CHARLES-QUINT ET L' INQUISITION
les hérétiques, même ceux qui ne seraient pas encore relaps et qui abjureraient leurs erreurs ** non volontairement et par pureté et sincérité de conscience, mais par peur du supplice et pour se délivrer de la prison (^). „ Le même pape, par bulle du 7 janvier 1559, lui accorda, pour couvrir les frais de ces nombreux procès, plusieurs centaines de milliers de ducats, pris naturellement sur les revenus de rÊgUse d Espagne. Ainsi appuyée à la fois par la couronne et par la papauté, Tinquisition put sévir comme elle Tentendait contre ses victimes.
Charles-Quint ne cessa pas de stimuler 1 ardeur des juges,ou plutôt des bourreaux. Au seuil même du tombeau, il ne songeait qu'à allumer d'innombrablesbûchcrs,et quoiqu'il soit mort (2 1 septembre 1558) avant que des autodafés eussent eu lieu, leurs flammes sanglantes jettent une lueur sinistre sur ses derniers jours.
Les procès se firent avec une grande rapidité, en employant souvent des tortures de tout genre. Le 21 mai 1 559 avait été choisi pour un premier auto solennel. De toutes les parties de la Castille les populations affluèrent à ce triste spectacle, devenu la plus vive jouissance pour les véritables Espagnols qui s'y plaisaient mieux encore qu aux combats de taureaux. Tel était, à cette époque, l'esprit de la nation que voir les douleurs suprêmes d'un malheureux qui avait eu la hardiesse de penser autrement que TEglise, lui paraissait le comble du bonheur et de la satisfaction. Toute la cour, la gouvernante Dona Juana et le jeune prince royal Don Carlos en tête, assis-
(') MoDESTO Lafuente, Historia générale de Espana, T* édition t. XIII p.63.
tèrent k Xauto, Les curieux qui n'appartenaient ni à la cour ni aux corps constitués, payèrent une place dans les tribunes jusqu'à vingt réaies, à peu près cent cinquante francs de notre monnaie, d'après la valeur actuelle de l'argent. Le célèbre dominicain Melchior Cane, évêque élu des Canaries, prononça le sermon. Le grand-inquisiteur, Ferdinand de Valdès, archevêque de Séville, fit jurer à la gouvernante et au prince de toujours venir en aide au saint-office. On brûla alors, vifs ou étrangles, des centaines de luthériens ; les restes de la mère de Cazalla, qui était morte depuis des années, furent arrachés à son tombeau et jetés sur le bûcher. Mais une partie des condamnés fut réservée jusqu'au jour où Sa Majesté Philippe II, de retour des Pays-Bas, pourrait assister à leur supplice.
Ce fut le 8 octobre 1559 que le roi, accompagné de son fils, de sonfrèreDonJuan d'Autriche, et des plus hauts dignitaires séculiers et ecclésiastiques, assista à ce nouvel aulo. Près de 200,000 personnes, dit-on, y étaient accourues. Le roi tira l'épée et jura de défendre Tinquisition, ses serviteurs et ses décisions. ** Si mon fils, dit-il, tombait dans l'hérésie, j'apporterais moi-même des ramilles pour le brûler. „ Prédiction terrible qui s est réalisée plus tard, quoique dans des circonstances un peu diff*érentes : Quelques-uns des délinquants furent menés au bûcher le bâillon à la bouche, parce cju'ils ne cessaient de prêcher hautement leurs doctrines hétérodoxes.
Beaucoup de protestants de moindre importance cjui, ne pouvant supporter l'idée de la mort parle feu, avaient abjure leurs convictions, furent condamnc\s à Temprisonnement perpétuel. Les jésuites surent encore profiter du sort des malheureux condamnés ; ils s'approprièrent la
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place où la maison des Cazalla s'était élevée et y construisirent un nouveau collège. L'esprit des Loyolites triomphait en Espagne sur toute liberté de pensée et de religion.
Le jour du supplice arriva aussi pour les protestants de Séville. Tous les 800 qu'on y avait incarcérés, furent punis d'une façon ou d'autre. Les femmes montrèrent un courage admirable. Dona Marie Bohorgnes, âgée de 2 1 ans seulement, ne cessa de professer ses opinions religieuses au milieu des tourments et de discuter courageusement avec les bandes de moines qu'on lui expédia dans sa prison. Elle fut brûlée vive avec D. Jean Ponce de Léon, Jean Gonzalez et dix-huit autres, le 24 septembre 1559. Un second auto eut lieu le 22 décembre 1560; on y brûla encore onze protestants, entre autres le Petit Julien et pas moins de huit femmes/ dont trois jeunes filles ! On eût dit que ces moines trouvaient une volupté particulière à torturer et à voir périr dans les flammes des femmes jeunes et chastes! Dans les années suivantes, des luthériens furent encore brûlés à Tolède, à Sarragosse, à Logroilo, et dans d'autres villes importantes.
La répression exercée contre les doctrines nouvelles ne ménagea pas même les premiers dignitaires de l'Eglise d'Espagne.
Barthélémy de Carranza, la plus illustre de ces victimes, était né à Mirand a, au royaume de Navarre,[d'une famille de la petite noblesse. Il entra dans l'ordre des dominicains ; mais il se consacra tout spécialement aux études de théologie. Bientôt il devint professeur célèbre à l'université de Valladolid et théologien consultant de l'inquisition. Charles-Quint qui l'estimait beaucoup, l'envoya
en qualité de théologien au concile de Trente, où, dans les deux sessions de 1546 à 1547 et de 1551 à 1552, il joua un rôle considérable comme nous le verrons plus loin. Philippe II le prisait à Tégal de son père; il l'appela auprès de lui et s'en fit accompagner en Angleterre pour y travailler, sous l'égide de la reine Marie Tudor, au rétablissement du catholicisme. Comme récompense, le roi, qui lui avait déjà offert en vain deux évêchés, le força d'accepter, en 1557, l'archevêché de Tolède, le premier de toute l'Espagne; et telle était la renommée de Carranza que le sombre et fanatique Paul IV approuva immédiatement cette nomination, sans faire faire l'examen ordinaire sur la vie et les opinions du candidat. Ce fut entre les bras du nouvel archevêque-primat que mourut à Juste l'empereur Charles-Quint. Carranza était arrivé au faîte des grandeurs ; et jusque-là il ne s'était pas fait faute de prendre part aux procès intentés aux luthériens de Valladolid et de Sé-
Mais il avait des ennemis puissants et habiles : son propre confrère, Melchior Cano, qu'il avait empêché longtemps de devenir provincial des dominicains espagnols, et surtout Ferdinand de Valdès, archevêque de Séville et grand-inquisiteur, qui avait espéré lui-même obtenir l'archevêché de Tolède, le premier de la chrétienté entière en autorité et en richesse. Pour le perdre, ces deux hommes profitèrent de quelques phrases ambiguës relevées dans les Commentaires sur le catéchisme chrétien qu'il avait publié en 1558. Valdès arracha, par la torture, à quelques protestants incarcérés des dépositions qui inculpaient Carranza. On alla jusqu'à défigurer même les
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paroles c|uc l'archevcque avait prononcées pour consoler Charles-Quint dans ses derniers moments. ¥m vain les évcques les plus considérés, les théologiens les plus célèbres, les premières universités de l'Espagne prirent la défense du primat. Cano composa des mémoires qui énuméraient 141 propositions hérétiques dans le seul catéchisme deCarranza; Valdcs, après en avoir obtenu l'autorisation du pape et du roi Philippe II, qui ne fit rien pour sauver l'homme auquel il avait donné les plus hautes preuves de sa confiance, fit arrêter l'archevêque au mois d'août 1559. Inutile de dire qu'il se trouvait alors quantité de personnes qui, se réjouissant de la chute terrible d'un prélat si haut placé naguère, cherchèrent par tous les moyens à aggraver sa situation, surtout parce qu'elles étaient sûres de complaire ainsi à la toute-puissante inquisition. Carranza, au contraire, suivit une voie très digne et en même temps très habile, en en appelant de l'inquisition au tribunal suprême de Rome, en accusant Valdcs de partialité et de passion contre lui et de violation des décrets de 1 Eglise et surtout du concile de Trente. Valdès se vengea en maltraitant son prisonnier de la manière la plus indigne, "^ pis que s'il était Maure ou Juif, „ ce qui étaient, pour un bon Espagnol, les êtres qu'il aimait le plus à maltraiter.
Heureusement pour Carranza, le concile de Trente, en 1562, approuva pleinement son cathéchisme et décida le pape Pie IV à demander l'extradition de l'accusé et la transmission de son procès à Rome. Mais Philippe II ne voulait jamais permettre à un pouvoir ecclésiastique étranger de se mêler des affaires de Tinquisition d'Espagne. Celle-ci étant la meilleure arme du despotisme
royal, il désirait la faire dépendre exclusivement de lui. et la garder entre ses mains. On pense bien que Valdès fit tout pour confirmer le roi dans cette idée, de peur de voir sa proie échapper à son étreinte. Les choses traînèrent ainsi aussi longtemps que vécut le faible Pie IV, mais à peine Pie V, homme énergique et absolu, fut-i! monté sur le trône de saint Pierre, qu'il força Philippe II. en le menaçant de frapper TEspagne d'interdit, à lui livrer le prisonnier. En 1567, après huit ans d'emprisonnement, larchevêque partit pour Rome, y attendre son jugement. Le pape était évidemment favorable à Carranza qu'il regardait comme une victime de la haine et de Tenvie de ses adversaires. Il présida lui-même les réunions de la commission nommée pour le procès de Tarchevêque; et il força les inquisiteurs espagnols qui y assistaient de se tenir debout, humblement, souvent pendant trois heures consécutives. Le catéchisme se vendit librement à Rome.
Valdès et ses partisans étaient furieux de voir Carranza sauvé d'entre leurs mains et de se voir menacés euxmêmes d'une profonde humiliation par l'acquittement de leur adversaire. Ils employèrent tous les moyens pour ajourner lejugement définitif du souverain pontife. Tantôt ils retardaient l'expédition des documents ou des livres que la commission romaine leur demandait ; tantôt ils envoyaient de nouveaux théologiens qui la forçaient de recommencer toute la procédure ; tantôt ils faisaient intervenir le roi et ses diplomates par des protestations et des exigences de tout genre. Ils atteignirent enfin leur but. Après que l'archevêque fut resté cinq ans à Rome, au moment où la sentence d'acquittement allait être pro-
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noncée, Pie V mourut subitement le l^^'mai 1572. Tout était remis en question.
Le nouveau pontife, Grégoire XIII, n'osa pas, comme son prédécesseur, braver ouvertement le puissant roi d'Espagne. Après bien des hésitations, il rendit son jugement le 14 avril 1576. Carranza était à Rome depuis neuf ans, et il avait passé dix-sept ans en prison! Il fut condamné à abjurer seize parmi les propositions qui avaient été incriminées dans son catéchisme, à rester enfermé cinq ans encore, mais avec un train digne de sa haute position, et à faire certains actes de pénitence : à ce prix il fut absous de toutes les censures ecclésiastiques.
II faut en convenir, ce jugement donnatt raison aux inquisiteurs. On savait que Tarchevéque était sur le point de mourir ; c'est pour cela que, selon les paroles mêmes du pontife, la condamnation n'avait pas été plus sévère. Les temps étaient bien changés depuis la mort de Charles- Quint; ce qui alors avait semblé permis, était maintenant regardé comme criminel par la réaction toujours grandissanté dans l'Eglise. Carranza n'avait fait qu'exprimer les opinions de Contarini, de Pôle, de Morone et de tant d'autres cardinaux et evéques de la première moitié du XVI® siècle: mais la doctrine catholique était maintenant rigoureusement délimitée et fermée à toute influence du dehors. L'intolérance avait fait des progrès rapides. Carranza, en mourant — le 2 mai 1576, trois semaines après son jugement — jura en face de la mort qu'il croyait n'avoir jamais péché contre l'orthodoxie romaine. Il avait peut-être raison d'après sa propre conviction ; mais l'orthodoxie romaine était devenue bien
plus étroite depuis l'époque de sa jeunesse et de
son ? je viril. L'hérésie avait développé chez ses adversaires l'exclusivisme et l'intolérance. Ce qui autrefois avait été admissible, ne l'était plus dans l'Eglise renouvelée. Et cette réaction cathoHquc ne ménageait personne, pas même un archevêque, un primat des Espagnes, le prélat le plus considérable après l'évêque de Rome. Il y a sans doute beaucoup de passions lâches, honteuses, vulgaires dans ce procès de Carranza; l'envie, l'avidité, la politique y ont joué incontestablement un rôle important: mais à côté de cela on y découvre la ferme intention de ne souffrir aucun écart de la voie étroite de l'orthodoxie, de briser tous ceux, fussent-ils les chefs mêmes de l'Eglise, qui se rendraient coupables d'une certaine faiblesse, d'un penchant quelconque vers l'hérésie. C'est terrible, c'est cruel, c'est inliumain, mais cela ne manque pas de grandeur et cela a eu, en outre, des conséquences énormes pour l'Eglise catholique.
On ne saurait nier que l'énergie sanguinaire, déployée à cette occasion par Philippe II et l'inquisition, n'ait entièrement détruit le protestantisme espagnol. Nous rencontrons encore, il est vrai, ça et là, jusqu'à la fin du XVI* siècle, quelques condamnations pour hérésie luthérienne, — mais cette hérésie n'a jamais pu depuis prendre une extension tant soit peu considérable. Personne en Espagne n'osait plus penser autrement que l'Eglise et que l'inquisition. En revanche, le mouvement intellectuel de la nation espagnole fut complètement enrayé par cette oppression lourde et impitoyable et parla peur constante qu'elle répandait dans toutes les classes du peuple.
Ceux qui ne voulaient pas renoncer entièrement à la liberté de penser, se réfugiaient à l'étranger. Philippe II