‹ La Contumace, ou, Vivre pour expierChapitre 3 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LEROMAN DE MARGOT

Jjà. DEORIXOOIiADi:

Entre notre prologue et la première partie de ce récit dix-sept ans s'écoulent sans amener d'événements dignes d'être racontés.

Un matin de juillet, le train de Paris s'arrêta à la gare de de Beaugency.

Plusieurs voyageurs en descendirent, encombrés de paquets, se dirigèrent vers la sortie et présentèrent leurs billet*.

Un des derniers, grand garçon de mine assez peu rassurante, le teint bronzé, les yeux vifs et durs, le nez busqué comme le nez d'un oiseau de proie, s'adressa à l'un des employés de la gare.

Mon brave, s'il vous plaît, un renseignement ? Est-ce que jesuis loin

de Saint Laurent-des-Eaux ?

— Neuf kilomètres.

—Et pas de correspondance, sans doute ?

— Mais si monsieur tenez, regardez là-bas, près du square, la patache de maître La verdet, c'est elle qui fait le service...

Et l'employé ajouta en riant :

— Ça ne paie pas de mine, mais ça roule tout de même...

Le voyageur remercia du bout des lèvres, donna son billet de troisième classe et passa en faisant tournoyer sa canne.

Sa canne était tout son bagage. *

Au premier abord, après une observation superficielle, il paraissait appartenir à la classe aisée.

Pourtant, un coup d'œil plus attentif eût amené des découvertes npmbreuses, pleines de sous-entendus.

L'homme ne devait, habituellement, porter que des moustaches, mais la barbe, drue, poussait depuis quinze jours et salissait la figure de sa courte végétation ; la redingote paraissait propre, mais en y regardant de près, on apercevait vite les boutonnières en détresse; des boutons dont le drap sur les borda, à force d'usure, laissaient voir li corne j le col graisseux j les revers fatigués et fripés-.

Une large cravate, souillée, cachait soigneusement le devant de sa chemise

et pour cause, sans doute— mais le col droit, lui, ne se pouvait diesimuler, effrangé et sale, amolli et tordu comme s'il avait reçu de la pluie.

Le pantalon et les bottines ne rachetaient pas ce que la redingote avait de misérable.

Le voyageur semblait avoir trentecinq ans. On eût pu dire qu'il était joli garçon, sans l'air d'insolence et de hâblerie répandu sur la physionomie.

Lavariet, le maître de la dihgence grimpait sur son siège et s'y installait.

L'homme s'approcha :

Vous allez à Saint-Laurent-des-

Eaux?

—Je pars à l'instant, oui, monsieur... montez

— Volontiers, pourtant...

Et il parut hésiter, puis, avec un rire sec et amer :

— Combien dure le trajet ?

— Cmquante-cinq minutée...

— Et votre prix ?

—Soixante-quinze centimes

L'homme frappa sur son gousset.

— C'est juste ce qui me reste. Tenez, les voilà. A présent, je suis nettoyé.

Plus un radis. En route ! I

Lavardet jeta sur l'individu un regard euipris, empocha l'argent et ne souffla mot.

Le voyageur grimpa dans la guimbarde.

lavardet enveloppa son cheval d'un coup de fouet ; la lourde voiture s'ébranla, trinqueballant, se disloquant, et sonnant bruyamment de toutes tes planches, de toutes ses ferrures, avec un bruit assourdissant des ferrailles entre-choquées.

le voyageur, distrait, regardait dealer devant lui les paysages de cette contrée brûlés par l'ardent soleil d'une après-midi de juillet.

Une heure se passa.

La voiture entra dans un village très propre, aux maisons basses, à un seul étage, bâties en briques.

Elle s'arrêta devant une auberge.

Laverdet dégringola de son siège.

— Tout de même, par cette satanée chaleur, dit-il, vous avez peut-être envie de vous rafraîchir...

— Merci. Vous savez Dien ?...

Et l'inconnu appuya le doigt sur la poche de son gilet.

^Oh ! je vous ferai crédit d'un verre de vin blanc...

— Alors, j'accepte.

Ils entrèrent. Lavardet servit lui-même. Ils trinquèrent.

Dans son large visage épanoui, les petits yeux de l'aubergiste pétillaient de curiosité.

— Alors, vous venez vous établir dans le pays ?

— Oui 1 Je m'en vais aux Basses-Bruyères et vous seriez même fort aimable de m'indiquer le chemin...

— Volontiers. Vous connaissez le comte Renaud d'Albaron qui habite les Basses-Bruyères avec sa sœur ?

— Je m'appelle Savinien d'Albaron et je suis leur cousin germain

Ah ! fit Lavardet.

Et d'un coup d'œil il examina les vêtements de Savinien.

Il grommela, même, entre ses dents :

— Paraîtrait que c'est la misère qui va rendre visite à la pauvreté.

Savinien n'entendit pas. Il était en train de vider la bouteille.

— Maintenant, indiquez-moi le chemin, voulez-vous i

— Tout de suite 1 c'est facile.

Et il le renseigna.

Savinien lui serra la main en le quittant et le remercia.

—Oh ! il n'y a pas de quoi me remercier, dit Lavardet.

Et tout à coup partant d'un rire qui secoua son gros ventre :

—M'est avis, monsieur, pour tout le mal que je vous souhaite, que j'aimerais mieux vons voir le parent de M. Eichardier que le cousin du comte d'Albaron,

Savinien ne comprit pas.

Il traversa le village à grandes enjambées et se trouva en pleine campagne, il jassa la petite rivière de l'Ardoux, puis, ne trouvant pas sans doute ce qu'il cherchait, il essaya de s'orienter, en regardant un peu partout.

—Si M. lavardet ne m'a pas trompé, je dois être sur le domaine et tout près

du château mais où diable est-il

le château Il est donc construit

dans une cave 1

n avisa un paysan qui rentrait au village une faux sur l'épaule et demanda : .,4 — Je suis bien, n*est-ce pas, sur le domaine des Bassee-Bruyères ?

Oui, monsieur. Tout ce que vous

voyez à perte de vue, récoltes, prairies, vignes et bois, c'est du domaine. Ah ! ce n'est pas les écus qui lui manquent à M. Richardier. *

Pour la seconde fois ce nom frappait les oreilles de Savinien.

Les Basses-Bruyères sont bien au

comte d'Albaron ?

—Non, à M. Richardier le comte

n'a plus rien

—Plus rien !

Le jeune homme fronça le sourcil et devint pâle.

—Et le comte n'habite plus le château ?

Le château n'existe plus. M. Richardier a tout démoli. Ça l'ennuyait, ces vieilles tours...

Alors, Renaud d'Albaron a quitté le

pays ?

—Pas du tout. Vous le trouverez mstallé dans les écuries des Basses-Bruères dont il a fait sa maison de plaisance.

Savinien jeta un regard de côté' sur le paysan.

Il s'imaginait que le bonhomme plaisantait .

L'autre était Eérieux. Il ajouta en montrant un bois de chênes et de bouleaux qui s'étageait sur une colline dominant la Loire :

—Là, derrière le bois, Landepereuse où habite M. Richardier, à deux kilomètres sur la gauche, dans le fond, vous verrez les ruines et une maison aux milieu

C'est les écuries des Basses-Bruyères.

—Et e'est là que demeure ?

— Le comte, oui, monsieur.

Et le paysan, le dos courbé, reprit eon chemin, la faux se balançant scintillant sur son épaule en suivant la cadence de son pas.

Savinien poursuivit sa marche.

Presque aussitôt apparaissait un château de construction récente, style renaissance, dans une position superbe sur le coteau au pied duquel coulait la Loire silencieuse dans les sables.

Le jeune homme ne semblait point y prendre garde.

Il avaifhâte d'arriver. *

Dans la plaine il ne tarda pas à apercevoir les ruines qu'on lui avait annoncées, à peine cachées par une double ceinture de hauts peuphers.

Et dans ces ruines, une maison basse, à un seul étage, longue et bizarre : les écuries.

Jadis, avant cette destruction complète, le castle des Basses -Bruyères comptait parmi les monuments historiques... Une notice dans l'histoire du département nous apprend, en effet, qu'il datait, en ses parties les plus anciennes, du onzième siècle. Il fut restauré à la fin du douzième siècle par Bouchard de Vendôme, restauré de nouveau, vers le milieu du quatorzième, par Jean de Bourbon, comte de Vandôme. Cette forteresse fut habitée en 1447 par la cour de Charles VII et démantelée pour la foire en 1589 pas ordre du prince de Con» e a n même temps que Vendôme. Elle fut rebâtie en 1628 par le comte Urbain d'Albaron à qui le domaine fut donné, en cadeau de noces, par le roi de France. Elle se composait alors de deux enceintes, d'un donjon resté debout depuis ODzième siècle, remanié et couronné de mâchicoulis. Au pied du donjon s'élevait encore une tour ronde du douzième siècle, agrandie au quatorzième siècle.

Deux étages étaient voûtés.

Au fur et à mesure que les siècles s'écoulaient et que grandissaient les besoins du confortable, du luxe, les lils et petits-fils du compte Urbain avaient ajouté des appartement commodes à l'antique manoir féodale pour rendre habitaDle ce qui n'était qu'une tanière à gens d'armes,et quelque peu repaire de coupeurs de routes, malandrins et aventuriers.

Le château ainsi agrandi, mis au point de la vie moderne par les générations de jour en jour plus amoureuses de leurs aises présentait donc dans ces dernières

aniiées une allure singulière, coquette ici et là rébarbative, là avec ses pavillons élégants et ses tours noircies, ses balcons de fer délicatement ouvragés et les embrasures longues, étroites, de ses donjons sombres.

Puis une main impitoyable s'était abattue sur tout cela, avait écrasé ces souvenirs, avait réduit en poussière la protestation arrogante des barbaries d'autrefois. Les tours, les donjons, les enceintes s'étaient effondrés, emportant dans le même cataclysme les constructions nouvelles, faisant table rase de ce qui avait été le manoir des comtes d' Aibaron depuis des siècles.

Cette main fut celle de Richardier.

Le comte, père de Renaud, était mort deux ou trois ans auparavant, criblé de dettes.

Il avait fallu vendre ce château, vendre le domaine.

Richardier, après la mort de Chris tiane n'avait pas voulu quitter Paris et il avait cherché dans une recrudescence de travail un adoucissement à sa peine, un oubli à sa douleur Sa mère resta encore quelques années auprès de lui. Pais elle mourut doucement. Martial et Margué* rite étaient déjà grands et il ne voulait pas d'autre distraction que celle qu'il recevait de leur vue, d'autre bonheur que celui qu'il recevrait de leur tendresse. Martial était entré à l'Ecole polytechnique et en était sorti officier j son esprit aventureux l'avait poussé au Soudan où il venait d'arriver et où il faisait la guerre contre Samory,

La mémoire de Christiane était restée bien vivante dans ces trois êtres qui se tenaient par une étroite aliection. Peu à peu, ce culte de la pauvre femme était devenu comme^ celui d'une martyre. Et la grandeur de leur vénération n'avait d'égale que l'horreur que leur inspirait le seul nom de Jean Vandale.

Jamais ce nom de Vandale n'était prononcé entre eux.

Mais comme il était présent à leur esprit I

Quelques années auparavant, Richardier fatigué, se sentant vieillir, avait voulu quitter Paris pour aller se

reposer dans un joli coin de France où il mourrait tranquille.

Ce fut à ce moment-là que s'ofirit Poe* casion d'acheter château et domaine au comte d'Albaron, Il en profita. Mais la situation des Basses-Bruyères et la tristesse de ses ruines ne lui plaisaient ni à lui, ni à Marguerite. Martial s'en fût contenté, par amour du pittoresque, mais comme il n'était pas destiné à j vivre, son avis ne f utpas écouté et ce furent Margot et Richardier qui l'emportèrent.

Les matériaux des Basses-Bruyères lui avaient servi à rebâtir Landepereuse en haut de la côte d'où s'étendait une vue puperba sur la Loire, les pays boiséâ de la verte Tourame.

Et c'était là qu'il vivait auprès de sa fille, là que Martial recourait, aussitôt qu'il le pouvait.

Marguerite, du reste, n'était pas seule au château, Richardier lui avait donné une compagne dans une jsune tille de son âge, Juliette, fille d'un frère pauvre que l'entrepreneur avait appelé auprès de lui et qui vivait an château sans faire grand'chose, avec l'apparence, toutefois, de remplir les fonctions de régisseur. C'était par l'intermédiaire de ce frère, qui, d'un surnom bizarre, dans le pays était appelé Brinquetaille, que Richardier avait achecé Landepereuse.

Brinquetaille, installé depuis longtemps dans le Val de la Loire, comme fermier, avait eu vent de la chose et s'était empressé d'avertir son frère dont il connaissait les intentions de retraite campagnarde.

A Cette vente du château et du domaine, une réserve, pourtant, avait été demandée et consentie. Les bâtiments qui s'élevaient à cent mètres du cas tel et qui servaient d'écuries devaient être exceptés de la vente et conservés à la famille d'Albaron. Depuis longtemps, ces écuries avaient été transformées en appartements commodes et spacieux où les châtelains recevaient les chasseurs venus de loin pour un séjour prolongé, et que le défaut de place empêchait de loger au château. Rieu ne rappelait les écuries de jadis, bien entenau et la maison était des plus confortables.

Richardier avait d*autant plus volontiers consenti à cette réserve que les Basses-Bruyères marquaient la pointe extrême du domaine au lieu d'en occuper le centre.

Les Ecuries— car le nom leur restait malgré tout — n'étaient donc point enclavées dans la propriété et comme d'autre part Richardier n'avait aucune espérance de pouvoir agrandir de ce côté le domaine qui se heurtait à des parcelles de propriétés extrêmement divisées, il n'avait pas élevé d'objection sérieuse.

Je prends le château, avait-il dit

au notaire, je lui laisse les Ecuries, ça me va !

Et le lendemain même les démolis- . seurs y mettaient la pioche, abattaient les donjons et rasaient les remparts.

Savinien atteignit bientôt la ligne des peupliers dont un vent un peu fort venu de la Loire courbait gracieusement les hautes cimes.

Les portes et les fenêtres des écuries étaient fermées.

Autour de la maison, personne.

C'était la solitude des ruines, la soli tude complète.

Il traversa les fossés sur des ponts-levis abattus et vermoulus dans la pourriture desquels ses pieds s'enfonçaient, puis enjambant les pierres et les pans de mur eflondrés, il arriva devant la maison.

Il sonna.

Une vieille paysanne courbée, des carottes dans une main, un couteau de cuisine dans l'autre, vint ouvrir.

M. le comte est absent.

Et mademoiselle 1

Mademoiselle est chez elle, comme

toujo'irs. mademoiselle ne sort pas.

— Puis-je la voir ?

—Je ne sais pas. Je vais la prévenir.

Si vous voulez bien me donner votre carte?

— Savinien d'A.lbaron... Je n'ai pas de carte.

La paysanne eut un geste de surprise.

— Le cousin de mademoiselle et de monsieur ?

— Juste.

— Entrez, monsieur, entrez vite... Jlt moi qui vous laisse là à griller en plein soleil

Savinien entra.

La paysanne disparut dans une enfilade de pièces dont les portes restèrent ouvertes et dans lesquelles, Savinien put s'en assurer d'un coup d'œil, — il y avait peu *»t même point de meubles.

— Ça sent la misère, ici 1 murmura-t-

Là où il se trouvait, c'était une chambre meublée de quelques chaises de paille seulement, aux murèi blanchis à la chaux carrelée de briques.

Cela servait de vestibule.

Savinien allait sans doute continuer plus loin son inspection quand un froufrou de robe le fit se retourner.

Hélène venait d'entrer.

— Bonjour, cousine !

— Toi, Savinien, et sans nous prévenir 1

Et ils s'embrassèrent.

Hélène, grande, élancée, élégante même dans ses vêtements pauvres, avait vingt-cinq ans, elle était dans le plein épanouissement d'une beauté radieuse.

Brune avec des yeux ardents, le visage d'une blancheur extrême, coupé de lèvres presque sanglantes à force d'être rouges. Mais ce n'était pas une beauté tendre et douce, l'ensemble de la physionomie trahissait l'orgueil et la dureté. Les narines frémissantes indiquaient un tempérament d'une violence extrême et le menton un peu fort révélait une indomptable énergie.

Energie, orgueil, dureté, tout cela parut se fondre brusquement à une simple observation ironique de son cousin j

— Dis donc, Hélène... moi qui croyais trouver ici deux milles livres de rente 1 1

Il y eut, sur le beau visage de la jeune fille, une terrible contraction de souffrance morale. Une haine passa dans l'éclair de ses yeux et soudain, BOUS les cils, apparurent deux larmes de rage.

Tout à coup, elle prit son cousin par la main.

— Viens causer, viens C'est Dieu

qui t'envoie

Savinien se mit à rire.

— Si tu disais le diable ! Ce serait

plus juste Je Pai tant tiré pas la

queue 1 !

— Viens, dit-elle, viens

Et elle l'entraîna.

Depuis dix ans, Savinien d'Albaron cherchait fortune un peu par tous les mondes.

n avait erré dans les deux Amériques, en Australie, en Egypte, à Constantinople, en Bulgarie, au Maroc, partout où il y avait des aventures possibles, et partout où l'on pouvait pêcher en eau trouble.

Mais il avait eu beau tendre ses filets jeter sa ligne.

Aucun poisson n'était venu mordre.

Pourtant, les scrupules ne Pavaient pas retardé dans sa marche.

Au contact des polatations si diverses de mœurs qu'il avait traversées, il s'était fait une conscience particulière, fort large, dans laquelle pouvait tenir à l'aise sans crainte d'être gênés, les petits moyens honteux et les grands moyens honteux et les grands moyens criminels, chantage et coup de couteau.

Dix ans auparavant, quand il avait quitté la France, il avait laissé Renaud et Hélène, encore riches et confiants dans l'avenir.

Hélène et lui, jadis avaient toujours été d'accord, ayant les mêmes penchants les mêmes instincts.

Kenaud, maladif, dont l'enfance avait été douloureuse fut un peu le soufi'remisères de sa sœur et de son cousin.

Hélène avait acquis sur Renaud une influence étrange. Il la redoutait, il lui obéissait aveuglément. Elle ordonnait et il se faisait humble et petit.

Parfois, s'il résista, ce ne fut que dans les rares heures où la maladie nerveuse dont il était atteint lui laissait quelque répit. Alors, il secouait la domination mauvaise, presque diabolique de ces yeux cruels dont le regard froid le poursuivait jusqu'en ses nuits.

Mais, repris de ses souûrances, il retombait vite en son pouvoir.

C'était plus que de la domination qu*« elle exerçait, cette sœur, sur son frère,

c'était la fascination d*une créature faite pour le mal sur un être faible, sans force de volonté, sans énergie, craintif comme un enfant.

Depuis que Savinien était parti, il n'avait pas écrit une seule fois. On l'avait cru disparu pour toujours. En débarquant, il avait appris, sans aucun détail, la mort du père de Renaud.

Hélène avait pris son cousin par la main.

—Viens, disait-elle en l'entraînant,

viens J'ai tant de choses à te dire...

J'en ai tant sur le cœur...

Elle le fit entrer dans une chambre qui devait servir de salon, où il y avait quelques fauteuils recouverts de vieille tapisserie, une grande glace sur la cheminée, et un piano dans un angle

— Assieds-toi 1

Et elle lui avança un fauteuil.

Elle-même s'assit, près de lui. Alors, ils se regardèrent, pendant quelques g©, condes, silencieusement.

Puii, tout à coup, jetant autour de lui un regard dans lequel il y avait une ironie pour cette misère, Savinien demanda :

— J'espère que tu vas me dire comment il se fait que toi, belle, ambitieuse et dont le rêve de toute la vie, autant que je me rapelle, avait été non point de faire un mariage d'amour, ce dont tu te souciais peu, mais d'épouser un homme pour sa fortune, comment je te retrouve encore jeune fille dans ce trou de province, habitant les écuries du château qui fut celui de ton wère. et si pauvre, si misérable, que c'est à t« prêter cent sous, pour te voir sourire ?

— Oui, tu vas le savoir, dit-elle, d'une voix sourde, accablée, il faut bien que tu le saches. Je n'ai jamais eu qu*un rêve, moi : être riche, jouir du monde où ma place était marquée narmi les plus belles, les plus enviées. Et voilà ce que je suis Voilà comment tu me retrouves 1 !

En quelques mots par phrases courtes entrecoupée?, accusant la profonde émotion que lui faisaient éprouver ces souvenirs, elle raconta sa vie depuis dix ans, depuis qu'il était parti.

Elle aurait pu se marier j des mariages avaient été proposés, mis en train, l'un d'eux fut sur le point d^aboutir,

La dot qu'on lui connaissait était belle.

Les prétendants à la dot étaient nombreux.

Tout à coup survint une catastrophe imprévue

Obstinément le comte, son père, refusa son consentement.

Vieux et confirme, le comte d'Albaron était depuis longtemps condamné par les médecins.

Ceux-ci ne lui donnaient plus que quelques mois à vivre.

En dépit de ces fâcheux pronostics, le comte, soudain, semble renaître, puiser dansfea vieillesse même de nouvelles forces, toute une vie à dépenser. Une nouvelle jeunesse raffermit ses jambes, lui redonne de la cervelle.

Il est sauvé !

Mais alors commença, pour celui qui avait vu la mort de si près, une vie de casse-cou où Pon eût juré que le gentil homme voulait perdre, dans le peu de jours qui lui restaient à vivre, sa fortune tout entière.

Eu quelques années, cette fortune se fondit entre ses mains prodigues, aux quatre vents de la vie parisienne ou de la vie cosmopolite menée à outrance, par lambeaux accrochés aux partis de baccara les plus célèbres, les plus étranges, aux originalités les plus bruyantes. Poussé par Hélène, Eenaud voulut le faire interdire.

Le comte étonna le parquet par la verdeur de sa propre plaidoirie et fut renvoyé libre, à ses conquêtes.

Ainsi que tout le monde s'y attendait cette belle ardeur tomba brusquement et on le rapporta une nuit, mort de congestion pendant un souper.

Il avait bien fait de mourir.

Il ne possédait plus rien. Et Hélène resta tille !

Apres avoir fait le récit de ce qui précède, elle s'arrêta.

Elle avait le cœur gonflé de rage et de colère, de tout un amas de rancunes terribles contre ce vieillard qui la bravait, de sa tombe } — son père, pourtant î

Ses mains, ses petites mains jolies, blanches et frêles, s'ouvraient et se fermaient dans des contractions nerveu* ses. ^

— Rien, dit-elle, rien, tu entends ? Il a fallu vendre, vendre, tout pour payer les dernières dettes. Il a fallu quitter Paris ! Il a fallu venir ici, habiter cette maison, loin de Paris où la vie est trop chère ! Et pour vivre il a fallu que Renaud se souvînt qu'il avait — heureusement— fait sa médecine ! Il a quelques clients, parmi les fermiers, pas beaucoup car il faudrait aller loin dans la campagne et nous n'avons pas d'argent pour acheter cheval et voiture. Enfin, nous joignons les deux bouts. Je travaille à mon ménage, souvent, quand la vieille Sophie est souflrante. Et j'ai fait souvent la cuisine.

— Et tu ne vois pas de remède à cette misère î — Je n'en vois pas.

— As-tu des scrupules, toi ?

— Non.

Et se levant tout à coup, avec violence :

— "^Jon, le n'ai pas de scrupules. Tous les moyens ^ me seraient bons. J'ai horreur de la misère Cela m'épouvante Cela me rend folle... Tu m'en-

tenis ?...Sauve.moi, Savinien, sauvemoi • • • • J'en suis à ce point de fièvre et de folie que si l'on venait me dire :

" Regarde cet homme. Personne ne " le connaît. Sa mort te rendrait riche. " Tue-le. Ton crime restera ignoré ! " — Tu le tuerais ?

— Aves joie ! avec joie !

— Moi aussi dit froidement Savinien, sans un sourire- Ça c'est ce qu'on appelle le coup du mandarin. Eit-ce que tu as quelque expédition de co genre à me proposer.

— Non, hélas I

— Ëh bien, cherchons autre part.

— Le mariage te déplairait-il ?

— Ça dépend.. .hum î —Une jeune fille, très jolie, avec des millions...

— Où dono, que j'y coure ? fit-il, goguenard,

— Je te le dirai.

— Alors, il y a une petite tare, comme disent les réclames des agecces matrimoniales ?

— La finie la plus douce et la plus chaste, au contraire,

— Les parents sont des forçats délibérés ?

— Pas le moins du monde.

— Je ne comprends plus.

Tu m'as bien dit que tu n'avais pas.

—Pas plus que toi, à ce qu'il me semble.

— Et que tous les moyens te seraient bons pour réussir ?

Tous, y compris le coup du mandarin.

— Ecoute donc. Il y a ici, à deux pas des Basses-Bruères, une jeune fille pour laquelle on n'a point encore fait de projet de mariage C'est la fille de Eichardier, le propriétaire du domaine.

— Le châtelain de Landepereuse ?

— Justement. Elle aura, cette jeune fille, cinq ou i^iz millions de dot. Epouse-la. .

Savinien regarda sa cousine avec stupéfaction.

— Tu te moques de moi ?

—Non.

— Alors, tu crois que je n'ai qu'à me

Srésenter, avec mes souliers qui renient, mon pantalon effiloqué, ma chemise fripée, ma redingote graisseuse, mon chapeau pelé, pour cette petite, qui est jeune, qui est belle, qui est ar chi-millionnaire,et qui,parde8sus le marché, est vertueuse — c'est toi qui lui en donnes le brevet et tu dois t'y connaître pour que cette petite, dis je, tombe dans mes bras en s'écriant : " Le voilà ! ! C'est lui I mon idéal, mon rêve 1 le bien-aimé de mon cœur 1 ! " Tu me préviendras, hein ? quand tu te seras assez moquée de moi î

Et il se mit à rire d'un rire bruyant et forcé.

Hélène restait sombre, le regard mauvais.

— Je n'ai pas dit que ce serait facile... J'ai voulu dire que c'était possible —

— Mais le moyen, le moyen !

Elle haussa les épaulesjses yeux devinrent durs, un tremblement nerveux — comme un frisson — releva le coin de sa lèvre.

— Cherche ! Le champ est vaste puisque tu ne recules devant rien... Essaye de l'honnêteté... ou essaye du crime, peu m'importe ! L'essentiel est que tu l'épouses !

—Tu la hais donc bien, cette jeune fille?

— Pas le moins du monde.

—Alors ?

— Alors, ces gens sont riches... Une fortune énorme... moi, je suis misera* ble... Je veux leur fortune je l'aurai...

— Part à deux ? fit Savinien en souriant.

— Part à deux I

Sur le visage de la jeune fille, d'ordinaire extrêmement pâle, parraissait en ce moment une fugitive rougeur trahissant, malgré son empire sur elle-même, le trouble profond où l'avait jetée cette conversation. Le silence se fit entre eux Hélène se leva, alla s'accouder à l'une dos fenêtres outertes sur la campagne et là resta longtemps silencieuse pendant que derrière elle Savinien se promenait de long en large dans le salon.

Tout à coup, elle se retourna vers son cousin.

Et brièvement, presque avec menace :

—C'est dit î

Xi inclina la tête.

—C'est dit.

— Et bien, le hasard te sert à merveil» le..

Tu vas pouvoir juger par toi-même que ta fiancée— elle appuya sur le mot — est digne en tous points du portrait que je t'en ai fait tout à l'heure...

— Comment cela ?

—Regarde au loin au bout de l'avenue de placanes qui aboutit au parc de Landepereuse, que vois-tu ? ^

— Deux jeunes femmes ou deux jeunes lîlles qui se dirigent de ce côté...

— Deux jeunes filies. L'une d'elles, la plus grande, c'est Marguerite, que tu épouseras. Elles passeront tout à l'heure devant les Ecuries, en suivant l'avenue. C'est une de leurs promenades favorites. Tu les verras.

— Derrière le rideau, si tu le veux bien... parce que, décidément, ma tenue

n'eSt pas assez distinguée pour une première entrevue... je me nuirais à moimême* ••

H^^lène eut un regard étrange :

Puisqu'il n'est pas nécessaire que

tu ^ui plaises ! I

Quelques minutes se passèrent.

Les deux ieunes filles s'approchaient lentement. Parfois elles s'arrêtaient, entraient d'un côté ou de l'autre de l'avenue, dans les champs, cueillaient des fleurs, puis, aussitôt, reprenaient leur promenade.

Bientôt elles furent pr^s des Ecuries pour que Pavinien pût distinguer leurs traits tout à son aise.

Elles étaient habillées très simplement de robes de couleur clair, et coiffées de largps chapeaux de naille bordés d'une guirlande de fleurs. Elles étaient très élégantes. Marguerite était plus gran de que Juliette et d'apparence pins robuste. Juliette était très brune, tandis qu'en Margot il y avait comme une sorte de flottement, d'ind'cision. qui, de loin, faisait souvent qu'on prêtait peu d'attention à son genre de beauté, mais qui exerçait sur tous ceux qui l'approchaient une séduction irrésistible, faite de charme exouis, de douceur attendrie, de bonté rieuse, de franchise et de loyauté. Le vipage, très réguher, était nâle, non de cette pâleur profonde d'Hélène, mais avec un courant rosé sous la peau. Les cheveux, châtain clair.paraissaient tantôt nlonds tantôt bruns.

Aussi, les veux, très grands et très profonds, parfois paraissaient bleus, de ce joli bleu d'ardoise qui met au regard tant d'expression et parfois, aussi, paraissaient bruns. Cela donna une variété inhnie à cettte physionomie, la rendait tour à tonv sérieue ou mutine, romanesque oif réfléchie, triste ou gaie, rusée ou candide.

Mais quelle que fût la nunance du moment, une chose restait de sa nature mêmp que rien ne pouvait faire l'oublier: la bonté de son cœur généreux, que n'effaçaient jamais les dernières malices de la fillette qu'elle était encore hier, ni les aspirations mystérieuses de la femme qu'elle serait demain.

Quand elle fut passée, il fit claquer sa langue contre son palais, ainsi qu'un gourmet connaisseur qui vient de savouter un vin de haut cru.

Il chercha des yeux aa cousine qui semblait indifférente.

—Hélène ?

— Eh bien, tu l'as vue ?

— Elle est tout simplement exquise !

— Oui, je te l'ai dit, elle n'est pas mal

Tant mieux. ...,,. car, besogne, bossue et manchote, tu l'épouserais tout de même, n'est-ce pas ?

Savinien se mit à rire.

—Sais-tu que tu es redoutable ?

— Pourquoi î

— Tu as une franchise qui vous casse bras et jambes.

—J'espère que tu ne feras pas de sentiment avec elle ?

Savinien alla vers Hélène, lui prit les mains et la regarda droit dans les yeux.

— Je t'avais laissée petite fille, il y a dix ans, mais je te retrouve maîtresse femme.

— Tu m'apprécieras plus tard.

— Pour t'apprécier, je n'ai pas besoin

d'attendre mon jugement est fait

sur toi Tu ne vaux pas cher

Hélène eut un sourire inquiétant-

Savinien lui lâcha les mains et ajouta en manière de philosophie :

— Moi non plus, du reste... Mais il est une question que je voulais t'adresser... Tu ne m'as pas dit un mot de Renaud... A tous ces beaux projets de fortune et d'avenir, Renaud, s'il est honnête, pourra opposer un obstacle infranchissable Est-il honnête ?

—Oui.

— Alors, ce n'est pas la peine de nous mettre au travail.

— Il est honnête. Auprès des autres il est fort, c'est un homme, Auprès de de moi, ce n'est qu'un enfant, très faible, sans énergie, qui tremble et qui implore

— Je comprends, toujours malade, toujours nerveux 1

— Tu jugeras bientôt par toi-même s'il peut être un obstacle pour jious... Sou .

viens-toi soulement que j idiâ il exécutait toutes m98 volontés et tremblait devant moi.

Il était déjà malade en ce temps-là. Il l'est encore plus aujourd'hui et par conséquent, ce que je désiderai, il le voudra, tu peux m'en croire ! . . . , Ce que j'ordonnerai il l'exécutera ou du moins n'y mettra pas d'opposition ...

Le pauvre homme 1 Elle eut un cruel et méprisant sourire.

— Du reste, Savinien, écoute, observe et juge par toi-même, car le voici ! 1

En e£fet,on entendait des pas dans la pièce qui précédait le salon et tout de suite un homme entra.

Trente ans, de taille moyenne, très blanc de peau, comme s'il était né dans le Midi; les yeux noirs, les cheveux etjla moustache noirs,

C'était le frère, c'était Renaud d'Albaron.

Il y avait, sur sa physionomie, un grand air de douceur ; dans ses yeux une sorte d'hésitation, de timidité qui dénotait une certaine faiblesse de caractère : sur son front un pli creusé par la tristesse et par les soucis, par la maladie peut-être.

Les deux hommes se serrèrent la main.

— Tu es le bien-venu aux Basses-Bruères, Savinien, dit Renaud avec une familiarité fraternelle... Tu pourras demeurer auprès de nous tout le temps qu'il te plaira. Je regrette seulement que notre pauvreté nous empêche de te recevoir avec plus de luxe et plus de confortable.

— En eflet, dit la jeune fille avec un sourire moqueur et la voix dure, nous avons juste de quoi ne pas mourir defaim. L'été cela passe encore, car il est facile de faire quelques économies. Un ne se chauHe pas et l'on dépense peu d'huile à brûler. Mais l'hiver nous faisons des dettes, et nous les payons avec les économies de l'été. Quant à mes frais de toilette, ils son nuls. Je mets, je fais, je refais, aux modes nouvelles, les robes que je portais à Paris il y a cinq ans 1...

Renaud souffrait visiblement d'entendre ainsi parler sa sœur.

Il avait baissé la tête ; ses yeux s'étaient voilés.

Hélène ajouta :

— Et j'ai vingt-cinq ans et je suis belle, et j'avais cru à une vie de fêtes et de plaisirs, d'adulation et d'admiration 1...

Renaud lui prit les mains :

— Pourquoi récriminrer? Pourquoi surtout vouloir me faire un reproche d'une existence misérable et douloureuse qui ne me pèse pas moins qu'à toi ? Ce n'était pas cette existence de gêne, de misères, que tu avais rêvée... J'en souffre donc doublement, pour moi et pour

toi ! Je voudrais te voir souriante

et heureuse, fêtée comme tu es digne de l'être par ta baaaté 1 St je t'assure que c'est un supplice de tous les jours, de toutes les minutes, que de voir ton joli visage s'attrister, tes yeux ne plus me 80urire,tes lèvres ne plus m'accueillir qu'avec des paroles cruelles, avec des allusions qui me font autant de blessures... et ton front assombri ne plus refléter qu'une incurable mélancolie Je suis très malheureux, ma

chère Hélène, n'augmente pas mon oha« grin, veax-tu ?

Il parlait avec la douceur timide d'un enfant qui redoute une gronderie de sa mère.

Sa voix était suppliante et tendre.

Hélène coula un regard vers Savinien.

Ce regard signifiait :

— Crois-tu que si jamais j'exprimais une volonté, quelle qu'elle fut, ce ' pauvre homme trouverait en lui le courage de me résister ?

Alors, le visage d'Hélène changea tout à coup,

Il y eut dans ses yeux une tendresse et sur ses lèvres un sourire doux.

Elle était vraiment belle lorsque disparaissait ainsi la dureté habituelle de ses traits.

Elle redevenait femme et vraiment femme avec ses éducations et ses enivrements.

Elle murmurait d'une voix très basse et comne pour lui :

— Henaud, ie n'ai pas voulu te faire de la peine et je te demande pardon... Tu veux bien me pardonner ?

Des larmes, brusquement, vinrent aux yeux du jeune homme.

...Oui, oui. je te pardonne, mais je t'en prie, ne te plains plus sois courageuse autrement cela me fait trop de mal... Qui sait si de meilleurs temps ne reviendront pas ?

Il embrassa Hélène et il allait se retournant vers son cousin, l'entretenir de ses voyages et de ses aventures lorsque Savinien, qui s'était rapproéhé dé la fenêtre, et distraitement suivait au loin les jeunes filles dans leur promenade, se retourne tout à coup et dit à Hélène :

— Un accident !

Hélène comprit qu'il voulait parler de Juliette ou de Marguerite.

Mais Renaud demanda :

— Qu'est ce donc ?

Et tous trois se précipitèrent vers la fenêtre.

En eôet, il venait de se passer quelque chose d'imprévu et de grave.

uliette avait poussé un cri aigu et c'était ce cri qu'il avait entendu, qui avait attiré l'attention de Savinien.

Un homme de haute taille emportait la jeune fille dans ses bras.

Elle semblait évanouie.

L'homme courait, ayant Marguerite auprès de lui, qui soutenait la tête de Juliette

Et ce groupe se dirigeait vers les Ecuriep.

— Quel est cet homme ] demanda Savinien, bas, à Hélène.

Le père Brinquetaille, oncle paternel de Marguerite et qui habita Landepereuse avec Mr Richardier, original et vieux paysan qui profite largement de la fortune de son frère. Mais qu'est-ce que tout cela veut dire ?

— Nous allons le savoir, car c'est chez nous qu'ils viennent.

Hélène dit à l'oreille de Savinien :

— C'est un hasard qui te les amène.

Les gens qui ont du génie jouissent de tous les hasards.

Savinien sourit.

— Je tâcherai d'avoir du génie dit-

Les fenêtres du rez-de-chaussé étant ouvertes, Marguerite aperçut Renaud d'Albaron.

Elle s'élança vers lui, les mains suppliantes, pâle, éperdue :

— Vite^ vite, monsieur le docteur,sauvez-la, sauvez-la.

Eu même temps Brinquetaille, avec son précieux fardeau, entrait dans la maison.

Juliette était toujours évanouie,

Il la déposa dans un fauteuil et resta auprès d'elle pour la soutenir, car Marguerite, afltolée, paraissait avoir perdu tout son sang-froid.

Qu'est-donc ? fit Renaud... Qu'y a-t-il ?

Ce fut Brinquetaille qui parla. Il ailait, vers la Loire, relever des filets lorsqu'il avait entendu tout à coup un grand cri poussé par Juliette et il était accouru juste à lemps poar la prendre entre ses bras au moment où elle allait tomber. La jeune fille, en coupant une fleur dans ces broussailles,avait été mordue au poignet par une vipère.

Brinquetaille avait écrasé la hideuse bête d'un coup de talon.

Ne vous désolez pas, madedemoi-

selle dit Renaud, je vais brûler la

plaie et arrêter la marche de l'empoisonuement.

11 sortit pour aller, dans son cabinet, chercher un instrument, un flacon d'acide chromique et des bandes de toile.

En même temps, Brinquetaille tirait de la poche de sa blouse la vipère morte et la jetait sur le parquet.

Hélène recula :

—Oh 1 elle est morte, dit-il paisiblement. Si je l'ai apportée, c'est que j'ai entendu raconter qu'eu pilant la tête et en l'appliquant comme un cataplasme sur la plaie, ça guérissait celle-ci instantanément.

— Sottise ! murmura Savinien...

Il examina le serpent, puis le lançait par la fenêtre dans les anciens fossés du château où croupissait, par places, de l'eau verte, retraite d'innombrables grenouilles :

—Il ne faut pas laisser là cette vipère, dit-il, car tout à l'heuie,en revenant à la connaissance, si cette jeune fille l'apercevait elle en serait épouvantée.

— O'est juste ! dit Brinqnetaille.

, — Du regte, il est un remède bien connu pour guérir ces sortes de plaies et si vous voulez bien me permettre de l'employer, je puis vous assurer que la morsure ne présentera plus pour mademoiselle aucun danger

— Oh ! oui, monsieur, faites vite, faites vite !

Savinien s'agenouilla aux pieds de Juliette, et avant qu'on pût l'empêcher avant qu'on pût surtout deviner son projet, son dévouement, il avait pris le poignet de la jeune fille, c.e poignet délicat, blanc et fin où il y avait deux légers point rougeâtres indiquant les traces des crochets de la vipère et appliquant les lèvres sur la plaie, il aspirait de toutes ses forces le venin mortel.

Il y eut deuz cris d'efiroi,

Marguerite s'élançait vers lui et voulait le retenir, pendant qu'Hélène disait :

— Savinien, ce que tu fais là est sublime, mais c'est une folie inutile

Mon frère eût guéri rapidement cette jeune fille...

— Oh 1 monsieur, monsieur, disait Marguerite, sanglotant.

Savinien se releva.

Il alla vers la fenêtre et cracha le venin aspiré.

Puis, souriant, sans que rien fût changé sur son visage, il s'inclina devant Margot.

— Vous aimez sans doute beaucoup votre cousine, mademoiselle ?

— Ah I monsieur.. .Si elle doit mourir, je mourrai avec elle. Je l'aime comme une sœur

— Rassurez-vous. C'est à peme si le bras désormais va enfier Et la santé générale de cette enfant n'en ressentira aucune atteinte, je vous le garantis.

Marguerite lui serrait les mains de toutes ses forces.

— Oh 1 monsieur, monsieur, comment reconnaîtrai-je jamais votre héroïsme ?

— D'une façon toute simple, mademoiselle, en n'y pensant plus et ne m'en parlant plus, je vous en prie.

£lle eut un gracieux sourire.

C'est trop me demander, mon»

sieur.

Le docteur rentrait.

— Il apprit ce qui s'était passé.

— Bien, très bien, dit-il. Mais tu t'es exposé de gaieté de cœur à un réel et très grand danger... Et dans tous les cas, je vais quand même soigner cette gentille malade Après quoi, Savinien, c'est toi que je tiendra en observation.

Juliette ne reprenait pas connaissance.

— Tant mieux, dit Renand, la légère douleur que je vais lui causer sera passée déjà quand s'éveillera la malade.

D'un coup de lancette, il réunit,' en coupant l'épiderme, les deux points sanglants où s'étaient enfoncées les dents de la vipère.

Il pressa sur le poignet pour en faire sortir le sang et le venin si la succion de Savinien en avait laissé.

Puis il versa dessus quelques gouttes d'acide et fit une injection sous-cutanée.

La jeune fille s'éveilla.

La brûlure cuisante la rappelait à la vie.

Renaud la savait délicate et nerveuse.

Il se hâta de lui dire, pojr la calmer, pour prévenir peut-être une convulsion de la frêle enfant :

—Mademoiselle, non seulement vous ne courez plus aucun danger, mais, bien plus, et grâce surtout à Savinien, vous resterez libre de ne pas interrompre les habitudes de votre vie, vos travaux ou vos plaisirs.

Ce fut Marguerite qui la mit au courant.

— Oh 1 monsieur, dit-elle alors, confuse à Savinien... ce que je vous dirai pour vous remercier ne pourrait vous dépeindre ma gratitude et mon admiration ...mais mon oncle, qui m'aime comme ei j'étais son enfant, viendra vous remercier lui-même et en voyant son bonheur, vous comprendrez tout le prix de votre dévouement

Le médecin liait maintenant le poignet avec des bandes de toile, au-dessua de la plaie.

Juliette était rassurée.

Le sang lui revenait au visage.

Puis, elle était surprise de ne ressentir presque pas de douleur.

Un peu de cuisson seulement.

Quant au bras, il ne s'enflait pas et il était à peine endolori.

Elle se leva et repensant à ce qui lui était arrivé :

— L'horrible bête, dit-elle avec un frisson Jamais plus je n'oserai cueillir

des fleurs...

— Vous ne l'avez pas tuée ? demanda le docteur.

— Excusez-moi, fit Brinquetaille, en accourant, je l'ai rencontrée sous mon talon, juste au moment où elle allait disparaître da: s un trou de mulot.

— Vous êtes bien sûr que c'est une vipère !

— Oh ! bien sûr, monsieur le comte, fit le bonhomme. Du reste, je l'avais apportée... parce que j'avais entendu dire qu'en broyant la tête

Renaud sourit et l'interrompit,

— Montrez -la moi.

— Ah I voilà, monsieur l'a jetée dans les fossés

— Pourquoi ?

Savinien expliqua les raisons qui l'avaient fait agir.

—C'est juste, tu as bien fait, dit le comte.

J uliette avait entendu.

Elle remercia de nouveau le jeune homme.

Puis elle se leva.

— Je me sens assez forte maintenant pour faire le trajet de Landepereuse.

— Veux- tu que je te porte, petite ?

fit Brinquetaille,

— Non, non, c'est inutile, père... Margot n'est-eile pas là pour me donner le bras si je sens un peu faible ?

l.es jeunes filles prirent congé.

Brinquetaille serra vigoureusement les mains de Kenaud et de Savinien, et aalua poliment Mlle d'Albaron.

— NouB nous reverrons, monsieur, si vous faites un cour séjour dans le pays, dit-il cordialement à Savinien. Etesvous chasseur, pêcheur.

— Grand chasseur et grand pêcheur.

—Alors, nous serons vite une paire d'amis.

Hélène était restée un peu à l'écart pendant cette scène.

Elle se contentait d'observer Marguerite, comme si elle avait voulu essayer de deviner, sur cette physionnomie, ce que lui réservait l'avenir.

Marguerite ne se sentait pas surveillée.

Ses beaux yeux très tendres se portaient tantôt sur Savinien avec une sorte de surprise admirative, tantôt sur le comte d'Albaron au moment où doucement, avec d'infinies précautions, le docteur soigna le poignet blessé .

Et longuement, sur Renaud s'appuya son regard qui reflétait alors une sorte de morue tristesse.

Son cœur se gonfla d'un long soupir puis tout à coup, ayant relevé les yeux elle surprit qui l'observait, assise au fond du salon.

Ces deux regards de femme se croisèrent.

Et chose étrange, ce fut Marguerite qui baissa les yeux, pendant qu'une violente rougeur lui couvrait le front et les joues

Quelques minutes après, au salon, il n'y avait plus que Savinien, Renaud et Hélène.

Le comte même sortit presque aussitôt et s'enferma dans son cabinet de travail.

C'était là qu'il passa le meilleur de son temps, essayant d'oublier la misère autour de lui.

Savinien et Hélène restèrent seuls.

Hélène sourit et à voix basse :

— Tu as eu du génie, tout simplement.

Il haussa les épaules, d'un air indiôérent.

— Peuh ! je ne suis pas un imbécile, voilà tout tout I

— Et tu es brave, ce qui ne gâte rien.

— Oh 1 il n'y avait aucune bravoure dans ce que j'ai fait.

— Cependant..

— Brinquetaille a pris pour une vipère ce qui n'était tout simplement qu'une couleuvre, dite vipérine j en ce

qu'elle ressemble à la vipère, quoique plus longue. Sa morsure n'est nullement dangereuse

— Je comprends pourquoi tu l'as jetée dans le fossé.

—Dam 1 je ne voalais pas perdre le bénéfice de mon sublioae dévouement, dit-il, avec un sourire glacé

— Ce qui serait arrivé si Renaud avait reconnu le serpent inofifeosif ?

— Juste.

EUe regarda son cousin avec admiration,

— Sais-tu que tu es très fort î • Il répondit avec modestie :

— Je le crois I

Ecuries contre château

Hélène n'avait pas tout dit à son frère lorsqu'elle avait mis sur le compte de la misère son envie d'attirer à elle une partie de la fortune du châtelain de Landepereuse.

Elle n'enviait pas seulement cette fortune de tout son orgueil contenu, de tout son désir de luxes avorté misérablement, de tous ses rêves de fêtes et de plaisirs évanouis, elle haïssait Richardier, elle haïssait Marguerite.

Et cependant Margot avait tout tenté pour attirer à elle la sympathie de la jeune fiile :

Richardier au fond, méprisait le comte et sa sœur qu'il regardait comme des êtres inutiles j le comie avait beau être médecin, le vieil entrepreneur se disait qu'il n'avait accepté d'exercer la médecine que parce que la pauvreté l'y contraignait et qu'il eût passé sa vie à ne rien faire de ses dix doigts s'il avait pu jouir de quelque fortune.

Il n'avait fait aucune tentative pour se lier avec Renaud et il avait eu soin d'empêcher Margot et Juliette d'entrer en relations avec Hélène.

Cependant les deux hommes n'avaient pas été sans se rencontrer dans \ les premiers temps du séjour de Richar- ^ dier à Landepereuse.

Juliette, d'une santé délicate, d'une

nature extrêmement nerveuse, avait été l'occasion de ses rapprochements.

Renaud était venu à Landepereuse comme médecin.

Là 8'étaient bornées leurs relations.

Mais on aurait pu espérer qu'elle» se resserreraient peut-être si quelques incidents malheureux, arrivant coup sur coup n'avaient pas attisé entre ces deux familles, une désunion qui bientôt chez Hélène, nous l'avons dit, devait se changer en rancune mortelle.

Incidents vulgaires, cependant.

C'est ainsi, qu'un matin d'hiver, l'équipage de Richardier, qui venait de conduire Margot et Juliette à la messe du dimanche, à Saint-Laurent, frôla Hélène qui s'en retournait à pied aux Ecuries.

Il avait plu pendant- la nuit.

Il y avait des flaques d'eau noirâtre tout le long de la route et les deux chevaux du coupé, en piétinant dans une de ces mares, malgré les précautions du cocher, couvrirent de boue le manteau d'Hélène.

Et même son visage en fut souillé.

Elle blêmit sous cette sanglante insul.

te et son émotion fut si violente qu'elle sentit qu'elle chancelait et que pendant une minute, craignant une taiblesse, elle fut obligée de s'appuyer contre un peuplier bordant le chemin.

L'équipage, au loin, disparaissait au tournant de la route pour entrer dans l'avenue nouvelle qui conduisait à Landepereuse.

Marguerite s'était aperçue de l'accident.

Le cocher aussi, du reste, et il s'était empressé de s'excuser auprès de sa jeune maîtresse.

Dans l'après-midi, Margot descendit à pied jusqu'aux Ecuries et demanda la tille.

Celle-ci la reçut, froide, les yeux durs, les lèvres blanches.

Margot s'avança, les mains tendues :

— KJh. ! mademoiselle, dit-elle, combien je suis désolée de ce qui est arrivé

ce matm ! Cette route, eUondrée

par places, est très diffici e aux voitures à quatre roues. Le cocher nous a déclaré qu'il n'avait pu retenir ses chevaux

les diriger à ce moment... Nous n^avons aucune raison de douter de sa bonne foi... Néanmoins, je veuz que vous sachiez que, si vous le désirez, nous sommes prêts à le renvoyer ..

Et gentiment, souiiant, toujours les mains tendues :

— Dites -moi que vous ne m'en voulez pas !

Mais ces mains tendues qui sollicitaient les siennes, Hélène ne paraissait point les apercevoir.

Pourquoi vous en voudrais-je ? simple accident Il arrive tous les jours

que des chevaux vous éclaboussent

C'est à moi de me garer... J'y veillerai une autre fois.

Marguéî'.ite essaya de faire fondre cette froideur.

Ce fut vainement.

La haine éclatait dans ses yeux de femme blessée et humiliée dans son orgueil.

Margot le voyait.

Elle soupira, n'insistait plus et prit congé.

Le malheur voulut que coup sur coup surgissent ;d'autres incidents, dus en partie, ceux-là, à l'entêtement de Kichardier et surtout à l'espèce de mépris qu'il éprouvait pour la famille d' Ai baron.

Le comte, un jour, à la chasse sur des terres banales qui bordaient l'ancien domaine, se laissa entraîner à la poursuite d'un lièvre bleesé et déborda, sans y prendre garde, sur les réserves de LandepereuÊe.

Lorsqu'il s'en aperçut et qu'il voulut rétrogarder, il était trop tari, un garde de Richardier accourait et lui dressait procès-verbal.

Il eut beau protester, vouloir s'expliquer.

Le garde répondit poliment, du reste, et bien stylé :

— Monsieur le comte aura l'oubligeance de voir M. Richardier à ce sujet. Je suis obligé, moi, de faire mon devoir...

Renaud chercha, dans son gousset, s'il n'avait pas quelque argent avec lequel il attendrirait le garde.

Celui-ci, en souriant, l'arrêta d'un gestes :

C'est inutile, monsieur.

Il remit son carnet dans sa poche»

ôta sa cape en saluant, toujours poli, et partit.

Renaud écrivit à Richardier.

Mais celui-ci tenait à ses droits.

Il avait fait réserver ses bois et ses terres, voulant être maître absolu chez lui.

Il ne répondit même pas.

Margot, mise au courant, essaya d'intervenir à plusieur reprises représentant à son père combien ce délit était léger, qu'il ne devait être attribué qu'à un malentendu, à un oubli, et que, donner suite à ce procès, ce serait se faire d'Hélène et de son frère deux ennemis de gaieté de cœur.

Richardier fit la sou rce oreille.

Et comme elle insistait, il répondit :

— Je trouve, ma chère entant, que tu t'occupes beaucoup trop de ces gens-là.

Tu^ ne perds pas une occasion de me parler à tout propos de la demoiselle et son frère. Nous ne sommes pas du même monde. Jamais Mlle d'Albaron ne sera ton amie. Jamais le comte ne me considérera comme son égal. Pour moi, ce sont donc des indiôérents. Le procès aura lieu. Je ne donnerai jamais tort à mon garde.

Puis, comme il voyait un nuage sur le front de Magot, il la prit dans ses bras et très tendrement :

— Il faut aussi que je te mette en garde contre ton cœur. Jeté sais pleine de bonté, pitoyable à tous, et ta petite imagination de jeune fille enfante bien vite toute sorte de romaiis. J'ai peur de ta bonté et les gentils de ton cœur m'effrayent. Je ne dis pas que cette famille d'Albaron, ruinée à plate couture après avoir été si puissante et si riche, ne soit intéressante ; c'est possible. Seulement, sois prudente.

Ne laisse pas s'égarer ton aâection de ce côté-là. Ne te laisse pas éblouir par le titre de comtesse. Dis-toi bien que si tu reçois de ces gens quelque avance, ce n'est pas toi que i'on vise, mais tes millions. Moi vivant, Margot, tu ne seras jamais la femme de Renaud d'Albaron. Je n'ai pas travaillé toute ma vie pour redorer le blason de ces inutiles.

ïu seras la femme d'un homme qui

aura peiné comme moi et sera le fils de ses œuvres.

Et ce sera pour ton bonheur, qu*ii soit riche oa qu'il soit pauvre, qu'il ait échoua dans ses ic^éec-- ou qu'il y ait réussi. Cestbienconvenu, chérie ?

Elle paraissait infiniment troublée.

Pourtant, avec un grand eâort, elle se remit et répondit :

— Père, je n'aurai jamais d'autre volonté que la tienne.

— Ta pauvre mère, si elle avait vécu, t'aurait parié comme je viens de le faire, mon enfant !

Margot baissa la tête.

Elle connaissait l'ic flexible énergie de son père.

Le procès eut lieu, eu efiet, et le comte fut comdamné à une légère amende.

Eufin, il se passa un fait plus grave.

Il y avait discussion, depuis la vente Landepereuse, sur une parcelle de terre des Basses-Bruères, entourant la maison et les ruines, que le comte revendiquait comme lui appartenant et sur laquelle Richardier prétendait, au contraire, avoir des droits.

Comme cette parcelle de terre — un hectare environ — pas plus que les Ecuries, ne formait esclave dans la propriété, Richardier, conseillé par Margot, qui craignait un conflit, n'y pensait plus.

Tout à coup, il se ravisa.

D'Albaron maintenant ses droits, l'affaire fut portée aux tribunaux, devant lesquels elle avait traîné pendant plus de deux ans, avec des frais éaormes.

Les trib anaux, eu dernier ressort, avaieut donné gain de cause à liichardier.

Le comte avait été coudamué à tous , les dépens.

I La perte de ce procès, les dépenses à

( payer, — ils s'élevaient à près de trois mille francs, — c'était, nous ne dirons pas la ruiue pour d'AlDaron, — la ruine était complète depuis longtemps, — mais la misère absolue, irrémédiable, puisque les gens de la loi seraient inflexibles et vendraient, pour rentrer dans leurs frais les meubles des Ecuries et les Ecuries elles-mêmes !

Et. en eâet, bientôt les frais s'accu> muièrent encore.

La saisie fut faite.

La vente fut prochaine, affichée, proclamée partout.

Cette fois, c'était la fin.

Mais la vente n'eut pas lieu : les affiches furent arrachées, les annonces disparurent des journaux j les huissiers ne se présentèrent plus plus j la terrible tempête, déchaînée depuis silongtemps, semblait apaisée tout à coup.

Renaud fut si désespéré qu'il avait, un moment, songé à en finir, d'une balle de revolver, il essayait de comprendre et n'y parvenait pas.

Hélène, également, se heurtait à ce mystère.

Tous les soirs, pendant des mois, ils se disait :

— Ce sera pour demain !

Et le lendemain se passait très calme

Le comte voulut en avoir le cœur net et se rendit à Blois.

Les gens d'aflaires le reçurent avec une extrême politesse.

Mais à toutes les questions qu'il leur adressa, ils répondirent, comme s'ils s'étaient donné le mot :

— Nous ce sommes pas pressés. Nous savons que vous êtes dans une situation gênée. Nous attendrons.

Renaud resta surpris .^de tant d'aménités et le mystère n'en fut que plus sombre.

— Un jour ou l'autre ils se lasseront, murmura-t-il, et alors la foudre tombera

Ils ne se lassèrent point, sans doute, car le comte n'entendit plus parler d'eux.

Tout autre, à sa place, en eût pris son parti, eût été content sans doute d'en être quitte pour la peur.

Mais Renaud soiflrait trop de sa pauvreté pour ne pas être fier et s erté même s'augmentait de toutes ces misères.

Il revint à Blois à plusieurs reprises et à force de patience, à force d'interroger un des clercs de l'étude où il devait la plus forte somme, il finit par apprendre que les frais avaient été payés la veille même de la vente qui devait avoir lieu.

Payés par qui ?

Soit que le clerc ne voulait point le dire, soit qu'il l'ignorait complètement, le comte ne le sut pas.

Très intrigué, il fit beaucoup de conjectures.

Son orgueil ne laissait pas que d*en souffrir.

Qaei était donc ce bienfaiteur inconnu ?

Il avait brisé avec ses amitiés d'autrefois.

Du reste, jadis, pendant sa vie de plaisirs, il avait compté fort peu d*amis <ît lorsqu'il s'était trouvé dans la gêae il s'était adressé à quelques-uns.

Plusieurs avaient prête des petites sommes.

Puis ce fut fiai.

Toutes les bourses se fermèrent.

Ce ne pouvait donc venir de ceux-là.

Il revint trouver l'huissier :

— Monsieur, dit-il, lorsque je vous ai prié de me donner quelques explications au sujet de poursuites qui étaient faites contre moi, vous m'avez répondu que vous attendiez mon bon plaisir.

— C'est vrai et je vous le répète, monsieur, vous n'avez plus rien à craindre de nous.

— Je le crois sans peine puisque,— détail que vous m'avez caché, — tous les frais ont été payés.

L'huissier, surpris, se troubla.

— Vous vous trompez, monsieur d'Albaron.

— Non. Je ne me trompe pas. Votre trouble m'en donnerait la certitude si je ne savais pas déjà. Remarquez, monsieur, que je n'ai aucune observation à vous faire de ce chef. Vous avez trouvé une occasion inespérée d'en terminer avec le règlement. Vous en avez profité. Vous avez^sagement agi. Il y a donc une main inconnue et amie qui a versé cet argent pour moi. Or, il ne me convient pan de recevoir de tout le monde Je viens vous prier, et c'est mon droit convenea-vous-en, de me confier la vérité à ce propos.

L'huissier semblait très embarrassé. — J'ai juré de point trahir la personne. — Vous n'aviez pas le droit de faire ce serment

La scène se passait dans le cabinet de l'offlcier ministériel.

Celui-ci était assis devant son bureau.

Le comte était debout auprès de lui.

Il y eut un silence.

— Je comprends, monsieur le comte, que la situation peut être, en effet, assez délicate pour vous. Cependant si je vous affirmais sur l'honneur que vous pouvez accepté cet argent qui n'a été remis avec une générosité une grâce sans pareille que je voulais refuser, prévoyant vos questions d'aujourd'hui, mais qu'on y a mis tant d'insistance que j'ai été, bien malgré moi, obligé dem'exècuter...

— Je vous croirai, mais je n'en mettrai pas moins d'énergie à réclamer de votre franchise, — je dirai même de votre loyauté, monsieur, — le nom de ce bienfaiteur mystérieux !

— Permettez-moi d'insister une dernière fois, monsieur. Songazque ce n'est pas un don que l'on à voulu vous faire. C'eût été vous humilier. C'est à titre d'emprunt que les trois mille et quelque centaines de francs ont été versés à mon étude.

Lorsque vous serez dans une situation moins gênée ou s'il vous vient quelque rente d'argent, vous rembourserez l'ar^ gent prêté et il ne serait plus que stion de rien.

—Le nom, monsieur, je vous prie......

insista Renaud.

—Le médecin américain George Gordon, votre confrère.

— Je ne le coanais pas. Je l'ai vu deux ou trois fois et je ne lui ai jamais adressé la parole...

— Je n'ai rien de plus à ajouter.

— Voilà qui est singulier, murmura le comte.

Il comprit que, de l'huissier, il n'obtiendrait rien de plus.

Mais le lendemain même il se rendait aux Rouches, maison isolée en pleine campagne, que le docteur habitait solitairement depuis quelques années. C'était un coquet château tout ombragé de grands chênes superbes et entouré de larges douves.

Etait-ce M. Georges Gordon, qui connaissant la misère du jeuae médecin lui était venu en aide ? Gordon n'exerçait pas. Il n'y avait entre eux aucune rivalité. On le disait riche et il faisait beaucoup de bien aux malheureux.

Etait-ce donc charité de sa part,aus8i, quel mobile avait poussé l'Américain à cette aumône si ce n'était la pitié pour cette détresse ?

Renaud se sentait rougir.

Qu'était-ce même que ce George Gordon ?

Personne ne savait.

Son arrivée dans le pays remontait à quelques années seulement. Elle avait coïncidée avec l'arrivé de Richardier.

Les deux hommes avaient acheté leurs propriétés chez le même notaire et le hasard d'un service rendu par Gordon à l'ancien entrepreneur avait établi des relations entre eux. Richardier, en eôet, grand chasseur on le sait, était fort gêné par une centaine d'hectares de futaies et taillis qui formaient sa bordure du côté des ^Rouches et qui étaient une retraite excellente pour le gros gibier.

Ces cent hectares avaient été ven^ dus à George Gordon avant que Richardier n'eût le temps d'y mettre une enchère.

Mais à la première ouverture qu'il er fit à l'étranger, il fut fort surpris de lui entendre dire :

, — Je tiens trop à nos rapports de bon voisinage pour ne pas consentir au rachat, que vous me proposez. Je ne suis paschaéseur. Vous évaluerez ce bois, voire prix sera mon prix.

Richardier, spontanément, avait tendu la main.

Il y eut chez Gordon une longue hésitation. On eût dit qu'il ne voyait pas cette main tendue ou qu'il avait une secrète, une invmcible répugnance à la prendre.

Enfin, il céda, les yeux troublés.

Mais l'ancien entrepreneur, en la serrant, eut un geste de surprise et comme de répulsion.

Cette main était glacée, comme une main de cadavre 1

Ce fut ainsi que les relations s'établi-

rent, et lorsque Richardier, arrondissant de plus en plus le domaine de Landepereuse, eut l'idée d'y faire entrer les deux rivesfdu ruisseau de la Dure, il trouva en Gordon un voisin commode et prêt à morceler les Rouches pour lui faire plaisir.

L'Américain ne fréquentait personne ot ne faisait aucune visite. Il limitait ses relations à celles de Richardier. Il ne se passait pas de semaine où les deux hommes ne se vissent deux ou trois foi?, Gordon semblait ne s'occuper que de culture et de recherches chimiques destinées à améliorer les engrais.

Il consacrait tout son travail et tout son temps à la terre.

Bien qu'il fût d'origine américaine, il parlait purement le français et sans accent.

C'était an homme qui paraissait beaucoup plus vieux que son âge, grand, maigre, des yeux noirs, brillants, dans une tête encadrée d'une brouissalle de cheveux blancs, dans un visage allongé par une barbe d'un blanc de neige j les yeux étaient superbes d'expressions, vifs comme ceux d'un jeune homme et d'une douceur infinie lorsqu'il se faisait souriant — et il ne souriait guère que lorsque les enfants de Richardier étaient là. En dehors de ces fugitives minutes, leur expression était une tristessse profonde, pareille à celle d'un malade qui se sait frappé à mort et dont les heures sont comptées.

A Landepereuse, il avait su attirer la confiance. Les enfants, d'instinct, avalent deviné dans le passé de cet hom* me une grande douleur qui avait sans doute brisé sa vie. Ils rapprochaient cette douleur de celle qu'ils savaient si vivace toujours au fond du cœur de Richardier. Et ils reportèrent peu à peu sur Gordon quelque chose de la pitié et de l'aôection qu'ils avaient pour leur père.

En une heure d'abandon et de ressouvenir, un jour de lugubre anniversaire, Richar lier avait longuement conté au docteur les péripéties du drame d'autrefois.

Gordon avait écouté en silence et les yeux fermés, sans interrompre une seu

le fois le douloureux récit. C'était un soir de décembre ; le vent soufflait violemment, faisant craquer les arbres, comme jadis les pics et les marronniers autour de l'hôtel du boulevard Pereire et tourbillonner la neige en rafales aveuglantss comme dans la nuit qui avait suivi le crime de Jean Vandale.

Lorsque Kichardier eut fini de parler Gordon se leva, en proie à une émotion extraordinaire, et le visage couvert d'une pâleur mortelle.

Il n'eut pas un mot pour coDsoler cet homme qui, après tant d'années, pleurait encore son bonheur brisé.

Il s'était dirigé vers la fenêtre, et malgré les rafales, malgré la neige, il l'avait ouverte, et là, il resta penché, la tête nue ploDgée clans la nuit glacée, sous les tourbillons blancs qui tantôt descendaient du ciel et tantôt, en tournoyant, semblaient remonter de la terre.

Puis, il revint à Kichardier, lui serra les mains en silence, et partit tout à coup, avec une allure étrange, trébuchant et chancelant.

On eût dit que soudain il avait été pris d'ivresse, . .^^, .

En proie aux triétesses du passé, tout à ses souvenirs de deuil et à ses regrets, Kichardier n'avait rien vu

C'était le nom de cet homme qu'avait prononcé l'huissier aie Biois. Ce fut chez George Gordon que le comte d'Albaron se renJit. - >

Aux premiers mots que dit Renaud, le^docteur rinterrompit :

— C'est vrai, monsieur... Je n'essayerai pas de nier

— Avez-vouB 80gé, monsieur, à ce qu'une pareille générosité, ainei faite, avait d'humiliant pour moi ?

— NoD, monsieur, je ne vois rien là, je

l'avoue, qui puisse vous offenser

Mais je veux toutefois vous dire la vérité tout entière afin que vous ne

gardiez pas de rancune contre moi

— De la rancune, monsieur ! protesta le comte.

— 0 J du moins une irritation qui viendrait de votre amour-propre humilié...

Et cette vérité, monsieur ?

— Je n'ai été en ceci qu'un intermédiaire.

J'ignorais votre gène si grande et l'intervention imminente des huissiers.

— Mais alors, quelle est la main généreuse 1

Le docteur réfléchit ; puis, gravement :

— Jela, monsieur, je crois bien que vous ne le saurez pas

— Pourquoi ?

— Parce que je suis seul à le connaître et que j'ai juré de n'en rien révéler à personne.

— Voilà un singulier mystère, avouezle.

— Non, allez, c'est beaucoup plus simplement que vous ne l'imaginez Ne

vous creusez pas la tête

— Ainsi, vous refusez ?

— Energiquement. Puisque j'ai jurél !

Le comte sentit qu'il serait inutile d'insister.

—11 ne me reste plus qu'à faire tout ce qui dépendra de moi,dit-il, pour vous rembourser cet argent dans le plus bref délait possible.

— Ceci, monsieur, dit l'Américain, est votre droit... Je continuerai d'être votre mtermédiaire. , . . Mais ne vous pressez pas !

Renaud^avait confié ses incertitudes à Hélène, mais celle-ci, pas plus que son frère, n'avait réussi à percer le mystère de cette aide imprévue qui les avait sau vés-

Le comte s'acquitta plus vite qu'il ne l'avait espéré.

Une rentrée de quelques petites sommes prêtées à des amis de plaisir lui permit, deux ou trois mois après, d'aller aux Kouches trouver Gordon.

— Déjà, monsieur, fit l'Américain

Cela vous pesait donc bien, ce service rendu ?

—Oui, monsiur, dit le comte,non sans dignité, cela me pesait comme une oôense dont il m'eût été interdit de recher cher l'auteur.

Gordon dit lentement :

— Si la personne à laquelle je vais rendre demain cet argent vous entendait parler ainsi, monsieur, elle en éprouverait beaucoup de peine...

Les deux hommes se saluèrent.

En chemin Renaud se disait :

gg M. Gordon portera demain l'argent

à mon bienfaiteur inconnu. En guettant son départ, en le suivant, en le surveillant, peut-être serait-il possible d'apprendre ! ...

Et le lendemain, — car M. Gordon sortit tard ce soir-là de sa résidence des Rouches, — Renaud «aché dans le taillis voisin, ne perdait pas de vu le château.

Son attente ne fut pas Ijugue.

L'Américain sortit bientôt, à pied, et se dirigea vers les bois qui rejoignaient Landepereuse.

De loin, en se cachant, le comte le suivait.

Bientôt, du reste, le doute ne lui fut plus permis.

C'est bien vers Landepereuse que se dirigeait Gordon ; l'avenue de la forêt y aboutissait directement.

Cette découverte était pour augmenter la surprise du comte.

— Qu'est-ce que cela veut dire î mnr mura-t-iL

Et par des sentiers qui coupaient les bois lattéralement à la grande avenue il se rapprochait.

Tout à coup, alors que déjà la silhouette de Landepereuse devenait visible derrière les grands.arbres que l'automne dépouillait de leurs feuille 8,une je une fille apparut dans le bois, venant du château.

Et en aper\rant l'Américain elle pressa le pas.

C'était Marguerite.

Le docteur et la jeune fille se rencontraient bientôt et, au milieu de l'avenu s'arrêtèrent.

Le comte se trouvait trop loin pour entendre ce qu'ils disaient, mais il vit presque aussitôt George Gordon retirer de son portefeuille quelques billets de banque et les présenter à la fille de Richardier.

Puis, tous deux lentement, se dirigèrent vers Landepereuse,

Très ému, il les regardait s'éloigner :

— Marguerite ! c'était elle !

Et pensif, très troublé par cette découverte, il reprit le chemin des Ecuries...

Hélène, en le voyant si préoccupé Pinterrogea. Il dit tout.

Et Hélène, quand elle fut seule réfléchi t longtemps, sans trouver la solution de ce problème .

— La fille de Richardier Pourquoi ?

pou rquoi ?

L'entrée à Landepereuse

Les relations étaient donc très tendues ainsi qu'on le voit, entre les Ecuries de Landepereuse, au moment où Saivinien arriva dans le pays.

Son intervention auprès de Juliette blessée avait été, comme l'avait dit Hélène, un trait de génie.

Il forçait Richardier à la reconnaissance.

Celle-ci, en effet, ne se fît pas attendre.

Dans la soirée même, il s'en venait très. ému aux Ecuries et serrait énergiquement les mains du jeune homme.

Les larmes le suffoquaient et l'empêchaient de parler.

— Oh ! monsieur, disait-il, vous avez sauvé cette erifant d'une mort horrible. .. je l'aime comme ma fille ,

Comment faire, monsieur, pour vous prouver que malgré mes rudes apparences je ne suis pas un ingrat ?

Et il quittait les mains de Savinien pour aller serrer celles d'Hélène, qui lui souriait en simulant la plus douce émotion, pour aller ensuite serrer celles du comte, un peu étonné, malgré tout, de voir chez lui, sous soa toit, Richardier, son ennemi ! !

— Voua vous exagérez l'importance de mon dévouement; monsieur^ dit Savinien avec gaieté. Non seulement, ainsi que vous le voyez, il n'en est rien résulté de fâcheux pour moi, mais je suis convaincu que, sans mon intervention, mademoiselle en eût été quitte pour un» enflure au bras et deux ou trois jours de fièvre

— Non, non, elle est extrêmement délicate et courait un véritable danger.

Et se tournant vers le comte :

— N'est-ce pas, docteur ?

— Il ignorait, on le sait, que léser»

pent tué par Brinquetaille et jeté par Savinien dans les fossés des Basses-Bruyères fut inoôensif.

— En eflet ,dit-il, j*estime que mademoiselle courait un grand et sérieux danger

— Un danger de mort, peut-être ?

—Un danger de mort, fit le comte. Je puis bien vous le dire, puisque le dange a disparu.

Ce lui fut une occasion nouvelle d'ex primer à Savinien, au comte et à Hélène, toute Pamitié qu'il leur ofifrait.

— Oui, oui, disait-il en essuyant ses yeux rougis, on peut bien vivre en paix, sans tracasseries. On n'est pas forcé de se regarder en chiens de faïence. Ceux qui ont trop de bonheur partagent avec ceux qui n'en ont pas assez.

Et allant à Eenaud et à Hélène :

— Monsieur, je vous prie d'oublier touteg nos petites querelles d'autrefois et de considérer Landepereuse comme votre maison Et vous, mademoiselle,

je vous supplie de ne pas empêcher cette récon cil iati on .. .

— A Dieu ne plaise, monsieur, dit la jeune fille.

Eenaud allait refuser, quand même au souvenir de ce qui s'était passé.

Un regard d'Hélène, dur et impérieux lui cloua les paroles dans la gorge.

Il avait l'habitude d'obéir, esclave de cette fille auprès de laquelle il se sentait toujours sans énergie, sans volonté, faible comme un enfant.

Il baissa 1« tête et se tut.

Ce fut Hélène qui se chargea de répondre :

—Je n'avais pu voir ces deux charmantes filles . monsieur, sans me sentir attirée vers elles par une tendresse de sœur, une affection instinctive... Vous me rendez bien heureuse en me donnant ainsi l'occasion de le leur dire et surtout de le leur prouver.

Ainsi fut scellée la réconciliation des àeux familles.

Ainsi Savinien fit son entrée au château de Landepereuse,

Il ne s'y présenta point tout de suite, cependant, il avait besoin de renouveler son linge et sa garde- robe.

Enfin, un grand dîner réunit tous ces

gens qui jusqu'alors avaient vécu en ennemis. Renaud y assista, un peu indifférent, tenu à l'écart de l'intrigue odieuse ourdie par Hélène et par Savinien, et dont le premier chaînon venait de se souder, poutant, sous ses yeux.

Au château, c'était vraiment fête pour recevoir les nouveaux venus.

Juliette était complètement remise.

Marguerite, surtout, semblait rayonner d'un bonheur infini, que |,trahissait sa physionomie animée, que criaient bien haut ses yeux brillants.

En la rencontrant une fois, Eichardier l'interrogea ;

■—Jamais je ne t'ai vue ainsi qu'est-ce que tu as ?

— Je ne sais pas, père... Tout ce que je peux te dire, c'est que jamais, en aucun moment de ma vie, je ne me suis sentie aussi troublée, et pourtant, malgré tout aussi heureuse !

— Tu es heureuse, je n'en demande pas davantage.

Au moment où l'on sortit de table, Hélène se trouva, pendant une seconde auprès de son cousin.

Elle lui glissa deux mots, en souriant.

— Eh bien, te voilà dans la forteresse.

— Oui, et je te prie de croire que je ne m'en laisserai pas déloger...

Il se tut brusquement et tressaillit.

Il venait d'apercevoir George Gordon qui tout près d'eux, pouvait tout entendre.

Gordon avait assisté à cette fête de la réconciliation.

Les deux hommes échangèreni un regard rapide.

Eien, chez l'américain, ne laissa deviner qu'il eût saisi les paroles échangées.

Savinien, du reste, n'était pas homme à s'en préoccuper longtemps.

— Après tout, s'il a entondu, il n'a pas compris !

George Gordon avait entendu.

Et rêveur, il considéra Savinien qui s'éloignait.

Daus le jardin oii tout le monde s'éparpilla quelques minutes après, afin de profiter d'une soirée douce et qu'un vent du Sud-Est rendait très reposante, Renaud se trouva tout à coup devant Marguérite.

Il ne l'avait pas cherchée.

Le hasard, seul, avait fait cette ren« contre.

Elle parut gênée devant lui et fit mine de passer, sans attendre qu'il lui adressât la parole.

Il l'arrêta d'un mot :

— Mademoiselle I . . . .

Et plus bas :

— Combien je suis touché de ce que vous avez fait pour moi, dit-il ....

—Je ne comprends pas ! dit-elle, très pâle.

— M. Grordon a gardé le secret de votre bonté et de la délicatesse de votre cœur, il Pavait promis ; mais moi, je n*a«

vais pas promis de ne point^deviner

Et je sais tout Merci encore, mademoiselle

Il la salua respectueusement et passa.

Marguerite le laissa s'éloigner, un peu interdite.

Puis, tout à coup, comme une poussée de sang vint enflammer son visage. Il y eut sur ses traits une sorte de contraction douloureuse.

Elle appuya sa main, fortement, du côte gauche en murmurant :

—J'ai mal ! j*ai bien mal 1

Puis, un efiort suprême. Elle se redresse. Son visage est calme. Ses yeux, de troubles qu'il étaient, redeviennent clairs. Le sourire refleurit sur ses lèvres. Toute souffrance a disparu.

Mais, du bout de son doigt mignon, très vite, furtivement, elle a essuyé deux larmes.

Gorge Gordon est là, tout près d'elle qui semble la guetter.

Il vient auprès de la jeune fille et lui offre son bras.

Puis, doucement, avec tendresse, il s'informe :

— Vous êtes triste ....

—Non

Il secoue la tête.

— J*ai vu deux larmess, dit-il. . . .et ce n'était point de ces larmes que le bonheur fait verser Il me semble que

j'ai pour vous autant d'affection que votre père lui-même peut en avoir. Voulez-vous me prendre pour confident ?

Elle dit, très bas :

— Je n'ai aucune

confidence à fai>

re

Puis, comme si elle avait peur de l'attrister, elle se hâta d'ajouter :

— Je suis très heureuse de votre affection et je vous en remercie.

Grâce aux invitations de Brinquetaille, enchanté de trouver un compagnon de chasse, bon tireur et infatigable corn me lui, Savinien reparut souvent à Landepereuse Bientôt même il y vint tous les jours. Il avait su se rendre utile à Richardier en différentes circonstances, avait même hasardé quelques conseils de reboisement ou de culture qui prouvaient qu'il n'était point le premier venu en la matière, lesquels conseils avaient été suivis par Je châtelain de Landepereuse.

En outre, il se montrait gai, prévenant disparaissant toujours à propos, juste à temps pour se laisser désirer eacore et bien avant qu'on se fiit fatigué de sa présence.

De goûts simples, modeste et retenu en paroles, ne cherchant point \ éblouir, mais intéressant toujours par ie récit des nombreux voyages qu'il avait faits un peu par tous les mondes, il avait su conquérir autour de lui l'estime et la sympathie.

Un mois ne s'était pas écoulé depuis que Savinien, descendu à la gare de Beaugency en piètre équipage, ayant quinze sous dans sa poche pour payer la guimbarbe de Saint- Laurent-des- Baux, avait fait son apparition aux-Basses-Bruyèrea, et déjà il était solidement installé à Landepereuse qu'il songeait, sans perdre de temps, à déclarer son amour à Marguerite.

Son amour ?

Qu'on ne s'y méprenne pas.

Son cœur était trop froid pour être capable de tendresse, trop sec et trop dur pour ressentir même un peu de pitié.

Il s'était donné son mariage comme but grandiose car la jeune fille aurait une dot supperbe et plus tard une fortune princière.

Et pour atteindre ce but, l'homme

sans foi et sans scrupules était capable de toutes les fautes, de tous les crimes,

11 était trop rusé, pourtant, et la partie qu'il voulait jouer était trop grave pour qu'il se hasardât à se déclarer brusquement, un mois à peine après son entrée au château.

Il lui fallut tout d'abord jouer la comédie de l'amoureux timide et triste, faisant de soudaines disparitions, s'ar.

rangeant pour que Kichardier fût obligé de venir aux Ecuries s'informer des motifs de sa longue absence.

Savinien devint triste, fantasque, songeur.

A plusieurs reprises, Marguerite et Juliette, en se promenant, l'avaient surpris, assis en quelque coin de bois, et les yeux rougis par les larmes !

Il était si accablé, en ces instants-là, qu'il ne les avait même point remarquées.

Et les jeunes filles s'étaient dit naïvement :

— M. d'Albaron a quelque chagrin secret, et il est trop fier pour se confier à personne.

Ce manège dura tout le reste de l'été et une partie de l'automne.

Et, à chaque époque, deux ou trois découvertes qu'il fit coup sur coup le mirent au comble de la joie en lui donnant la certitude qu'il avait réussi à émouvoir le cœur de Margot.

Un de ses premiers soins avait été de pénétrer le caractère de la jeune fille.

Ce ne fut point chose difficile, car la franchise et la loyauté éclataient sur cette physionomie.

Elle avait un regard clair et droit qui, tombant d'aplomb dans les yeux de Savinien, n'était pas sans le gêner et le troubler parfois, en dépit de sa volonté.

Il n'avait pas été longtemps, non plus sans remarquer que la gaieté de la jeune tille était bien plus apparente que réelle.

Souvent, en eflet, et sans raison, elle s'oubliait en de sombres mélancolies, en de véritables accès de tristesse.

11 avait essayé d'en deviner les causes sans y réussir.

En l'observant ainsi à la dérobée, il avait lu sur ses traits qui ne pouvaient guère feindre, une sorte de désespoir secret contre lequel, par de subits accès de gaieté forcée, de rires et de parc* les confuses, elle s'insurgeait, mais qui triomphait bien vite de ses efforts.

Quel était ce chagrin si grauHI, enfoui tout au fond de ce cœur de fillette ?

Savinien s'était posé depuis longtemps cette question.

S'il n'y avait eu que de la tristesse, Savinien aurait pu croire à quelque amour contrarié ; mais il savait, par les racontars de l'oncle Brinquetaille, que jamais Margot^n'avait fait allusion à quelque affection germée en elle et Savinien avait cru remarquer qu'à ses tristesses intimes se mêlaient des révoltes.

— Il y quelque chose assurément

Mais quoi ?

Ceux qui vivaient avec elle s'étaient bien aperçus, déjà, d'un peu d'inégalité dans son humeur, mais ils ne soupçonnaient pa» le mal aussi grave et Savinien seul l'avait découvert.

Il voulut un jour en avoir le cœur net. Sans qu'elle s'en rendît compte, l'aventurier l'espionnait maintensnt, ne la quittant pas plus que son ombre.

11 la surprit un soir, marchant très lentement dans un petit sentier du bois voisin de Landepereuse.

Elle avait l'air si triste, paraissait si près de pleurer, qu'il se montra, s'approcha d'elle respectueusement.

A la vue du jeune homme, elle eut un geste de colère, soit parce qu'elle fut contrariée de cette rencontre, soit qu'elle regrettait d'être interrompue dans ses rêveries, quelque doulereuses qu'elles fussent.

Il n'y prit point garde,

— Mademoiselle, dit-il avec la plus grande douceur, en simulant à ravir une exquise timidité, voulez-vous me permettre de vous accompagner dans votre promenade ?

Elle eut, de la tête et de la main, un mouvement de lassitude qu'il interprétait comme un acquiescement,

^-Mademoiselle, dit-il,je ne vous connais que depuis quelques mois,j'éprouve

pour vous une... grande... et respectueu-

ëe sympathie Je voudrais que

vous fussiez persuadée que je suis bien votre ami et que rien de ce qui vous touche, vous rend joyeuse, ne peut me laisser indifférent ....

Elle ne répondit pas. ^

On eût juré qu'elle n'avait rien entendu.

— Il m'a semblé deviner en vous,je ne sais quelle tristessej parfois vos yeux se troublent, votre visage s'assombrit. Ah ! si vous vouliez me croire le plus humble le plus dévoué, et le plus discret de vos amis et me prendre comme confident de votre peine secrète.

— Vous vous trompez, monsieur, dit Marguerite, après avoir tressailli comme si de pareilles paroles venaient de la réveiller... je ne suis point tripte... je n'ai aucune raison de l'être... je suis on ne peut plus heureuse... et partant je n'aurais rien à vous confier

— Si vous n'avez pas de secret, mademoiselle, pourquoi cherchez-vous aussi souvent la solitude ?

Elle se redressa et très froidement :

— Comment le savez- vous ?

Mais lui, comédien habile, joignait les mains :

— Je vous supplie de ne pas croire que j'ai voulu vous offenser... Je ne puis prétendre à connaître votre secret...

moi qui ne suis rien pour vous... qui ne suis qu'un étranger tombé par hasard dans votre vie... mais, mademoiselle, je n'ai pu , . vivre auprès de vous .... sans que mon cœur en fût profondément

troublé

— Monsieur I

— Et ces larmes mystérieuses, — oh !

vous ne pouvez nier, je les ai vues tant de fois, — s'il fallait un dévouement, le sacrifice d'une existence, quelque chose d'impossible pour en tarir la source, n'oubliez pas que je suis prêt à tout et que je mourrais avec joie pour mériter qu'une fois, une seule fois, votre regard ne soit plus pour moi, comme en ce moment, glacé et méprisant, et pour que le sourire qui va si bien à votre jeunesse et à votre beauté vînt refleuiir vos livres.

Le visage de Margot s'adoucit.

Le souvenir de Juliette et du danger

couru jadis effaçait en elle le dégoût

instinctif que iui inspirait cet homme.

Elle lui tendit la main, en souriant.

— Je sais, pour l'avoir vu, que vous

faites bon marché de votre existence.

Pardon si j'ai pu vous causer quelque

peine

Il serra doucement la main qu'on lui tendait et se retira, comprenant qu'insister serait commettre une imprudent ce.

Mais il ne la perdit pas de vue.

Caché dans les broussailles, il. la suivit. Elle vagua longtemps à travers le bois, se perdant volontairement dans tous les étroits et sinueux sentiers.

Puis elle atteignit la lisière.

Et là, debout, appuyée contre le fût blanc élancé d'un bouleau, immobile, les bras pendants, le regard fixé au loin vers un horizon que Savmien ne pouvait voir, elle s'abîma dans une sorte de contemplation.

Son visage, — chose étrange ! — paraissait en ce moment vieilli, parce qu'il trahissait une souffrance intérieure.

Elle reata longtemps, longtemps, sur la lisière.

Elle avait fini par baisser la tête et restait abîmée tout au fond du mystère de son cœur.

Savinien s'était rapproché de plus en plus.

Comme il n'osait sortir du bois, il ne devinait pas encore quel coin du paysage avait retenu tout à l'heure le regard de Margot periue daos ses rêveries.

Mais il put voir la jeune fille, sortant de son rêve, joindre les mains eu un geste de douleur, il put l'entendre murmurer, comme en une supplication, comme en appel, les yeux vers l'infini : — Mon Dieu ! Mon Dieu ! comme je suis malheureuse !! '•

Elle reprit le chemin de Landepereuse et Savinien, Dlotti derrière un buisson de ronces, de fougères et d'ajoncs, la laissa passer en retenant son souffle. La nuit descendait.

Le soleil, rouge, incendiait les cimes des sapins, là-bas, tout au fond de la plaine.

Quand elle eut disparu, il se glissa jusqu'à la bordure, jusqu'au bouleau contre lequel la jeune fille s'était appuyée et il chercha, dans la campagne incendiée par les rayons de l'astre couchant quel détail avait retenu les yeux de Marguerite.

Et il vit tout à coup, derrière des rangées de peupliers, la maison des Basses Bruyères qui semblait se faire toute petite et se dissimuler dans le lointain.

C'était bien là qu'elle regardait.

Oui, c'était de ce côté, Savinien en était sûr.

La plaine était rasée depuis le haut plateau où s'étendait le bois jusqu'à la ligne des peupliers des Basses -Bruèr es. Des chrmps, où déjà perçait l'aig^ill® verte des moissons de la saison prochaine. Des labourés qui attendait encore la semencf» De grands carrés de sarrasin non récolté et qui pourrissait sur pied, pour servir de retraite et rie garde-manger aux faisans et aux perdrix de la chasse de Landepereuse. Rien n'arrêtait la vue juf?que-là, et derrière, à cause des peupliers serrég très près les uns contre les autres, rien ne pouvait s'apercevoir.

C'é^ai*^^ donc la petite maison blanche des Ecuries que l'enfant regardait tout àl'henre avec obstination 1 Ce n'était point Saint- Laurent-des-Eaux ; Ce n'était pas non plus lep Rouches. Elle leur tournait le dos et il y avait le bois qui la séparait du village et du château.

Nul doute ; mais qu'est-ce donc qui attirerait et retenait là son regard ?

Savinien réfléchit longuement.

Je m'y perds, murmura-t-il . „ Evidemment cette âme de ieune fille n'est pas auRsi simple qu'elle le paraît au premier abord... elle à des dessous... Elle

dérobe un mystère Lequel ?

Il essaya bien de la surprendre encore pendant les l'ours qui suivirent, mais poit que Margot *^ut d'autres préoccupations, soit qu'elle eût remarqué qu'on ait purvaillait et que cet espionnage eênait la liberté de ses promenaden, il n'v réussit pas.

Cepeniant il «e produisit pendant cet automne, deux événements qui donnè-

rent espoir à Savinien et lui firent hâter auprès de Eichardier la demande délicate qu'il préparait depuis si longtemps.

Deux partis se présentèrent à quelques semaines d'intervalle, pour Marguerite : deux jeunes gens très riches et d'excellente famille recherchaient sa main.

Ils furent repoussés tous les deux.

Richardier interrogea sa fille.

Pourquoi ne voulait-elle pas ni l'un ni l'autre ? Margot resta longtemps sans répondre.

Puis comme son père insistait, elle se jeta tout en larmes dans ses bras en lui disant :

— Père, je ne veux pas me marier.

—Pourquoi ?

— Je ne veux pas te quitter.

—Tu ne me quitterais pas pour cela...

Je te verrais aussi souvent que tu le

désirerais Tous les jours, même»

s'il le fallait pour ton bonheur

— Non, non,' je ne veux pas, je ne veux pas

— 11 ne fut plus question de mariage.

Mais Savinien, joyeux, se demandait :

— Est-ce qu'elle m'aimerait ?

Une demande en mariage

Savinien était un garçon d'iniative.

Lorsqu'il avait formé un projet, il le mettait vite à exécution.

Mais ses audaces n'excluaient jamais la prudence.

Il savait Richardier on ne peut mieux disposé pour lui.

Ce fut donc à lui qu'il s'adressa tout d'abord.

Grosse partie qu'il jouait là et qu'il considérerait comme gagnée si Richardier n'était point trop étonné de sa demande.

Certes, il ne doutait pas des excellentes intentions de l'entrepreneur à son égard.

Il avait si bien manœuvré à Landepereuse depuis six mois que non seule-

ment Kichardier l'avait pris en grande amitié, et aussi l'oncle Brinquetaille, mais qu'il leur était à tous les deux nécessaire par son intelligence et son initative.

Dans le courant de décembre, il fut quinze jours sans paraître à Landepereuse.

Il ne quittait plus les Basses-Bruyères.

On le crut malade.

Kichardier s'inquiéta.

Il vint à plusieurs reprises chez le comte d' Al baron ; à toutes les questions qu'il ne manqua point d'adresser à Savinien, celui-ci ne répondit que par de vagues paroles, une contenance embarrassée, baissant la tête et détournant les yeux.

Il ne put obtenir d'explication j mais lorsque Kichardier eut demandé au jeune homme quel jour il comptait paraître à Landpereu8e,il fut tort surpris d'entendre Savmien lui dire :

Cher monsieur, pour mon repos et et mon bonheur, mieux vaut que je n'y reparaisse Jamais !

Cela rendit Kichardier fort perplexe.

Autant, nous l'avons dit, il était retors en aàaires, autant il était droit et naïf, incapable même de croire à une fourberie, dans les mille complications de la vie courante.

Il eut bien le vague soupçon d'un secret du cœar, chez le jeune homme, mais il n'osa pas provoquer ses oontidences.

Deux jours après, Brinquetaille lui apprenait, très éinu, que passant devant les Ecuries il avait surpris les préparatifs du départ de Savmien, lequel se proposait de quitter la Fiaace et de retourner dans l'Amérique du sud.

Une heure no s'était pas écoulée que Kichardier frappait à la petite maison blanche, autour de laquelle toarbiilonnaient les feuilles moites des peupliers, entraînées par un vent aigu, comme chargé de pointas d'aig ailles, venu du Nord

Ce fut Savinion lui-même qui lui ouvrit.

Il jouait son va-tout.

C'était sa dernière carte.

Si Kichardier ne l'empêchait point de partir il de 7ait renoncer à épouser Miarguérite de son plein gré.

Il ne lui restait plus, pour y arriver, que le crime.

Mais Kichardier paraissait très é« mu.

— Voyons Sa vinien, dit-il — il l'appelait ainsi parfois familièrement, — que s'est-il passé entre nous ? Est-ce que, sans le savoir, bien sûr, et sans l'avoir fait exprès je vous ai dit ou fait quelque chose que vous puissiez considérer comme une ofiense ?

— Comment pouvez-vous le croire, monsieur !

— J'ai toutes les raisons qu'd faut pour le croire, au contraire. N'avez-vous oas été bien reçu à Landepereuse ? Ne vous y consiiéraic-on pas un peu comme un tils, voua qui, étranger à Juliette lui avez sauvé la vie par votre héroïque dévouement ? Dans ces conditions, reçu par nous, traité comme vous l'étiez et, permettez-moi de le dire, aimé comme nous vous aimons tous, pour quels motifs partez-voas sans même nous avertir ae votre projet, et quittez- vous les Basses-Bruyères sans même nous faire vos adieux ? . .

— Monsieur Kichardier !

— Cela est si incompréhensible et si en dehors de votre conduite habituelle que je suis obligé de vous demander quelles impérieuses raisons vous font agu" ainsi. Avez-voas à vous plaindre de quelqu'un de nous ?

Et si cela est, de qui ?

— De personne, de personne mon

ami., et croyez bien que votre démarche et votre insistance me touchent profondément et me vont droit au cœar.

— Tout cela, ce sont des paroles, et vous ne me répondez pas.

Savmien baissa la tète.

Il paraissait très accabblé. Deslarmea lai vinrent aux yeux.

— Vous pleurez ! ah ça ! voyons, que se passe-t-il ?

tiavinien gardait un obstiné silence.

— Je suppose, n'est-ce pas ? continuait Kichardier avec sa rade bonté, que ce n'est point une question d'argent k^'

vous tracasse ? S'il en était ainsi, ie

ne vous pardonnerais pas de ne point

recourir à ma bourse Jesais bien,

pardieu, que ne vous ne roulez par sur

l'or. Ce^n'est pas votre faute car

j'ai su apprécier votre intelligence . , . . J'ai le bonheur, moi, d'être fort riche et si vous avez besoin pour sortir d'embarras et pour vous mettre le pied à l'étrier d'un bon coup de main, parlez 1 . .

Et le brave homme se hâta d'ajouter:

— Je ne veux pas le moins du monde reconnaître avec de Pargent le service que vous nous avez rendu. Ce serait vous faire une injure gratuite et m'exposer, du reste, à un refus indigoéj^je vous connais. En outre, il faudrait pour cela le quart de ma fortune tout entière, car la vie est inestimable. ..Parlez,Savinien, dites-moi, du moics, un mot Vous

restez là comme un condamné à mort...

Les larmes de Savinien coulèrent tout à fait.

Il se laissa tomber sur l'épaule de Kichardier et murmura :

— Oh ! mon ami, si vous saviez comme je Bouâre ! !

Allons,un peu de courage et faites-moi votre confidence.

Savinien essuya ses yeux.

Il parut faire un violent effort pour se calmer. Il serra les deux mains de Richard ler.

On eût dit qu'il se décidait à parler.

—Non, murmura-t-il, non, je n'oserai jamais...

— C'est donc bien grave ?...

— Oui... car il s'agit du bonheur ou du malheur (ie ma vie ...

— Et, bonheur et malheur, cela dépend de votre projet de partir ?

— Peut-être.

— De partir sans me revoir, sans faire vos adieux à Brinquetaille, sans serrer ja main de Margot, sans embrasser Juliette?...

Alors, Savinien de, nouveau, éclata en sanglots et cacha son visage sous ses doigts.

—Ah ! mon ami, vous me brisez le cœur !

— Que le diable m'emporte si je devine pourquoi, fit Richardier furieux.

Tout à coup, Savinien vint à lui, et brusquement :

— Vous avez raison, mon ami, je ne puis quitter ainsi. Je dois tout vous dire. Vous seul, du reste, êtes juge des raisons graves qui m'obligent à prendre cette... résolution désespérée Ecoutezmoi, mon ami, écoutez 1 Je suis

pauvre et vous êtes très riche je

suis très pauvre et vous avez des millions

— Oui, mais je me souviens que j'ai coaimencé par être gâcheur de plâtre...

J'ai des milions et je n'en suis pas plus fier pour ça.

Vous oubliez que vous êtes riche, mais moi, je ne puis pas oublier que je suis pauvre... Eh bien mon ami,j'allais oublier cette pauvreté qui est peut-être ma force, et dont je suis très fier, après tout, oui j'allais oublier tout cela, car peu à peu je me surprenais à des rêves d'insensé... Voup désirez savoir pourquoi je partais si brusquement, sans vous avoir revu... Eh bien, je voulais partir parce que j'ai peur.. .Ce départ était une fuite... et je ne me serais pas arrêté et je ne m'arrêterai point tant que je poursuivi par mes rêves fous, tant que je n'aurai pas mis eatre ces rêves et moi une si énorme distance — le monde entier sil le faut— qu'ils ne m'apparaîtront plus que comme les lointains souvenirs d'une autre vie des choses impalpables flottanteSjinsaisissables. . . .n'ayant jamais existé

— Et ces rêves, Savinien ? fit Richardier qui entrevoyait la vérité et commençait à être inquiet

Le jeune homme répondit d'une voix sourde :

— J'aime votre fille

— Ma fille adoptive ?... Ma nièce ?.., Juliette, enfin

— Non, Marguerite 1

— Diable ! diable 1

Et Richardier, un peu décontenancé, resta pensif.

Saviniein eut un geste douloureux.

— Vous voyez bien qu'il faut que je parte ? Je suis si loin de votre fille que ]e ne puis même penser à elle 1 C'est courir au-devant de trop de tortures morales que de rester ici où je puis d'un

j^ur à l'autre la voir unie à un étranger oui n'aura eu ane 1^ chance de naître richp» pour mériter un pareil trésor I Ce serait, cela, mon ami, un supplice insuT>portable pour moi.

Eicbardi*»r se décida à parler.

— Mon cher Savinien, la révélation que l'e viens d'entendre m'a quelque pen surpri8,ie l'avoue. Je ne m'y attendais pas.

Mai« réflexion fsite, ie ne trouve rien là de'si eTrtraordînaire. Je comprends qu'on puisse voir et connaître Margot sans l'aimer bientôt. Donc vous l'aimez.

Cela devait arriver.c'était fatal et i'aurais dû vous mettre sur vo^ gardes, ajouta-ti1 naïvement. Je suppose que vous n'avez rien laissé soupçonner à ma fille de vos sentiments à son égard ?

— Je vous lejure.

— Cela étant, je trouve la situation bien simple. Je suis assez riche pour me payer un gendre pauvre, et il ne m'est jamais venu en tête de chercher à Marguerite qui fût son égal en fortune. Dabord ce serait difficile. Ensuite, à quoi bon ? Votre pauvreté n'est donc pas pour moi, un obstacle. .

— Pour vous, peut-être mon ami, dit Savinien avec noblese, mais pour moi ce sera toujours un obstacle insurmontable .... Je ne veux pas que l'on puisse croire...

— A ce compte-là, Savinien, et si tous les jeunes gens à marier se faisaient le même raisonnement, ma pauvre Marguerite risquerait fort de rester vieille fille.

Savinien était si abattu qu'il ne releva point cette boutade.

— Le choix de Marguerite influera beaucoup, je l'avoue, sur ma volonté.

Non que je sois décidé à lui laisser faire un mariage ridicule. Mais, si l'homme qu'elle aime ou qu'elle aimera présente toutes garanties de caractère, d'intelligence et d'honneur, je ne m'opposerai point à ce qu'elle l'épouse, quand bien même il n'aurait pas un sou valant,

Savinien se jetant dans les bras de Richard ier:

— Oh ! mon ami, vous me rendez la vie en me laissant ainsi l'espérance.

— Voyons, du calme ! du calme sapris -

ti, je ne vous croyais pas aussi nerveux Je m'étais figuré que vous étiez un garçon très froid, très maître de lui ,

raisonnant tout, ne donnant rien aii hasard, se laissant conduire par le calcul de la raison bien plus que les élans de l'imagination I Je vois qu'il faut en rabattre

Et lui, tapant amicalement sur l'épaule : ^

--Vous n'êtes qu'un enfant Vous

avez vingt ans... au fond, je l'avoue, j'aime autant cela I

Et comme l'autre se cachait toujours le visage, sans doute pour lui dérober la faiblesse de ses larmes, il le redressa brusquement en le prenant par les épauies :

—C'est dit. Vous ne partez plus ?

- Je ne pars plus.

— Je parlerai à Marguerite, Je lui demanderai si elle vous aime... Je la sais

franche incapable d'un mensonge. .

si elle ne vous aime pas, si elle sent qu'elle ne pourra vous aimer, elle me

le dira. Si, sans vous aimer, elle

devine dans son petit cœur, que son amitié pour vous, dont je ne doute pas, peut se changer en un attachement plus tendre, elle me l'avouera, j'en suis sûr,

ingénuement

— Vous voulez me faire mourir de joie !

—Pas d'exaltation, je vous prie. En tout cela je m'engage à peu de chose... ne promets rien. C'est ma fille qui déci.

dera de tout. Moi, j'obéirai

Il y eut «ans les les yeux de Savinien comme un éclair de triomphe.

Ce qu'il craignait, c'était quelque entêtement de Richardier.

Quant à Margot, ne s'avait-il pas qu'il en était mystérieusement aimé ?

En quittant le jeune homme, Richardier lui dit :

— Il n'y a pas de raisons pour que les choses traînent en longueur. Venez ce soir à Landepereuse. J'airai parlé à ma fille, et je vous rendrai compte de notre conversation.

Il se séparèrent sur ce mot.

Richardier était à peine sorti qu'Hélène re . ' .

ntr

— Eh]bien ? demanda- t-elle,très pâle, très émue.

— Victoire I fit Savinien simplement.

—Tu es sûr ?

— Cet imbécile s'est laissé rouler comme un enfant.

— Oui, lui, mais reste sa fille !...

— Elle m'aime !

Jai peur que tu ne te trompes... Je

l'ai bien observée, cette fillette. Elle a un secret qu'elle cache soigneusement dans le fond de son CGeur,et ce doit être un secret d'amour

—Eh bien ?

—S'il ne s'agissait pas de toi, mais d'un autre ?

—Qui ? Elle ne voit personne...

— Elle aime autre part te dis-

je!!

—Tu sais qui î fit Savinien avec violence.

— Je te jure que je l'ignore.

Alors, comment peux- tu afiârmer î

— Je suis femme. J'ai observé. J'ai deviné ! 1

Savinien haussa les épaules.

— Tant pis pour celui-là, et tant pis

pour elle, dit-il sourdement Elle

sera à moi, je te le jure, à moi, tu entende, de gré ou de force !

Richardier vit sa fille en rentrant.

Il Ja prit par le bras et l'entraîna dans la serre d'hiver de Landepereuee, où dans la saison froide, fleurissaient les plantes magnifiques des pays tropicaux.

Avant la serre, se trouvait un salon oriental, meublé de meubles très bas, de tabourets et de divans pareils à des lits encombrés de tapis flottants et de coussins.

C'était là qu'en hiver Juliette et Margot aimaient à venir travailler.

— Assieds-toi, dit Kichardier. J'ai à te

parler

Margot s'assit souriante, tout près de son père, sur un tabouret en face de lui.

Richardier se recueillit un peu, toussa, sourit pour répondre au sourire de sa fille et déjà il ouvrait la bouche pour parler, lorsqu'une geutille main se posa doucement sur ses lèvres.

Père,dit la jeune fille.je ne l'aime pas.

Richardier, interloqué, resta un instant sans parler. .

Pourtant la petite main était rétombée, avait quitté ses lèvres et les laissait libres maintenant.

Quand il fut revenu de sa surprise :

Comment peux-tu savoir de quoi

je vais t'entretenir ?

— C'est bien simple. Depuis deux mois, deux demandes en mariage vous ont été faites. Deux fois, vous na'avez annoncé, gravement, que vous aviez à causer avec moi, comme si cela ne vous arriverais pas tous les jours, et deux fois vous m'avez conduite dans la serre, comme si toutes les chambres du château n'étaient pas propres à entendre notre conversation. Alors, comme pour la troisième fois vous m'amenez ici, avec les mêmes paroles, la même gravité, il était facile de deviner que. . . .

— Que tu te moques de ton père.

Elle lui répondit par un baiser sonore et répliqua :

— Je ne l'aime pas, cela abrège

notre entretien... Dites à ce monsieur que je ne l'aime pas.... et que je ne l'aimerai jamais... jamais... 1 . . . .

Elle ne souriait plus.

Il y avait ijursa jolie figure expressive un voile de résignation douloureuse.

Interdit, Richardier demanda :

— M.aifi tu Je connais donc ?

— Je vous jure que non

— Alors, comment peux-tu savoir que tu ne l'aimes pas et que tu ne l'aimeras jamais 1 !

— Dites-moi donc son nom, père,puisque vous le voulez I

— Savinien.

Elle en fut interdite et devint pâle.

eRichardier se méprit à cette émotion t joyeusement :

— En voici un, tu vois, qui ne t'est pas indiflérent ! 1

Elle dit, très bas, d'une voix étrange:

— C'est vrai, car je le hais sans savoir

pourquoi et j'ai pour lui je ne sais

quelle horreur insurmontable.

Richardier surpris, tout secoué par une telle révélation, regardait sa fille avec une sort d'efl'roi.

Il ne trouvait rien à répondre. Ses yeux étaient efl'arés. Et n'eût été la pro-

fonde inquiétude qui se peignit sur ses traits, son visage peut être eût prêté à rire tant il reflétait d'étonnement.

Il murmura, au bout d'un instant :

— J'ai mal entendu.

— Non, vous avez fort bien entendu»

au contraire.

— Alors c'est toi qui as mal compris.

— Je ne le pense pas.

— Il s'agit de M. Savinien.

— C'est bien de M. d'Albaron que j'ai voulu parier.

— Ahl

Et Richardier réfléchissait.

— Et tu le hais, dis-tu ?

— Et tu ressens pour lui de l'horijeur ?...

— Une sorte de dégoût.

— Pourquoi ?

— Instinct !

— Allons donc ! A de pareils sentiments, expliqués surtout d'une manière aussi énergique, il faut de graves, très graves motifs. On ne déteste pas un homme sans raisons et pour qu'il vous inspire de l'horreur, du dégoût, il faut qu'il se soit redu coupable de quelque vilenie... Dis-moi tout 1

— Je ne sais rien, je vous le jure.

— Alors, tu vas me faire douter de ta raison. Voilà un garçon qui sauve la vie de Juliette et toi qui adores Juliette, toi qui la considères comme ta sœur voilà comme tu l'en récompenses !

C'est plus fort que moi, dit Margot

d'une voix très altérée je me suis

raisonnée, je me suis reproché ce que je considérais comme une ingratitude...

je n'ai pas pu !

— Et tu me jures que tu n'as aucun reproche à faire à Savinien ?

— Je vous le jure 1

— Que tu ne connais rien de blâmable dans se vie ?

— Kien.

— Alors, ton aversion n'est que de l'enfantillage.

Elle secoua la tête.

Ses yeux s'emplirent de larmes.

— N'insistez pas, père, je vous en prie, dit-elle.

— Ainsi, je vais être obligé de lui répondre ?

— Vous^m'avez toujours promis de ne

point me marier contre ma volonté

Eh bien, père, j'aimerais mieux moufir que d'être la femme de M. Savinien d'Albaron

— Voilà qui est singulier, disait Richardier inquiet.

Il y eut un silence entre le père et la fille.

Richardier considérait Marguerite avec un regard soupçonneux, qui eût bien voulu pénétrer jusqu'au fond du cœ ur de la jolie et mystérieuse fillette.

Et chose étrange, sous ce regard paternel, bien doux, pourtant, où ne se lisait aucune colère, où il y avait seulement du souci, un peu de tristesse, sous ce regard très long du brave homme, Margot baissa lentement la tête, et aon front et ses joues se couvrirent d'une rougeur ardente.

Ses paupières voilèrent ses yeux.

Richardier lui dit, simplement aveo tristesse :

— Que me caches-tu ?

— Rien, père.

— Je ne te crois pas. On dirait que tu as quelque chose qua tu n'oses pas me dire?

— Père, je vous assure...

— Ne dis rien . Je préfère que tu te taises, car je suis persuadé que ta mens.

— Oh ! père 1... dit-elle.

Elle se laissa tomber sur la poitrine de son père.

Et là, soudain, elle éclata en sanglots.

—Tu vois bien, chérie, que tu as quelque chose ?

Mais tout en sanglotant elle secouait la tête, avec obstination.

— Rien, rien, rien ! disait-elle.

— Laisse-moi t'interroger Tu

sais combien je t'aime Je te l'ai

prouvé bien des fois tu sais que

tu n'as rien à craindre de moi ; Si

ta mère vivait, il est probable qu'elle eût pénétré, depuis longtemps déjà, le

secret de ton petit cœur Il faut

le tact subtil d'une femme pour deviner une autre femme Moi, à ce compte-là, je n'ai jamais remplacé ta pauvre mère, c'est vrai, mais du moins, tu me rendais justice, c'est que depuis le jour où elle est morte, et alors que je croyais

delà vous aimer éperdument, je me suis mis à vous aimer, toi et mon fils Martial de toute l'afiection de celle qui s'en allait ,

Vous avez perdu votre mère, c'est vrai, mais il y a toujours eu autour de de vous la même somme de tendresse...

Eh bien, chérie, suppose que ta mère te

parle par moi, en ce moment Je

te promets la même douceur, la même bonté, la même indulgence Aie confiance, fillette, et parle !—

Père, je n*ai rien à vous dire.

^Cependant, je vois que tu souffres.

Vous vous trompez, mon père... à

moins que ce soit, peut-être de voir que vous soupçonnez, chez moi, un secret que ie redoute de vous confier.

Dans ses mains, il avait emprisonné bien doucement les mains de la jeune

fille- ..XX i>

Et parfois il les portait à ses lèvres,

en les enbrassant avec timidité.

Il paraissait hésitant.

n n'osait poser à sa fille certaines questions, bien délicats.

Enfin, il s'enhardit :

Tout à l'heure, mon enfant, lorsque

tu as deviné que j'allais te parler mariage, tu m'as déclaré, avant même d'attendre que j'eusse prononcé le nom de celui dont je voulais t'entretenir, que tu

ne l'aimerais pas.... De deux choses

l'une, chère fillette ou tu as peur

du mariage, une peur irraisonnée

une peur d'enfant ou tu aimes

en secret un jeune homme et

tu redoutes que je le connaisse, parce que, selon toute probabilité, il est digne de toi bien que

Et il passa la main sur son front.

Bien que je ne pense pasque tu puisses avoir pour un homme un amour qui te ferait rougir, un amour dont tu aurais de la honte, et tu n'oserais même avouer à ton père Réponds-moi

—Je ne redoute pas le mariage.

—Bien, voilà le premier point établi ...Reste l'autre... Tu aimes ?. .

—Père....

—Si tu n'aimes pas, comment se faitil que tu aies accueilli tout à l'heure ma proposition comme tu l'as fait î... Ne cherche plus à mentir.

Elle dit très bas, toute tremblante et les lèvres frissonnantes :

— C'est cependant bien simple, mon père J'avais compris que vous alliez me parler d'umjeune homme... Or, puisque je n'aime, jusqu'aujourd'hui, personne, je vous ai dit tout de suite, n'ayant pas même besoin de connaître son nom, que je ne l'aimais pas

Richardier réfléchit de nouveau.

Cette réponse avait un semblant de logique.

Mais néanmoins, il n'était pas rassuré.

Quelque chose criait très haut dans son cœur :

— Ta fille te trompe ! Elle aime et elle souffre !

Et cela effrayait sa tendresse paternelle.

Mais il se sentait gêné ; il se sentait inhabile à percer les mystères délicats qui se cachent au plus profond de ces âmes de fillettes.

Il en était très affecté, seulement, et il laissa voir sa tristesse en attirant Marguerite dans ses bras, et'en la serrant de toutes ses forces, et en lui disant d'une voix émue entrecoupée de silences :

— Je t'assure que tu me chagrines...

Tu ne me dis pas la vérité. ..Non, non, ne proteste pas... pour la première lois de ta vis, je suis sûr que tu viens de

mentir à ton père et cela me fait

beaucoup de peine, beaucoup, beau-

coup ! Tu secoues la .tête tu

voudras prétendre encore que tu ne me

caches rien mais chérie, tout trahit

ton mensonge Tu rougis et tu pâlis!

Tes yeux se détournent des miens

et s'emplissent de larmes . . tu baisses la

tête et je sens dans mes doigts tes

doigts, tes mains qui tremblent comme à l'approche de quelque danger qui te menacerait !

Est-ce que ce n'est pas un aveu du

tout cela chérie, un aveu de ton

mensonge... un aveu du peu de confiance que tu as dans ton père qui

t'aime tant qui t'aime tant ! !

Tu me fais beaucoup de peine. Je ne méritais pas cela = . . .

Alors elle ne résista plus, et son se-^ cret lui tomba des lèvres :

— Père, dit-elle ce n*est pas M. Savinienque j'aime..

—Qui donc?

— C'est Renaud, fit-elle très bas...

Et s'enhardissant tout à coup, sans attendre que son père répondit :

— Vous m'aviez mis en garde contre

Renaud Je ne vous eusse jamais

confié mon secret... mais puisque vousmême, père,8emblez avoir de cette famille une opinion meilleure, puisque vous étiez prêt à consentir à mon mariage avec Savinien que je n'aime pas, laiseezmoi épouser Renaud, que j'aime !

— Le voilà donc, le secret de ta tristesse et de tes préoccupation 1

— Oui, père

— Hélas ! mon enfant, mon consentement s'adressait à Savinien, mais s'il s'agit de Renaud, c'est autre chose. Renaud est un être inutile, incapable d'effort et de travail, tandis que Savinien a montré partout où il est allé de grandes qualités d'énergie et d'initiative. Savinien est un homme, Renaud est un malade. Et cette dernière considération surtout m'oblige à te refuser, mon enfant, ou du moins, à te dire : Réfléchis. Renaud est malade. Nous le savons. Lui même nous l'a dit bien des fois. Ses jours eont comptés.

As-tu pensé au deuil qui suivrait peut être de bien près ton mariage ?

— Père, je l'aime mon amour lui

rendrait la santé, la vie 1

— Ma pauvre fillette ! Non, non, je ne veux pas te laisser ainei sacrifier ton existence et te faire la garde-malade de cet homme.

— Père, je l'aime I

— Mais lui, sais- tu s'il t'aime.

— Je l'ignore

— Tu me le jures ?

— Je vous le jure...

11 lui prit les deux mains de nouveau et tendrement il dit :

—Ecoute-moi, Margot Si Renaud

est un honnête homme, quel que soit son amour pour toi, jamais tu ne connaîtras cet amour. Si Renaud est un honEête homme, sachant combien il est malade et qu'il est condamné, jamais il ne consentira à ce sacrilège d'accoler ea vie cen:c]il(td à .'a icltste

jeunesse d'une jeune fille comme toi...

— Oh ! mon père 1

— Ou, s'il le fait, s'il découvre ton amour, s'il abuse de ta faiblesse, c'est qi.'il obéira à quelque infâme calcul où son cœur ne serait pour rien, où ton amour, serait bien peu de chose, et où ta fortune serait tout !...

Et avec une grande tristesse qui mit des larmes aux yeux de la jeune fille :

— Au nom de ta mère, mon enfant, bien- aimée, promets-moi que tu ne feras rien pour instruire ce jeune homme de

ce passé ! Je ne m'opppoaerais

pas à ton mariage, mais ton mariage

ferait ton malheur Jure-le-moi,

chérie

— Je vous le jure,père,fit-elle troublée. — Bien, Je suis on peu plus tranquille. Et n'oublie pas, si jamaib tu es tentée de faiblir, ce que je t'ai dit : " S'il est un honnête homme, Renaud ne sera jamais ton mari !

Margot le quitta, malgré tout heureuse, comptant sur un hasard, trop aveuglée par son amour pour redouter l'avenir.

Richardier n'était pas sans se sentir fort décontenancé en ce oui concernait Savinien en particulier.

Comment aîlait-il lui rendre compte de cet entretien ?

Et surtout comment luiferait-li comprendre l'impression si fâcheuse, si singulière, qu'il avait produite ?

La réponse de Margot avait été aussi cruelle que catégorique

Aussi, ce ne fut pas sans ennui et sans grand embarras qu'il voyait s'écouler les heures de cetto journée.

Savinien, fidèle au rendez-vous, arriva dans la soirée.

Il comprit tout de suite, à la façon dont il était abordé par Richardier, que la réponse n'était pas favorable.

Déjà les quelques paroles de sa sœur avaient éveillé ses inquiétudes et l'avaient mis sur ses gardes en lui enlevant un peu de ses illusions.

Savinien venait dîner.

C'était une nouvelle complication pour Richardier, qui, bien que doué d'un robufcte appétit, ne put ouvrir la bouche.

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