LA CRITIQUE RATIONALISTE : E. RENAN
spontanément en mémoire, à propos du grave historien qui nous occupe. Le bonheur que Frédéric Hurter éprouva dans la possession de la foi catholique avait été pour lui, suivant le mot d’un pape, la récompense de ses travaux consciencieux. Dans ses fouilles à travers les ruines du moyen âge il avait rencontré, toujours debout dans sa structure délicate et grandiose, le merveilleux édifice de l'Église; il s'était arrêté en esprit au pied du trône pontifical, et il y avait vu s’asseoir une succession de papes constituant, en dépit des défauts inhérents à l'humanité, la série de souverains la plus utile et la seule vénérable. En regard de leurs efforts pour maintenir la pureté de la foi, quel plus affligeant spectacle que les variations des sectes protestantes, leur faveur auprès des rationalistes ? Enfin, la vue des malheurs engendrés dans les États européens par l’irréligion contemporaine lui avait fait toucher où est la vraie, où la fausse civilisation. Aux fruits il avait jugé l’arbre.
Lassitude du rationalisme, besoin d’autorité et d’unité religieuses, impossibilité d'expliquer naturellement le triomphe du christianisme à son berceau et à travers les âges, admiration de sa morale parfaite, de son rôle social, de sa durée victorieuse des révolutions, tel est le faisceau des raisons qui se complétèrent dans l'esprit d'Augustin Thierry, pour le rattacher par un lien indissoluble à la foi de son baptême. Mgr Perraud, n’en rappelant que quelques-unes, a pu écrire, avec sa haute autorité dans la matière, qu'elles sont « solides, péremptoires, vraiment scientifiques ». Ce jugement catégorique laisse bien loin les équivoques, les sous-entendus, les misérables manœuvres du style louche et ondoyant de Renan.
4. En voici un échantillon : « De là une situation contradictoire, mais pleine de charme pour qui savait l'observer, où la candeur de sa belle âme, la finesse de son esprit et sa naïveté d'enfant se montraient dans tout leur jour. L’objection lui souriait autant que la réponse, et, dans l'abandon de l'intimité, il se laissait aller à des concessions, dont il eût été facile d'abuser. Parfois il s’y mêlait une fine et douce ironie, que les personnes d'un esprit étroit et dogmatique n'apercevaient pas. Le genre de politesse exquise qu'il avait pour les femmes, il l'avait pour le prêtre. » (P. 136.) Comme le dit si bien M. Aubineau, c'est se donner beaucoup de peine pour brouiller les choses.
M. J. Bonnet, dans la Revue chrétienne, a tàché de tirer à soi, c'est-à-dire à la Réforme, la jeunesse, ce qu’on pourrait lui concéder en partie, et même les dernières années, ce qui est une contre-vérité, du catholique que fut, vivant et mourant, Augustin Thierry!. C’est aller plus loin, en un sens, que Renan lui-même, écrivant : « Le catholicisme lui apparaissait comme la plus complète des religions, et surtout comme la religion de la France. Il s’y attacha sincèrement... » Les matériaux mis en œuvre par le directeur du Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français sont nombreux et de première main. Renan ne se couvrait que d'un article de Bourquelot, dans l’Athenæum français. M. J. Bonnet étala à profusion des papiers intimes et des correspondances inédites. Il a suivi Thierry sur les bords du Léman et les rives de la Méditerranée, surprenant ses poéliques rêveries d'amour, reconstituant son entourage, coupant dans ses petits papiers des maximes de tolérance en faveur des diverses communions chrétiennes*?. Une courageuse résignation au devoir et l’immolation des sens aux joies austères de l'esprit clôt les strophes extraites des Juveniliaÿ. Les lambeaux arrachés à la correspondance sont absolument insignifiants, opposés, sur la question protestante, aux souvenirs de Hamon, Gratry et Mgr Perraud. Une véritable pierre de touche à laquelle on ne saurait se méprendre, c’est le culte, sinon la dévotion, d’Augustin Thierry envers Île Dieu caché de l’autel. « Dans une de mes visites, dit le curé de Saint-Sulpice, voilà qu’à ma grande surprise il récite,
4. Jules Bonnet, né à Nimes le 30 juin 1820, auteur d’une thèse sur Olympia Morata (1850), de la publication des Lettres francaises de Calvin (1854), de Récits du seizième siècle, ete., dirigea, pendant vingt années (1865-1885), le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme francais, dont il demeura ensuite secrétaire. La Revue chrétienne le compta parmi ses premiers rédacteurs. Il mourut à Nimes le 23 mars 1892. Cf. Encyclopédie des sciences religieuses, par Lichtenberger, t. XIII, p. 25, et la Revue chrétienne du 15 avril 1892, pp. 169-170.
2, « Je travaille donc à devenir bon catholique, sans croire pourtant que ce soit la seule manière d’être bon chrétien. » Cité par J. Bonnet, Quelques souvenirs, p. 20.