Saint Thomas, p. 111% q. XI, art. ii
que Jésus parla le grec ! » Le prouver mathématiquement n'est guère possible, mais en appuyer Taffirmation sur des présomptions historiques inébranlables est fort aisé. Il était plus difficile d'ignorer que de connaître le grec, à un Galiléen de Tépoque où vivait Jésus.
Rappelez-vous que si le Sud de la Palestine avait gardé comme un tempérament d'exclusivisme religieux dans sa forteresse de Jérusalem, le Nord, pays natal de Jésus, était devenu une sorte de terrain international, où toutes les idées et toutes les langues avaient cours. Aujourd'hui encore nous prenons le nom d'une ville de Galilée, « Cafarnaum », dans le sens d'un assemblage d'êtres disparates. Bornée à l'ouest par la mer, et à l'est par les solitudes du désert, la Palestine apparaît, au premier coup d'œil, comme un pays condamné à l'isolement. Il n'en est rien, en réalité. Elle était, à l'époque antérieure au Christ, le grand chemin de toutes les civilisations. Les armées, les pèlerins de la science, les commis des grandes industries la sillonnaient. Entre Babylone et l'Egypte les relations étaient incessantes, et la Galilée en particulier était le canal par où communiquaient, au Nord, la Phénicie renommée par son commerce, et sur la rive est du Jourdain, la Syrie et la Grèce. La Galilée n'était donc pas, comme la Judée, le champ clos des traditions
mosaïques et des mœurs essentiellement nationales; elle était le théâtre ouvert de toutes les grandes évolutions d'idées et d'intérêts. L'élément étranger y dominait. Au lieu d'être le pays des idylles et des rêveries bucoliques, que nous peint Renan, avec des couleurs empruntées aux décors de Watteau, c'était l'endroit de la Palestine le plus agité par le mouvement intense du commerce, des arts et des lettres.
Josèphe nous la décrit comme une terre très dense en habitants, et dont le moindre village était de quinze mille âmes. A 35 milles de Nazareth, Césarée, ville cosmopolite avec ses temples, ses bains, ses forums, vivait à la grecque ; la réaction que les Macchabées avaient fait triompher à Jérusalem, cent cinquante ans auparavant, en abolissant le culte de Zeus Olympien, ne l'avait pas atteinte. Tout y était hellénique, langage, coutumes, mœurs. On peut en dire presque autant de Ptolémaïs, située à 20 milles à peine de la petite ville où Jésus passa les trente premières années de sa vie. Le mont Carmel, tout proche de là, avait son temple et son collège de prêtres grecs qui entretenaient le souvenir du passage de Pythagore avec plus de zèle sans doute que de la résidence du prophète Isaïe. Sepphoris, à une heure de marche de Nazareth, Tibériade, une ville de quelques centaines de mille âmes, possédaient également un
collège de docteurs et un sanhédrin dont les membres, recrutés par l'autorité romaine, appartenaient à toutes les races de Tempire.
Si donc depuis un siècle et demi, la domination grecque avait pris fin en Palestine, on peut affirmer que l'influence et la langue y étaient demeurées vivaces. Et non seulement on peut dire que Rome, maîtresse de la Judée, n'avait pas refusé de conserver l'idiome du vainqueur qui occupait le pays avant elle, — puisque l'on sait que les actes officiels étaient toujours traduits du latin en grec, — mais on ne doit pas craindre d'affirmer que là, comme ailleurs, le mot d'Horace se vérifia : « La Grèce captive fit captif son rude vainqueur ^ . »
A Tibériade même, un historien écrivait, on langue grecque, l'histoire des soulèvements de la Galilée, pendant que Jésus parcourait le pays en l'évangélisant. Josèphe rapporte le fait dans son histoire des Juifs, écrite également en grec.
Tout autour de la Galilée enfin, s'agitaient des tribus , mal contenues par la nationalité hébraïque , et dont le langage courant était le grec. Les idées, non moins que l'idiome, étaient imprégnées de cet élément dominant. La philosophie grecque avait pénétré les couches de la nation. C'est son