Côme l'avait soumise, en 1557, avec l'aide des Espagnols, et l'avait réunie à 1 Etat florentin. Les inquisiteurs de Rome se mirent immédiatement à dénoncer au duc l'existence d un nombre considérable d'hérétiques dans cette malheureuse ville qui, après avoir perdu sa liberté politique, allait être également soumise à la tyrannie religieuse. Côme leur répondit que très souvent ces accusations provenaient d'inimitié personnelle ou bien d'envie et de méchanceté, et qu'avant de punir, il