FLORENCE ET SIENNE
demandait des indications plus précises (*). On ne brûla que quelques pauvres sorcières; les hérétiques purent abjurer sans subir aucun châtiment, ou s'enfuir s'ils ne voulaient pas renoncer à leurs opinions. Un essai de l'inquisition romaine, de fonder à Sienne, en 1564, une confrérie de serviteurs volontaires du saint-office, échoua devant la résistance invincible du grand-duc, qui ne voulait dans la ville nouvellement acquise aucune association armée.
Cependant la protection du gouvernement florentin ne suffit pas pour sauver deux hérétiques toscans, qui, par leur haute position même, se signalaient aux craintes et à la vengeance du tribunal de la foi.
L'un d'eux, Pierre Carnesecchi Q, descendant d'une noble famille florentine, avait été l'ami intime du pape Clément VII, qui l'avait nommé secrétaire et protonotaire apostolique et l'avait comblé de bénéfices ecclésiastiques. Il avait reçu de ce pape la permission d ajouter à son nom celui de Médicis, de la famille du pontife. Il avait joué, même en politique, un rôle considérable. Mais, depuis 1536, le savant théologien s'était laissé gagner par Jean Valdès, et nous le voyons dès lors frayer avec tous les hérétiques d'Italie et plusieurs de l'étranger, même avec Melanchton. II avait appartenu aux amis réunis autour du cardinal Pôle et aux confidents de la princesse Julie de Gonzague. Il n'avait ménagé ni ses conseils ni son argent aux protestants en détresse. Traduit devant l'inquisition, sous Paul III, et une seconde fois pendant un séjour en France, il put se tirer d'embarras, grâce à l'intervention d'amis
(') Cantu, t. II. p. 449.
(•) MAivzoïfl. Estratto del processo di PUtro Carnestcchi: Miscellanea di storia italiana, t. X. — D'après lui : Hase, Prozess P. C .* Jahrb'ùcher f. ^roUst. TkeobgU, t. lïl (1877), p. 148.
2v34 TRIOMPHE DE L'iNQUlSlTlON.
puissants, et il se rendit à Venise. Lorsque plus tard, en 1557, Paul IV le cita encore une fois devant l'inquisition, Carnesecchi se garda bien de se livrer entre les mains de ce terrible pontife. Protégé par l'agent toscan à Venise,, il y séjourna tranquillement, bien qu'excommunié par le pape. Des hommes influents, comme Christophe Madnizzo^ cardinal-évêque de Trente, intercédèrent chaleureusement en sa faveur auprès des neveux de Paul IV Q, de sorte que celui-ci semble n'avoir pas trop insisté sur le procès de Carnesecchi. Après la mort de ce pape, l'ancien protonotaire se rendit directement à Rome et, en se donnant comme victime de Paul, il obtint du nouveau pontife Pie FV, adversaire de son prédécesseur, d'être reconnu pour bon catholique et fils obéissant de l'Eglise (1 561). Pendant plusieurs années, il vécut ainsi à Florence, fort honoré par le .grand-duc lui-même dont il était souvent le convive. Mais en 1566, avec le sombre Ghislieri — Pie V — l'inquisition prit directement possession du saint-siège. Les yeux terribles du frère Michel étaient depuis longtemps fixés sur le malheureux Carnesecchi : le grand-duc n'osa pas refuser cette victime, lorsque le pape en demanda l'extradition. Cette fois-ci, le procès prit une tournure bien plus grave. Le commerce de Carnesecchi avec les hérétiques, ses moindres paroles hétérodoxes furent recherchés et découverts. De tout côté, il est vrai, on intervînt en sa faveur auprès du pape et des cardinaux ; le grandduc surtout, qui avait dû le livrer, ne ménagea pas les démarches pour le sauver. On l'aurait épargné, s'il avait
r*) Madruzzo au card. Charles Caraffa et h l'évêquc de Pola, Trente. 11 avril 1558; Brikger dans la Zeitschr. f. Kirchengesxh t. V (1882)^ p. 612 s.
PROCÈS DE CARNESECCHI. 235
voulu abjurer et permettre ainsi aux inquisiteurs de citer son nom célèbre comme un exemple éclatant de la faiblesse des protestants : mais il resta ferme, et alors le pape fut inexorable pour cette opiniâtreté de Carnesecchi ; plus on intercéda en faveur de cet hérétique manifeste, moins il voulut l'épargner : même après la condamnation définitive, on retarda Texécution pendant dix jours afin que les moines Tamenâssent à se rétracter et à se sauver par la honte et par le mensonge. Toutes ces mesures échouèrent devant la résolution et le courage de Carnesecchi qui, en octobre 1567, fut décapité, puis brûlé, en compagnie d'un moine vénitien, probablement son ami.
C'est ainsi que la réaction catholique priva lltalie de ses meilleurs et plus illustres citoyens. De même qu'à l'époque de Machiavel la papauté avait été le fléau de la péninsule au point de vue politique, elle le devint à son tour sur le terrain intellectuel. Bientôt elle immola une autre victime du même genre que Carnesecchi.
L'université de Sienne avait été illustrée par les cours de l'érudit Aonio Paleario (^) qui, né dans la campagne de Rome, était déjà célèbre dans sa jeunesse par son érudition et par son éloquence irrésistible. A Sienne, il devint l'ami du fameux Bernardin Occhino et adopta, sous son influence, les doctrines allemandes sur la Justification. On l'a supposé auteur du célèbre Traité du bienfait du Christ qui, répandu en Italie par milliers d'exemplaires, fut plus tard entièrement détruit par l'inquisition. Ce n'est qu'en 1847 qu'on en découvrit une traduction anglaise, et, en 1855, le texte original. Mais il est prouvé aujourd'hui
(') J. BoxNKT. Aonio Paleario; livre fort bien écrit, mais pas toujours entièrement digne de confiance. II a été traduit en allemand et en italien»
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que ce livre fut composé par frère Benoît, prêtre sicilien du couvent de Saint-Sévérin, de Naplcs, disciple de Valdès, et corrigé, quant au style, par le fameux savant Marc-Antoine Flaminio. Paleario, par contre, était l'auteur d'un traité semblable, mais non publié : De la pUnitude, suffisance et satisfaction de la mort du Christ — titre qui probablement a induit en erreur ceux qui lui ont attribué l'écrit bien autrement célèbre Z?« bienfait du Christ {^), A cause de ses opinions hérétiques, Paleario dut quitter Sienne et devint professeur d'éloquence à Lucques (1546) où il séjourna neuf ans. De là il se rendit à Milan pour y remplir les mêmes fonctions ; car la renommée de ses écrits latins était très grande dans l'Italie entière. Il était resté en même temps en correspondance avec plusieurs chefs du protestantisme, et il écrivit en secret une Accusation contre les papes . Après qu'il eut été traduit une première fois devant l'inquisition sous Pic IV, l'inflexible Pie V le fit arrêter et amener à Rome, dans la même année que Carnesecchi (1566). Devant les menaces des inquisiteurs, Paleario re^ta aussi ferme que le protonotaire apostolique ; ses dernières lettres à sa femme et à ses fils font preuve d'un véritable héroïsme et d'une constance étonnante. Il fut étranglé, puis brûlé, le 8 juillet 1570, après une captivité de quatre ans. Il en comptait en tout soixante-dix — on n'avait pas laissé ce vieillard terminer en paix les quelques années qui lui restaient encore à vivre !
A Lucques, Paleario, Ochino, Vermigli avaient répandu les germes de l'hérésie, et nous savons que déjà depuis
(') Voir K. Bknrath dans la Rivhsta cristiana. t. IV (1876).