Ibid., p
Je ne fais qu'indiquer. Dans notre prochaine conférence^ il nous restera à examiner les moyens employés par Jésus, pour assurer son œuvre. Nous aurons donc suffisamment à connaître de la moralité spéciale qui présidait à l'exécution des miracles du thaumaturge obligé.
Il parait toutefois bien osé d'attribuer à Jésus une duplicité que contredit chaque mouvement de sa radieuse existence. Le critique va essayer du mouvement tournant que nous connaissons déjà, et qui consiste à disculper le Christ en attribuant le fait délictueux à une nécessité de la race humaine ou du moins de toute une fraction de la race.
Renan n'hésite pas à faire dans Tordre moral ce qu'il a imaginé dans l'ordre intellectuel. Au fond, ses procédés n'ont rien de bien complexe ; ses inventions rien de terrible, et si les fils de sa toile littéraire semblent brillants et finement tissés, la trame en est si fragile que l'aile d une mouche suffit à la déchirer.
Nous avons vu dans notre précédente conférence comment, acculé à la nécessité d'admettre en Jésus une mentalité surhumaine et des prétentions sans proportion avec l'éducation et les droits qu'il lui reconnaît, notre critique en était arrivé à attribuer à un déséquilibre des facultés, aux extravagances de la folie, ce qu'il ne voulait accorder
aux légitimes exigences de la nature divine.
Mais pour concilier une si formidable conclusion avec les qualités d'ordre transcendant qu'il accorde à son héros, il aboutit, il vous en souvient, à cet excès de transformer Taliénation mentale en un attribut de la race humaine, en une forme aiguë du génie et de l'inspiration.
La môme méthode lui sert pour donner à la moralité de Jésus une explication digne de la critique « raison d'art », et de même qu'il a fait de la folie l'épanouissement normal du génie, nous allons l'entendre réclamer le mensonge et l'imposture comme une nécessité de la nature et le moyen imposé à tout homme qui prétend pousser ses semblables dans les chemins du progrès et de la vertu.
(( Pour nous, races profondément sérieuses, la conviction signiQe la sincérité avec soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre conscience rigide, s'opposent comme deux ternies inconciliables. En Orient il y a de Fun à l'autre mille fuites et mille détours ^.. » La vérité matérielle a très peu de prise pour l'Oriental; il voit
tout à travers ses idées, ses intérêts, ses passions.
« L'iiistoire est impossible si Ton n'admet hautement qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le peuple; or on ne peut conduire le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse, est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses illusions et cherche à agir sur elle et avec elle ne saurait être blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus ; la France ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux sévères ^ » « Le seul coupable en pareil cas c'est l'humanité qui veut être trompée-. »
Vous avez compris. De même que dans l'ordre intellectuel, ce sont nos idées étroites qui nous empêchent de confondre la folie et l'inspiration, ainsi, dans l'ordre moral, ce sont nos natures