ORIGINES DE LA RÉFORME ESPAGNOLE
latins, le protestantisme n'a eu qu'une existence passagère.
L'Espagne, nous lavons déjà vu, était tout spécialement inféodée au catholicisme ardent et fanatique. Le passé même de la nation la liait intimement à cette religion qui était comme une partie de sa propre essence. On peut le dire hardiment : la Réforme n a jamais eu la possibilité •de réussir dans un tel pays (*). Ce qui ne veut pas dire que des esprits cultivés, sérieux, profondément religieux, hardis n'ont pu, même en Espagne, adopter les doctrines des novateurs allemands et suisses.
Les voies avaient été préparées, pour que la Réforme pénétrât en Espagne, par les réimpressions et les traductions des ouvrages sceptiques et anti-cléricaux
(*) Sur ce point nous approuvons pleinement l'opinion exprimée par 3f . le Docteur Marcelino Mrnekdkz Pelato dans son Histoire des hétérodoxes espagnols (Historia de los HeUrodoxos espànoUs), t. I (Madrid 1880), p. 23 ss. Malheureusement, le savant professeur de l'université de Madrid, non content de se placer à ce point de vue d'une justesse indiscutable, gâte sa cause en affichant une intolérance aveugle et presqu'insupportable pour un lecteur moderne qui n'est pas Espagnol. Il avoue naïvement sa partialité contre les hérésies, même comme historien (I, 22 s.); il appelle la Réforme une barbarie germanique (I, 24); il parle de la noble et salutaire intolérance de l'inquisition (ibid,)\ il trouve saint Ignace et Lainez beaucoup plus sympathiques que Luther ou Calvin (II, 24) ; il glorifié h chaque instant le saint-office dont il loue la douceur et la magftanimitê. Nous craignons qu'un tel fanatisme ne nuise, aux yeux du lecteur non-espagnol, aux qualités véritables du volumineux ouvrage de M. Pelayo. Il y a fait preuve, en effet, d'une vaste érudition, de recherches infatigables, d'une -connaissance approfondie de son sujet difficile. Il a étudié le moindre livre, même une grande partie des articles périodiques français, allemands, anglais et italiens qui ont rapport h la Réforme espagnole. Aussi son œuvre malgré le défaut que nous venons de signaler, est des plus méritoires. Il surpasse de beaucoup en valeur le livre de D. âdolfo de Castro, Historia de los Protestantes espa noies, qui est écrit dans un esprit non moins étroitement protestant que celui de M. Pelayo est dans un esprit exclusivement /Catholique. Il est vrai que, depuis la publication du livre de M. de Castro, une foule de documents et de recherches spéciales sur leur sujet commun ont vu le jour, de sorte que M. Pelayo s'est trouvé dans une situation bien plus tfiavorable que son prédécesseur.
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d'Érasme, et par les controverses qu*ils excitèrent parmi les érudits de la péninsule. Les sarcasmes du grdirï humaniste contre les prêtres, contre les théologiens scolastiques, contre les moines et les nonnes, y trouvaient d'autant plus d'écho, que là, comme dans le reste dé TEurope, la corruption du clergé avait excité beaucoup d'aftîmosité contre lui, de sorte que, déjà au XIV* siècle, une forte opposition s'était manifestée contre les pouvoirs hiérarchiques. Le primat des Espagnes lui-même, Alphonse Fonseca, archevêque de Tolède avec presque tous les professeurs de l'université d'Alcalà et un grand nombre de prêtres dé tout rang, s'était déclaré ouvertement pour Erasme et avait propagé ses écrits. Ses adversaires l'attaquèrent devant le grand-inquisiteur, D. Alphonse Mamique: mais ce personnage redoutable était plutôt favorable quhostile à l'auteur de ï Éloge de la Folie. L'empereur Charles-Quint lui-même lui donna gain de cause (1527). C'est l'antipathie contre la conduite dérégler et mondaine de la plupart des clercs qui explique la vogue dont Erasme jouissait dans ce pays si profondément catholique. Pour satisfaire aux besoins d'une vraie piété, on commença à traduire plusieurs livres de la bible et à les répandre dans le peuple, malgré les défenses de l'inquisition. Cette circonstance fut aussi la cause de l'introduction^ dans la péninsule, d'une marchandise bien dangereuse pour l'Eglise : les écrits de Luther. L'union politique établie entre l'Allemagne et l'Espagne par rélévation du roi d'Espagne, Charles I", à la dignité d'empereur, sous le nom de Charles-Quint, fit naître presque aussitôt un commerce intellectuel entre les deux pays. Dès 151 9» les livres latins du réformateur, et bientôt après quelques*
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uns de ses écrits allemands, traduits en espagnol, purertt pénétrer en E^agne, de sorte que le pape dut défendre leur lecture en 1521, et que rinquisition les rechercha activement dans le pays entier. Cependant,bien des années se passèrent, sans qu*il s*y trouvât personne qui avouât ouvertement ses sympathies pour les innovations religieuses.La grande distance qui sépare TEspagne des centres intellectuels de l'Europe, Téloignement si caractéristique de ses habitants pour toute influence étrangère, leur en* tier dévouement aux dogmes et aux traditions de TEglise expliquent en grande partie ce phénomène unique alors dans l'Europe. Ce n'est qu'en dehors de l'Espagne que nous voyons quelques-uns de ses fils se rapprocher des jprotestants, frayer avec eux et partager leurs idées. Tels sont, entre autres, les deux frères Valdès, distingués tous les deux par leur esprit et par leur position.
Ils étaient fils cadets d'un haut fonctionnaire, D. Ferdinand de Valdès, corrégidor perpétuel de Cuenca et représentant de cette ville aux Cortès. L'aîné des deux, Alphonse (*), homme savant et élégant en même temps, s'éleva, au service personnel de l'empereur, jusqu'au poste de secrétaire principal. En cette qualité, il se fit le défenseur utile d'Erasme auquel il procura de nombreux cadeaux de son maître et l'intervention favorable de Charles et du pape Clément VII dans ses conflits avec les moines. Valdès propagea activement les écrits d'Erasme et en fit publier même quelques-uns à ses frais.
(*) Ed. Boehmrr, Spanish reformer s, (Strasbourg et I-K>ndres, 1874), t. I p. 65 ss. — WiFFEN, Refarmistas anHguos de EspcTna, t, XVI, XVII. — D. FiRMfN Caballero, Alfonso y Juan de Valdh (Madrid 1875).
Il était plus Erasmien qu'Erasme, comme on le disait alors. Après la prise et le sac de Rome par les* troupes impériales, en 1527, Alphonse de Valdès écrivit son fameuK Dialogue^ par lequel cet ami d'Erasme et secrétaire de Tempereur, chercha à disculper complètement son souverain de tout ce qui s'était passé dans des événements, qui scandalisaient le monde catholique, et qu'il représentait au contraire comme une juste punition des vices de Rome et comme le prélude d'une réforme salutaire. 11 s'y prononce ouvertement contre la domination temporelle des papes et contre la mauvaise vie des cardinaux et des évêques, en demandant à l'empereur, non au pape, la réunion d'un concile général et le rétablissement de la pauvreté et de la vertu primitives de l'Eglise. Plus tard, en 1530, il entra en communication intime avec Melanchton ; mais il mourut jeune encore, de la peste, ^ Vienne, en 1532, avant d'avoir dit son dernier mot. Nous connaissons déjà son frère Jean, qui a été l'un des fondateurs du protestantisme en Italie.
Au Portugal, la haine contre le clergé n'était pas moins grande qu'en Espagne. Le poète dramatique, Gil Vicente, s'y était fait, depuis la fin du XV* siècle, l'interprète des antipathies populaires contre la dissolution, les. vices et les bassesses des prêtres et moines d'alors. 11 n'est donc pas étonnant que les doctrines d'Erasme eussent trouvés, là aussi, des admirateurs. L'un d'entr'eux était un savant de noble origine, Damien de Goes, commandeur de l'ordre du Christ, historien et premier archiviste du royaume. Mais il fut forcé par l'inquisition d'abjurer ses opinions : et tel était le terrorisme sous lequel le saint-office tenait ce malheureux Portugal,
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qu'aucun essai de révolte religieuse ou même hiérarchique ne se produisit plus dans le pays pendant toute la durée du XVP siècle.
La réaction n'eut donc pas à sévir sérieusement dans ce royaume. Mais la situation était moins favorable pour la domination exclusive du catholicisme, dans l'Etat voisin, bien plus grand et plus important, celui d'Espagne.
De même que les partisans demi-protestants d'Erasme, Alphonse de Valdcs et Damien de Goes, les premiers véritables luthériens, tels que Jean de Valdcs et son compatriote Jean Diaz, dont la destinée fut si tragique, séjournaient presqu'exclusivement en dehors du sol ibérien (*). Ce dernier, savant théologien, avait embrassé ouvertement le protestantisme et formé des relations intimes avec Calvin et beaucoup d'autres réformateurs; il fut envoyé, en 1546, par la ville de Strasbourg, comme l'un de ses délégués au colloque de Ratisbonne. Mais là, le malheureux fut assassiné par son propre frère Alphonse, auditeur de la Rote romaine, qui haïssait en lui un traître à sa patrie, à sa famille et à son Dieu. Cet horrible crime, effet en même temps du fanatisme religieux et du point d'honneur castillan, ne fut pas puni par l'empereur; seulement les remords atteignirent enfin le lâche assassin, qui se suicida à Trente cinq ans après son forfait. C'est un des drames les plus terribles et les plus saisissants des guerres de religion.
Plus heureux que Jean Diaz, François de Enzinas joua un rôle bien plus important (^). Ayant terminé ses
t*) Voir sur Jean Diaz le chapitre qui lui est dédié dans Bonnet, Récita du XVIe sQcU (2" éd., Paris 1875), p. 177 ss..
<*) C. A. Campan. Mémoires de Fr, de Enzinas, 2 vol. Bruxelles 1862. — BoEHMKR, Spanish Reformer s y t. I. p. 133 ss.
études à la célèbre université de Louvain, il se rendît à Paris et puis à Wittenberg, et fit dans ces deux villes la connaissance des principaux réformateurs français et allemands. Déjà, en quittant Louvain, il avait la ferme intention de chercher son salut en dehors du catholicisme. Encouragé par Melanchton, il traduisit en espagnol le Nouveau Testament et le publia à Anvers en 1543. Ce travail hardi, il le dédia à Charles-Quint et lui en offrit un exemplaire à Bruxelles ; car on espérait toujours gagner à la cause de la Réforme ce prince qui, par des raisons politiques, se montrait alors fort bienveillant pour les protestants. L'ami de François de Enzinas, François de San Roman, homme jeune, plein de feu et de courage, avait même osé sadresser plusieurs fois à Tempereur pour le convertir à ses vues et pour fonder, de cette sorte, avec Taide du puissant monarque, la domination de la nouvelle doctrine dans toute la chrétienté. Mais ils se virent bientôt cruellement détrompés. Charles, tout en feignant pour eux une grande bienveillance, était résolu à détruire ces hérétiques espagnols qui auraient pu devenir dangereux à Tunité religieuse de leur patrie. Il fit secrètement emprisonner San Roman et l'expédia, chargé de chaînes, en Espagne, où il resta pendant trois ans enseveli dans les cachots de l'inquisition, pour être à la fin brûlé par elle comme hérétique opiniâtre.
François de Enzinas n'échappa qu'à grande peine à un sort pareil. Lui aussi avait été reçu gracieusement par Tempereur, et lui aussi fut incarcéré par son ordre ou, du moins, avec son consentement. Mais plus favorisé que San Roman, il put s'évader et se sauva en Allemagne, où Melanchton l'accueillit avec empressement à
WÂttfnl^^g- U vécut paisiblement en Allemagne, occupé de la rédaction de ses Mémoires, écrits d'un style ferais, intéressant et élégant, et de traductions d'œuvres grecqufî$. Plus tard il se rendit en Angleterre, où il deviot profes^l^r de langue et littérature grecques à Tuniverské dOxfprd. Il mourut à Strasbourg en 1552, âgé de trente-deux ans seulement.
Plus triste fut le sort de son frère Jacques. D'après Texemple de François, il avait étudié dans les universités les plus célèbres de TEurope septentrionale et s'y était laissé gagner au luthéranisme. Il eût la hardiesse de se rendre à Rome et d'y prêcher ouvertement ses doctrines hétérodoxes. Mal lui en prit: il fut saisi par l'inquisition nouvellement organisée et tomba victime de son imprudent courage.
Un autre Espagnol, plus obscur, Pierre Nunez Vêla, de Avila, devînt professeur de langue grecque à l'Académie calviniste de Lausanne, dans la seconde moitié du XV? siècle.
Ces partisans des idées protestantes étaient encore dépassés par deux autres Espagnols qu'on peut appeler antitrinitaires ou rationalistes, Alphonse Ligurio et Michel Servet. Peu compris deleurtemps, condamnés même par les écoles dissidentes du catholicisme, ils n'ont été suffisamment appréciés que de nos jours.
La vie du premier est fort obscure. On ne connaît de lui que son lieu de naissance — Tarragone — et le fait qu'il publia un livre sur Jésus-Christ comme fils de Dieu, et dans lequel il attaqua la doctrine de la Trinité. Il semble avoir vécu en Pologne.
Bien plus célèbre et plus important que Ligurio, devait
être Miche] Servet, cette noble victime de Tintolérance calviniste (*).
11 était né à Tudèle, en 151 1, dans le royaume de Navarre. Son père, qui était notaire et qui appartenait à une famille fort considérée dans le pays, lui donna une excellente instruction. Il apprit le latin, le grec et Thébreu, et fut envoyé à Tuniversité de Toulouse pour y étudier le droit (^). Mais pas plus que Calvin il ne resta fidèle à cette science. Le hasard ayant fait tomber entre ses mains une bible, il Tétudia attentivement, et cette circonstance décida de sa vie ultérieure. Il commença à s'intéresser vivement aux questions théologiques ; c'était surtout la personne du Christ qui, dans la lumière naïve et populaire des Evangiles, lui inspirait une grande sympathie.
Cependant, malgré ses idées hétérodoxes, il accepta le poste de secrétaire auprès de frère Jean Quintana, confesseur de Tempereur Charles-Quint, théologien, du reste, éclairé et relativement fort libéral. Il fit ainsi la connaissance des grands dignitaires ecclésiastiques, dont la conduite très mondaine et les idées sceptiques le rendirent de plus en plus hostile à son ancienne foi. Accompagnant son patron en Allemagne, il y entra en relations avec les chefs du mouvement luthérien, mais leurs réformes ne
(') Voir sur Servet les nombreux livres et articles de Henri Tolliîî, qui a consacré tous ses travaux littéraires h Servet ; surtout le Lehrsystem M. Serve f s {^ vol., GQtersloh 1876-78), et Charakterbild M, Servefs (Berlin 1876). — - En outre, R. Willis, Servehis andCalvin (Londres, 1877), surtout pour les mérites de Servet comme naturaliste; Roget, Histoire du peuple de Genève^ t. IV (Genève 1877) ; Ch. Dardier, Michel Servet^ d'après ses plus récents biographes (Revue historique, t. X.); Chereau, Histoire d'un livre : M. Servet et la circulation pulmonaire (Revue scientifique, .19 juillet 1879).
(•) ToLLiN, Servefs Kindheit und Jugend (Zeitschrift fOr historischtr Théologie, de Kahnis, 1875, p. 54G ss). — Le niCme : Servefs Toulouser Lehen (Zeitsclir. f. wissenschaftliche Théologie, 1877. p. 142 ss.).
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satisfirent pas l'esprit pénétrant et logique de ce jeune homme de dix-neuf ans. Animé d'un amour fervent pour la vérité, il s'efforça pendant toute sa vie à fonder la foi sur la raison et sur une philosophie hardie et intrépide. Ayant abandonné sa place et s'étant retiré à Baie, ville déjà entièrement protestante, il y publia son livre sur les erreurs de la doctrine de la Trinité (de Trinitatis erro^ ribus libri VII, 1531^. Avec une témérité inouïe alors, il attaqua dans cet écrit les bases mêmes de la religion chrétienne. Jésus y est représenté comme un homme doué spécialement de Tesprit divin. Le saint-esprit, pour lui, est l'ensemble des mouvements élevés et divins de l'Ame, l'idée de Dieu dans l'homme. Cet unitarisme courageux, à peine déguisé sous des phrases théologiques, déchaîna contre son auteur une tempête d'indignation, non seulement chez les catholiques mais encore chez les réformateurs allemands qui, jusqu'à cette époque, lui avaient montré beaucoup d'estime et damitié. Dès lors ils le condamnèrent et se retirèrent de lui, quoique Melanchton ne pût s'empêcher d'admirer encore son esprit et sa science et d'emprunter bien des passages à ses écrits ('). Mais Servet ne se laissa pas intimider par les attaques violentes dirigées contre lui par ses anciens amis, et Tannée suivante, il publia un nouveau traité intitulé : Deux dialogues sur la Trinité^ dans lequel il déclarait le Christ la plus parfaite personnification de l'essence divine sur la terre et faisait consister la perfection de l'homme dans l'imitation entière
(}) ToLLîW, Ph. Melanchton und Michel Servet (Berlin. 1876).
du Christ et dans Tunion intime avec lui. C'était rompre en visière avecla " tyrannie^ des réformateurs, qui voulaient contraindre les théologiens et les philosophes à se renfermer dans leurs propres dogmes et dans leur propre manière de comprendre et d'expliquer la bible.
Les hostilités que provoqua contre Servet la publication de ses écrits, l'amenèrent à renoncer temporairement aux travaux théologiques et même à se cacher sous un nom d'emprunt: il prit celui de Michel de Villeneuve, d'après le lieu de naissance de son père. Il se fit correcteur d'imprimerie à Lyon, étudia la médecine, d'abord dans cette ville, puis à Paris, où il fit un cours public de géographie et d'astronomie. Il y publia sur les sciences et sur la médecine plusieurs traités, qui obtinrent l'accueil le plus flatteur, par suite des connaissances profondes et de la netteté d'esprit dont ils faisaient preuve. Michel Servet était un homme de haute valeur qui portait un esprit original dans toutes les branches des sciences humaines. Sa perspicacité et sa logique éclairée lui faisaient chercher et découvrir le principe d'unité dans les faits physiques et surtout physiologiques aussi bien qu'en théologie. Il fut le premier à reconnaître et à juger sainement l'action des poumons et leur influence sur la circulation du sang. C'est aux travaux de Servet que Vcsale emprunta une découverte qui valut à ce grand médecin,, et plus tard à Harvey, une gloire éclatante mais non entièrement méritée.
Pendant quatre ans notre polygraphe mena ainsi, toujours sous le nom de Michel de Villeneuve, une vie d'aventures, tantôt comme médecin, tantôt s'occupant d'études théologiques. Enfin, de 1542 à 1553, il trouva un pro-
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tecteur dans la personne de Paulmier, archevêque de Vienne en Dauphiné, prélat fort doux et ami des lettres. Ce fut de Vienne qu'il entra en correspondance avec Calvin, dont il avait fait autrefois la connaissance à Paris. 11 voulait le gagner à ses idées libérales de théologie ; mais ses eftbrts n'aboutirent qu'à faire du réformateur de Genève son adversaire irréconciliable. Comme à la fin, irrité des manières hautaines de Calvin, Servet ne l'avait pas ménagé non })lus, l'irascible maître de Genève ne songea qu'à se venger de son adversaire. " S'il vient ici, écrivit-il à son ami Farel, je ne permettrai pas qu'il s'en aille vivant. „ — Repoussé par Calvin, Servet chercha à le réfuter, en publiant, au commencement de l'année 1553, sous le voile de l'anonyme, la Restitution du Christianisme (Christiantstni restitutio), titre qui contient une allusion évidente à l'institution chrétienne de Calvin. Ce livre, basé sur la doctrine néoplatonicienne, présente, dans un langage mystique fort obscur, le Christ comme la personnification de la Divinité et le saint-Esprit comme le rapport entre la Divinité et les choses matérielles. Le plus grand bonheur, le dernier but pour l'homme, c'est de recevoir en lui l'essence divine, d'après l'exemple du Christ. Le diable, l'enfer n'ont pour le savant naturaliste qu'une signification symbolique, ce ne sont pas des choses réelles: les remords éternels, l'intelligence de la vraie essence de la Divinité, voilà la punition des âmes mauvaises dans la vie future. Servet ne reconnaît que deux sacrements : le baptême des adultes et la communion. Il s'exprime en termes assez hostiles sur les réformateurs allemands et suisses, qu'il ne traite pas beaucoup mieux que le pape et la hiérarchie catholique.
La publication de cet écrit remplit Calvin de colère. Comme il en connaissait le véritable auteur, il résolut d'amener sa ruine. Dans cette intention, il fit immédiatement, par un intermédiaire, dénoncer Servet aux inquisiteurs de Lyon, comme étant le véritable auteur de la Restitution ^ et plus encore : il leur fit envoyer un manuscrit de Touvrage, dont autrefois Servet lui avait fait présent, et même des lettres du malheureux, pour prouver que les idées et les expressions de la Restitution étaient bien celles de Servet ou Michel de Villeneuve. Ce fut de la part de Calvin une lâcheté et un abus de confiance dont il est impossible de laver la mémoire du réformateur de Genève. Il reconnut plus tard luimême le caractère ignoble de sa conduite, en niant tout avec une désinvolture incomparable. Malheureusement, ses propres lettres sont là pour le convaincre.
Sur la dénonciation de Calvin, Servet fut incarcéré pai* le saint-office ; mais il put se soustraire par la fuite à une condamnation indubitable. Son dessein était de se rendre à Naples et d'y vivre de son art médical. Cependant, il erra longtemps dans le sud-est de la France, poursuivi partout par Tinquisition ; à la fin il put atteindre Genève, d'où il voulait passer les monts pour arriver en Italie. Mais à Genève on le reconnut, et ce fut encore Calvin qui le fit arrêter. Après une procédure honteusement illégale, le malheureux fut brûlé, le 27 octobre 1553, comme un hérétique niant la Trinité et surtout la divinité du Christ. Cette exécution laisseune tache cruelle sur l'histoire de la Réforme. Seulement, les défenseurs zélés du catholicisme n'ont aucun droit de lui en faire un reproche, eux qui trouvent