Univers des mardi 16 et vendredi 19 septembre
précurseur — ouvrait sa classe par ce propos : « Messieurs, vous voici tous en humanités; je veux vous traiter en hommes : nous supprimerons la prière. » De leur côté, les élèves supprimaient les devoirs, lisaient Rousseau, Paul de Kock, Balzac, Mérimée, George Sand, Sue, Soulié. L’honnèête Léon se contentait de Mmes Cottin et de Genlis, des romans de Walter Scott et de Cooper. Il apprenaïit par cœur des pages choisies de Notre-Dame de Paris et du Dernier jour dun condamné, dévorait les vers de Hugo et de Musset, et même, avec ses camarades et malgré la vigilance de l’administration universitaire, il avait assisté aux premières du ÆRot s'amuse et de Lucrèce Borgia.
De cette éducation littéraire il ne gardait d’autre notion que celle de son ignorance; son éducation religieuse, si elle avait existé, aboutissait à l’indifférence. Heureusement, le dégoût de tout ce que dans son collège il avait vu et entendu, l'esprit d'opposition contre les représentants de autorité, et premièrement contre celle de ses maîtres, le portèrent bientôt à regarder avec curiosité aux choses et aux hommes de l’Église. Il les aborda par la littérature, s’indignant par exemple, en romantique épris du vieux français, que ses professeurs de lycée ne lui eussent pas révélé saint Francois de Sales écrivain. Par une route sinueuse et fleurie, le doux évêque de Genève le mena à l’évêque d’'Hippone. Les Confessions de saint Augustin le bouleversèrent « jusqu’au fond de son âme ». Des Confessions il passa aux Lettres, y prenant goût, les annotant sérieusement, et parfois, ébloui, éperdu, ne sachant presque où se retrouver. Il retombait de là, a-t-il écrit lui-même, dans sa sotlise et son orgueil; mais il n’osait rompre avec les ténèbres et tournait le dos à la lumière.
Étudiant en droit, élève de l'École des chartes, il suivit quelques cours des derniers maitres distingués que la politique n’avait pas enlevés au Collège de France, notamment ceux de J.-J. Ampère publiés depuis sous le titre d'Histoire littéraire de la France avant le douzième siècle. « Les lourdeurs, les ânonnements, les incohérences » du professeur lui rendirent fastidieuses des conférences qu'il avait espérées pleines de charme ; il en garda rancune et bientôt nous ver-
rons l’ancien auditeur se faire « peut-être une joie maligne de relever les calomnies et les opprobres contre la vérité et l'Église, dont le pauvre J.-J. Ampère a naïvement et niaisement bourré ses pages en répétant ses devanciers ». A la dureté de ce langage, nous pouvons pressentir avec quelle verve vengeresse il s’en prendra aux « imaginations abracadabrantes » de Michelet, aux « pages coriaces de Fauriel et de Sismondi » et même aux récits d’Augustin Thierry qui « dans la correction châtiée de son style » ne lui semblent pas non plus résonner assez juste au diapason de la vérité.
Ces auteurs le mirent du moins sur la voie. Les sources ! C'était la devise du moment. Il y recourut, et dès lors il commença dans les textes un travail de contrôle dont sortiront des volumes de critique.
L'heure de la conversion approchait. Les Sermons de Bossuet et les Pensées de Pascal avaient achevé l’œuvre de saint Augustin. La visite du monastère restauré de Solesmes lui fit admirer le beau, là où il apercevait déjà le vrai. Mais d’une impression religieuse à la pratique des sacremenits, la distance est encore longue et parfois pénible à franchir. L'instant où il s’agenouilla aux pieds du prêtre lui brisa le cœur. En se relevant, il était renouvelé et n'avait plus qu’un désir : être un fils de l’Église, reconnaissant et dévoué, être en outre « un fils laborieux ». Nommé archiviste départemental d’Indre-et-Loire en 1840, il devint vers le même temps collaborateur de l’Univers. De la correspondance de dix années entre Tours et Paris, qui nous montrerait à quel point il subit le charme et l’ascendant de la franche et puissante nature de Veuillot, il n’a encore été livré au public qu’un mince filon, assez pour faire vivement désirer la mine tout entière. Nous n’y apprendrons peut-être rien de plus quant à la force d’attraction exercée par le maître sur le disciple. L'auteur des Pèlerinages de Suisse, le converti de Rome et Lorette, l'avait attiré par le spectacle de son existence de travâäilleur, la séduction de son prestigieux talent de polémiste et l'exemple d'un dévouement absolu à l'Eglise. Ils se comprirent vite et à fond.
Je m'étais donné à l'Univers comme Louis Veuillot aimait qu'on s’y
donnât. Ce fut là sans doute la cause de l’affection qu’il m'a portée et très certainement l'unique but et la raison première de l'effort de toute ma vie. J’aimais l'Univers, parce que je le voyais voué uniquement à la
cause de Dieu.
Les articles d'Aubineau à cette époque, retirés par lui dans ses vieux jours et réunis en livres, forment une douzaine de volumes. Sa première victime fut J.-J. Ampère à qui il se vante d'avoir fait passer « une heure assez amère »; la dernière fut notre Augustin Thierry.
On devine l’inspirateur.
Louis Veuillot prenait plaisir à ces réfutations. Il m’y encourageait, et quand il entreprit plus tard sa publication de la Bibliothèque nouvelle, il m'offrit tout un volume pour me donner carrière sur M. Augustin Thierry. Il y avait déjà longtemps que les récits de l'historien étaient le thème de mes recherches ; mais je me perdais dans la comparaison et le rapprochement des documents ; je me serais amusé et perdu peut-
être san fin, si Je n'avais été pressé et obligé de ramasser et de nouer le faisceau de mes remarques.
La tentative était hardie; elle ne fut pas d'abord couronnée de succès. Le volume fut écoulé à vil prix, exporté en Amérique, mis en partie au pilon. Un tiers des dix mille exemplaires périt ainsi. Au bout de quelques mois, le public se ravisa et le reste fut enlevé par les lecteurs ecclésiastiques. La presse parisienne avait fait la conspiration du silence; les Annales de philosophie chrétienne! et la Bibliothèque de l'École des chartes? prirent parti pour le critique ; les Débats s’indignèrent de ce qu’on eût osé toucher à l'écrivain universellement révéré.
Les coups, il est vrai, n'étaient pas portés d’une main légère. Aubineau comptait alors trente-cinq ans; or il fera cet aveu à soixante-quinze : « J'avais et j'ai peut-être toujours encore la main assez dure, bien que cela ne convienne guère à mon âge. » Mais, outre le manque d’un modèle de parfaite modération qu’il eût vainement demandé au terrible jouteur son maître et son ami, le ton général de la presse catholique
1. Annales de philosophie chrétienne, 1853, t. I, p.364-369. Article signé : « Combezuille, »
2. Bibliothèque de l'École des chartes, septembre 1852-août 1853, 3° série, t. IV, p. 406-407. Article signé : « A, de La B.»
envers Augustin Thierry lui fournirait au besoin quelque précédent et quelque excuse. Tel autre, comme lui, s'était incliné plein de respect devant le mâle courage du second Homère et du nouveau Milton; il aurait volontiers, disait-il, laissé tomber le scalpel de la critique, mais en s’adressant une question « plus pénible encore que la vue d’une cécité physique : celle-ci ne serait-elle pas le signe vivant d’une cécité sptrituelle qui se refuse à laisser pénétrer dans la plus haute région de l'âme les rayons divins d’un autre soleil, seul principe fécondant des intelligences ? » On lui reprochait, dans ses Considérations, de ne faire à travers tant de pages graves et austères que la sèche analyse aride des systèmes écroulés, et de n’y avoir pas dressé le bilan de la science catholique alors florissante ; dans ses Récits, de ne peindre que la brutale nudité de la nature barbare ou les hideux oripeaux de la civilisation romaine décrépite, sans montrer assez l’action lente et soutenue de l'Église en faveur d’une civilisation nouvelle. Le fougueux critique qui développait ces reproches dans la Revue de M. Bonnetty, à l’occasion de la publication, en 1840, des six premiers Récits mérovingiens précédés des Considérations sur l’histoire de France, rendait pourtàant finale et bonne justice à l'esprit de retour religieux qui se manifestait déjà sous la. plume de l’auteur.
Nous devons, disait-il avant de terminer, une louange sincère à M. Thierry. Il paraît avoir à peu près renoncé à cette haine ridicule pour le catholicisme qui caractérise ses premiers écrits. À part quelques réminiscences de dédain, sa plume oublie ces phrases amères où l’exagération le dispute au faux : qu’il en recoive nos remerciements.
Cela n’empéchait pas Montalembert lui-même, l'écrivain parfait gentilhomme, l’orateur parlementaire et mesuré par excellence, de déclarer ironiquement quatre ans plus tard, que l’«on peut juger de la bonne foi de M. Augustin Thierry» dans telle question sur saint Anselme ?.
Cette insinuation, la plus désobligeante de toutes, est mal-
1. Université catholique, recueil religieux, philosophique, scientifique et littéraire. Paris, 1840, 2° semestre, t. X, pp. 134 sgq.
2, Montalembert, Saint Anselme. Paris, 1844, in-18, p. 105, note 2. (Mémoire paru d’abord dans le Correspondant des 25 juillet et 10 août 1844.)
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heureusement celle que M. Aubineau reprenait en 1851 avec le plus d’insistance et à laquelle il semblait s'attacher de préférence, un peu à propos de tout, des plus minimes détails comme des théories générales. Ce n’était pas assez de l'avoir comparé à Voltaire, en se demandant tantôt si les sacrilèges diatribes du philosophe ne sont point surpassées peut-être en audace et en artifice par tel chapitre d’Augustin Thierry; tantôt, comment cet historien sérieux et grave a pu donner dans de tels écarts :
Que Voltaire ou un autre, dans un jour de joyeuseté, se permette des propositions pareilles, on y verra un horrible libertinage d'esprit condamnable en toutes circonstances ; mais qu’une telle absurdité se trouve dans un ouvrage historique qui a pris rang parmi les chefs d'œuvre de l’étude et de l'esprit de notre siècle, dans un livre qui a ouvert à son auteur les portes de l’Institut, qui lui a attiré une considération universelle et lui a donné un grand renom de science, n'est-ce pas là, nous le répétons, une honte et un scandale? et qui faut-il chercher à stigmatiser davantage, de l’auteur capable d'inventer de pareilles billevesées, ou du public disposé à les accueillir ! ?
Ces invectives emportées ne pouvaient atteindre Augustin Thierry aussi péniblement que la froide Conclusion du réquisitoire; là, il était accusé d’avoir falsifié sciemment les textes, falsification sinon toujours formelle, du moins négalive par le silence volontaire passé sur certains faits.
Et ce fut ici qu’éclata dans tout son jour le beau caractère de lhistorien. L'ouvrage de M. Aubineau avait paru en 1851. Dès 1852 M. Thierry, vivement blessé, mais d’une blessure salutaire, reconnaissait noblement ses erreurs et entreprenait de soumettre l’Histoire de la Conquéte à une nouvelle revision, et même à la refonte de parties importantes ?.
Ce travail, qui devait absorber, durant ses quatre dernières années, les heures de repos ravies à ses souffrances, était commencé depuis un an; il se poursuivait avec d’héroïques