Ibid,, pp
jusqu'au bout maître de mon indignation, je sens un hoquet de dégoût soulever ma conscience, en présence d'une si manifeste falsification de la sainte Révélation de Dieu, et un si odieux travestissement de TÈtre lumineux, dont un rayon, dit saint Jean, suffit « pour éclairer tout homme venant en ce monde ». Toutefois, il nous faut commander à la répulsion de notre foi outragée et du bon sens qui proteste avec une égale force, pour pouvoir suivre Tadversaire jusqu'au bout de son entreprise.
A la mentalité d'un villageois ignare, Renan ne craint pas d'ajouter celle d'un extravagant forcené, disons le mot, d'un fou. En cela, le lévite du xix® siècle a perfectionné les procédés des bourreaux du prétoire. Ceux-ci s'étaient contentés de jeter sur les épaules de la divine victime une casaque d'insensé ; l'Eugène Sue de la critique, l'a préalablement vêtu en berger idyllique et bouffon, et avant de le déclarer frappé de démence, il s'est accordé la haineuse satisfaction de le barbouiller en Tityre bachique, jovial, robuste buveur et coureur de noces, auquel il ne manque que le chalumeau agreste ou les deux flûtes géminées, et, pour s'accompagner du pied, la scabilla ou crupezia de la mythologie.
Mais Renan n'arrive pas tout d'un coup à
traiter de forcené son pur héros. Il y est, pour ainsi dire, conduit pas à pas et fatalement. Car, aussitôt après nous avoir présenté son villageois naïf et dénué de toute culture, il nous fait admirer un fondateur de religion si neuf, si puissant, si audacieux dans ses prétentions, si démesurément dissemblable de tout être humain, que le critique est acculé à ce dilemme :
Ou les prétentions de Jésus sont celles d'un Dieu,
Ou elles sont celles d'un fou.
Or, Renan se refuse à admettre (nous venons de le voir), ce que le christianisme considère comme son dogme essentiel : raffîrmation du Christ sur sa nature Divine.
Il ne reste donc qu'à attribuer les paroles et la conduite du Maître à un état de déséquilibre mental. Il n'est pas Dieu, donc, il est fou. Mais, ô terrible dépendance des choses, qui se rit des systèmes de la critique ! il est impossible à Técrivain qui a décerné ces louanges à Jésus :
« I] est l'honneur commun de tout ce qui porte un cœur d'homme ». « L'histoire entière est incompréhensible sans lui... )^
« Tous les peuples civilisés font dater leur ère du jour où il naquit,... car il est, pour Fhumanité, un principe inépuisable de renaissances morales... »
« 11 est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée; il s'est fait aimer à ce point, qu'après sa mort on ne cessa de Faimer; l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds... ». Il lui est impossible, dis-je, de conclure : « et cet homme est un fou ! ^ »
Quel sera donc le moyen ternie? Il sera digne, tout à la fois, du génie impudent de notre Pithyocamptes qui courbe à sa guise les pins les plus élevés, et j'ajoute, de la vengeance de Dieu qui le pousse à de tels excès de plume que jamais l'aberration littéraire n'en a produit de pareils.
Pour expliquer, en effet, comment le père de la civilisation moderne, l'homme incomparable dont la « résolution a dépassé, en intensité, toute autre volonté créée » , a été un extravagant furieux, Renan en arrive à attribuer la folie à la raison humaine elle-même.
Merveilleuse vengeance de Dieu, en vérité, que l'impiété la plus habile ne puisse insulter c( l'Homme, l'Ecce Homo » sans que l'insulte ne rejaillisse sur l'humanité, qu'elle ne puisse taxer de folie Celui qui s'est appelé « Lumière du monde, Principe et Vérité^ », sans que l'outrage n'atteigne la race universelle. Preuve manifeste de l'identité qui existe entre Jésus et la Raison