‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 93 sur 215 · DÉCADENCE DE L'ITALIE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE L'ITALIE

Le bûcher de Giordano Bruno, les vingt-sept ans de prison de Campanella étaient là pour effrayer les plus hardis. Bientôt une soumission aveugle à l'autorité de Rome, même envers les jésuites tout-puissants, ouvrait seule l'accès aux chaires universitaires.

Depuis longtemps la presqu'île des Apennins avait perdu l'indépendance et la force politique ; mais en revanche, elle avait toujours occupé parmi les nations une place distinguée et une position honorable par l'ascendant de ses arts et de sa littérature goûtés dans l'Europe entière. Partout, à la cour de Londres aussi bien qu'à Constantinople ou à Vienne, les gens instruits et spécialement le monde élégant comprenaient et parlaient le beau dialecte de Toscane. L'Italie perdit encore cet avantage et elle devint rapidement la dernière et la plus malheureuse de toutes les nations occidentales. Terrible exemple, non moins frappant que celui de l'Espagne, des effets meurtriers de l'omnipotence ecclésiastique. Heureusement l'Italie, plus favorisée que TEspagne, a trouvé dans l'époque contemporaine une seconde renaissance qui l'a délivrée du joug écrasant de l'étranger, de la papauté, de Tinquisition et de X Index !

Mais qui pouvait prévoir cette délivrance dans ce mois de janvier 1566, à l'avènement du sombre Ghislieri! Le peuple de Rome savait très bien ce qu'il faisait lorsqu'il se montrait attristé et rempli d'inquiétude à l'élévation du grand-inquisiteur au trône papal (^). C'était un homme entier, convaincu, non moins sévère envers lui-

0) Catena. Vita di Pio V (Rome, ir>87\ p. 26.

même qu'envers les autres. En vain lui conseillait-on de se modérer , en lui disant qu'il avait à faire à des hommes et non à des anges. Il répondait qu*ayant toujours réussi dans ses entreprises, il était sûr d'avoir de bonnes intentions et d'être favorisé de Dieu (*). Quoiqu'il souffrit de la pierre, il se levait de grand matin et ne se permettait pas de sieste, pour avoir le temps d'accomplir régulièrement toutes les cérémonies religieuses aussi bien que ses devoirs de chef de l'Eglise et prince temporel. Tous les jours il entendait la messe, souvent il la disait lui-même ; il se confessait avec ardeur, quelquefois la figure inondée de larmes : tellement il était ému. Quand il était occupé d affaires graves, il se levait chaque nuit pour implorer le secours et l'inspiration du ciel. La dépense journalière de sa table ne montait qu'à dix-sept sous. Il ne buvait que de Teau légèrement rougie. Il mangeait fort peu, et des plats vulgaires Q. Jamais, malgré son grand âge et ses infirmités, il ne se dispensait des jeûnes ; jamais non plus il ne se séparait de la chemise de bure qu'il avait portée comme moine. Il semblait vouloir faire pénitence de sa suprême dignité, qu'il disait tout haut être un obstacle pour le salut de son âme et pour la gloire du paradis.

Le pouvoir de l'exemple a toujours été très grand sur les masses. Le peuple de Rome qui l'avait détesté, qui, en 1559, avait pillé sa demeure et l'aurait volontiers tué, se mit à l'estimer et même à l'aimer en voyant le successeur des Borgia et des Médicis marcher dans les processions.

(•) Relaz, di PUtro Tiepolo (Rome 1569) et Relaz, di Mich, Soriano (1572). ALBÉRf, série II. voî. IV, p. 171 ss. 200 ss. — Catena p. 28 ss.

(*) Dk Falloux. Histoire de saint Pie V (2* éd.. Paris 1851), t. 1. p. 142.

CARAC5TÈRE DE PIE V. 241

tête nue et pieds nus, le visage contrit, la longue barbe blanche lui descendant jusqu'à la ceinture. C'était un véritable héros de Tascétisme, de la tyrannie ecclésiastique et de l'inquisition. Lorsque les intérêts de l'Eglise n étaient pas en jeu, ce prêtre fanatique redevenait doux, clément, porté à la miséricorde. Mais pour l'Eglise il ne connaissait ni ménagements ni faiblesse : et comme il était peu familier avec les affaires du monde, il voulait tout faire d'après ses idées préconçues. Il se portait alors à des extrémités qui souvent amenaient les plus fâcheuses conséquences. Quand on lui faisait des remontrances à cet égard, il avait l'habitude de s'écrier que Dieu lui avait confié sa haute position, et qu'il saurait la lui conserver contre tout autre pouvoir et autorité ; ou bien il disait fièrement qu'il ne craignait point le martyre. 11 se faisait, au contraire, une véritable fête de braver les princes temporels et de leur montrer que le saint-siège était bien au-dessus d'eux. Les seuls mots de prudence politique, de raison d'Etat, le mettaient en fureur ('). Exclusivement occupé, depuis bien des années, des recherches et des procès de l'inquisition, il avait très mauvaise opinion de l'humanité et ne voyait partout qu'impiété, hérésie et crimes. La sévérité la plus rigoureuse lui semblait nécessaire pour extirper définitivement de l'Eglise les mauvaises semences : il aurait désire voir tous les catholiques lui ressembler. Jamais les jugements criminels ne lui paraissaient assez durs. Jamais il ne recevait en grâce celui dont il avait une fois conçu mauvaise opinion. Il punissait non seulement les délits de religion récents, mais il faisait rechercher aussi ce qui avait été

(') Cateka, p. 36.

i^i dix ou vingt ans auparavant, et Dieu sait que Paul IV y avait déjà mis bon ordre ! Tous ses édits font preuve de cet esprit de répression intolérante qui était le fond de son caractère. Ses premiers soins eurent pour objet d'im* poser par la force la foi orthodoxe et la vie religieuse. La bulle Cumprimumyàw 1*' avril 1 566 ('), établit despeine$ contre ceux qui blasphèment ou qui transgressent le repos dominical. Elle les condamne notamment, en cas d'une seconde récidive, à avoir la langue percée et à être envoyés aux galères. La bulle Supra gregent daminicumy du 1 1 mars 1566, défend aux médecins d'aller voir un malade plus de trois jours consécutifs, s'il ne s'est confessé dans l'intervalle. Nous nous rappelons que saint Ignace avait déjà demandé, en vain, une ordonnance semblable ; et l'on voit que les tendances préconisées par Tordre de Jésus dès son début, avaient fini par triompher dans l'Eglise. Avant de recevoir le titre de docteur, les médecins durent jurer d'observer cette prescription destinée à avoir force de loi non seulement dans l'Etat pontifical mais dans le monde catholique entier (^).

Pie V organisa aussi avec ardeur les sociétés de croisés qui s'étaient formées pour défendre la cause de l'inquisition et pour lui prêter main-forte contre le^ hérétiques et les adversaires de toute sorte. Il dota ces confréries de privilèges précieux f ).

Il rendit enfin l'inquisition complètement souveraine en l'affranchissant même de la suprématie papale. Par la

(*) BuLLAR. Roman, t. II, p. 191 ss.

C«) Ibid. Roman, t. II. p. 189 ss.

(■) Ihià.. Roman, t. II, p. 337; 13 octobre 1570.

ÉDITS DE PJE y. 243

buUe InUr multiplices, du 21 décembre 1566 (*), H abrogea toutes les lettres inhibitoires que les papes avaient pu donner jusque-là contre Faction du saint-office et déclara d'avance de nulle valeur toutes les lettres de grâce ou déclarations d'innocence que ses successeurs pourraient délivrer à des accusés traduits devant le saintoffice ou condamnés par lui. C'était priver la papauté de son pouvoir suprême dans les causes de foi et le transférer aux inquisiteurs érigés ainsi en véritables rivaux de la chaire romaine. Pie V évidemment s'intéressait bien plus à son ancien état qu'à sa dignité nouvelle ; l'inquisition lui paraissait plus importante et plus digne de ses soins que le vicariat de Jésus-Christ.

Son avènement au trône papal fut naturellement le signal d'une nouvelle émigration des protestants effrayes. Nous l'avons déjà vu, Lucques, Messine, Palerme, Naples, Rome, Florence fournirent également leur contingent à cet exode. André da Ponte, frère du doge, abandonna Venise pour professer en Suisse le culte protestant. Grâce à mille déguisements, ces émigrants réussirent à franchir la barrière des Alpes.

Ils avaient raison de se féliciter de leur évasion ; car sous la direction puissante du nouveau pontife, sous l'impulsion de son fanatisme sans bornes, l'inquisition sema partout la terreur et le deuil. L'Italie, si vivace, si remuante, si spirituelle, s'engourdit lentement mais entièment sous 1 étreinte du saint-office. Tout homme, que son indépendance intellectuelle rendait suspect de la moindre irrégularité dans les croyances, était arrêté et traduit

(*) BULLAR, p. 214 S.

à Rome, devant la congrégation des cardinaux inquisiteurs (*). Pendant dix-neuf mois, de mars 1566 à septembre 1567, nous ne trouvons pas moins de 86 jugements du tribunal romain! Ce fut surtout Naplcs qui livra de nouveau un contingent considérable au martyrologe de l'inquisition. Pie V réalisait à la lettre le principe de son maître Paul IV, de frapper surtout les grands. En juin 1566, le terrible tribunal condamna et livra à la mort don Pompée de'Monti, descendant d'une grande famille de Naples et proche parent du cardinal Colonna. Un autre baron de Naples, don Mario Galeotto, dût rester cinq ans en prison et fut banni pour toujours de sa patrie. Un prélat de la même ville, Missanclla, évêque de Policastro, fut suspendu de ses fonctions, banni pour dix ans de son évcché et privé en même temps de la moitié de ses revenus. Plusieurs prêtres, de Rome même, de Capoue, du Mont- Cassin, furent incarcérés à vie. On envoya de nombreux coupables aux galères pour cinq ou dix ans; on en enferma d'autres pour toujours dans l'étroite cellule murée d'un couvent. Un docteur en droit de Bologne fut emprisonné à vie pour avoir assisté seulement à des entretiens hérétiques, quoiqu'on eût constaté expressément qu'il n'avait proféré lui-même aucune parole hétérodoxe ! Il y eut aussi parmi les condamnés un malheureux prêtre français, dont tout le péché avait été de faire montre de quelques livres hérétiques et de chanter des psaumes chaque fois qu'il s'était trouvé au milieu des huguenots, de peur d'être tué

(*) Voir sur ces événements la série d'articles publiés par M. Benrath. dans la Rivisla crîstiana de 1879 et 1880, et dans X Allgemeine Zeitung, depuis le 17 mars jusqu'au 15 mai 1877; d'après les dossiers de l'in quisition romaine qui se trouvent h Dublin.

Page 1