Vie de Jésus, pp
n'ose Tavouer, mais sous les fleurs dont il couvre son héros, on reconnaît le rite du prêtre antique couronnant sa victime pour l'immoler.
r Là est le terme unique de toutes les tergiversations de l'écrivain, et quoi qu'il dise, on entend toujours sonner à travers les caresses de sa phrase, cette déclaration de guerre sans déguisement : « Le remède radical est celui d'Épicure, qui tranche du même coup la religion et son objet et les maux qu'elle entraîne. »
Il peut se faire qu'en présentant ainsi Renan, j'étonne plusieurs d'entre vous; mais il ne servirait à rien de nous laisser illusionner par les déclamations de ses panégyristes. Nous le trouverons toujours et partout, non comme un adversaire libéral, désintéressé et impartial; mais comme un ennemi implacable et décidé aux dernières extrémités.
Par le tour de son cerveau, Renan tient aux procédés exégétiques allemands et peut-être aussi à Téclectisme difi*us de M. Cousin ; par l'orientation de sa volonté vers le but poursuivi, il appartient à l'école des encyclopédistes du xv!!!"" siècle. Diderot, Helvétius, d'Holbach surtout sont ses vrais pères. Lorsque ce dernier écrivait l'histoire critique de Jésus-Christ et l'examen de la vie et des écrits de saint Paul, dans le but d'attribuer la fondation du christianisme à la fourberie et à
la perversité, il préparait les matériaux dont Renan devait s'emparer pour construire ses origines du christianisme. Toutefois d'Holbach a sur son descendant une supériorité incontestable. Il attaque à visage découvert, il manie l'outrage sans précautions oratoires; il insulte, mais ses insultes ont une certaine grandeur de violence courageuse ; le petit-fils dissimule les coups sous la caresse et couvre ses calomnies sous la flatterie ; il réédite les mêmes hypothèses, mais il s'efforce d'en couvrir l'odieux par de flexibles théories et des formules vaguement sceptiques. Il est l'homme des compromis et des ruses, mais ses compromis sont pleins de la même haine que la brutale franchise du philosophisme voltairien, ses ruses distillent le même venin. Sur le versant du xviii^ siècle, d'Holbach et ses compagnons, au cri de : « Écrasez l'infâme » , travaillaient les bras nus et la hache en main à abattre le Christ ; sur le versant du xix®, Renan s'efîbrça doucement, les mains gantées, avec un croc-en-jambe habile, de le jeter à terre, saluant sa chute, chapeau bas, comme les valets du Prétoire : « Ave Rabbi ». A l'hypocrisie respectueuse de l'un, je préfère le blasphème farouche de l'autre ; j'ai plus de pitié pour l'égarement du baron d'Holbach, fils d'une société corrompue, et davantage de mépris pour le lévite de Tréguier et de Saint-Sulpice , héritier d'une foi et
de vertus qu'il put trahir sans les pouvoir nier. Renan n'eut pas osé, à moins d'encourir l'indignation générale, reprendre la tâche de démolitions, sans y apporter un certain tempérament. Entre d'Holbach et lui, il y avait l'avertissement d'une ruine tragique et de fleuves de sang encore fumants, réponse logique des choses au blasphème des hommes. De pareilles conséquences purent sans doute, sur un tempérament que la nature avait fait ennemi des violences, exercer une certaine influence. Par ailleurs, l'armée des adversaires avait décuplé ses rangs, changé sa tactique, créé de nouvelles armes. Salvador^, Pierre Leroux ^, Jean Reynaud ^, ClaveH, pour la France ; Strauss et toute l'école de Tubingue, Semler, Schleiermacher, de Wette, et tant d'autres pour l'Allemagne, avaient de toutes pièces inventé des systèmes où, laissant de côté les arguments de Tironie et deTinsulte, ils suivaient le texte, lettre à lettre, à travers l'histoire et la philologie, et prétendaient substituer la science critique lentement constituée à la révélation finalement déconsidérée . Sur ces travaux, Tesprit assimilateur de Renan pouvait s'exercer à l'aise. Il trouva tout à gagner