M. Aug. Thierry, pp. 228 et
2. Avertissement des éditeurs, en tête de l'Histoire de la Conquête, nouvelle édition revue et corrigée. Paris, Furne, 1859, in-8. Cet avertissement, daté du 1°* décembre 1858 et signé : « Amédée Thierry » et « Henri Martin », contient des renseignements bibliographiques précis et complets sur l'œuvre de la correction,
et consciencieux efforts. Pareil au scribe donné en parabole par l'Évangile, Augustin Thierry continuait à dicter ses quinze à vingt lignes par jour, tirant de son trésor inépuisable de nouvelles richesses qu'il alliait avec art aux anciennes, quand, l’été de 1853, il reçut fort inopinément deux volumes in-8, envoyés de Bourg-en-Bresse et présentant pour titre : Défense de l’Église contre les erreurs historiques de MM. Guizot. Aug. et Am. Thierry, Michelet, Ampère, Quinet, Fauriel, Aimé-Martin, ete., par l'abbé J.-M. Sauveur Gorini, membre de plusieurs sociétés savantes. Lyon, Girard et Josserand. Quelles étaient ces sociétés de province et qui était cet auteur ignoré à Paris ? L’étonnement du grand éerivain, célèbre en Europe, eût redoublé s’il eût connu l’obscur critique qui s’attaquait à sa gloire, mais avec de tout autres armes que le précédent, et cherchant moins à frapper fort qu'à viser juste.
C'était un original personnage que ce prêtre au nom italien, fils de pauvres ouvriers français et pour lors curé de Saint-Denis, non aux portes de Ia capitale de la France comme l’imaginèrent ses premiers admirateurs, mais au diocèse de Belley, ancienne capitale du Bugey. Un évêque d'Italie, exilé à Bourg par Napoléon I°"', avait veillé sur son enfance en déposant dans son cœur le double amour de la pureté et de l'étude, incarné en saint Louis de Gonzague qu'il lui avait donné pour modèle‘. Ecolier plus travailleur que brillant, Sauveur avait gravi, avec une constance égale à sa peine, les degrés du sanctuaire. Ordonné en 1827, il était deux ans plus tard professeur d’humanités au petit séminaire de Meximieux. Une disgrâce l’enlevait en 1829 à sa chaire de belles-letrres et l’envoyait — le déportait presque — au presbytère de la Tranclière ?.
1. Nous nous sommes contenté de résumer ici les premiers chapitres de la Vie de M. Gorini, par l'abbé F,. Martin, chanoine de Belley, deuxième édition. Paris, 1863, in-12. Des extraits de la correspondance originale de l’abbé Gorini, gracieusement transcrits pour nous par M. Micaud-Gorini, nous ont permis de constater le soin et l'exactitude avec lesquels a été composée cette intéressante biographie, Il est seulement fâcheux qu’on y ait reproduit ( page 225) l'erreur de la Vie de M. Hamon et substitué M. AÆenri Wallon à Jean Wallon,
2. La Tranclière n'était ni un village, ni même un hameau. Deux eent cin-
Dans la pauvre maisonnette, aujourd’hui fameuse pour avoir été près de vingt ans l’ermitage de ce reclus du travail forcé, la première difficulté était de se procurer des livres sérieux. Des livres, avec les huit cents à mille francs de son budget annuel, il eût été bien chimérique au desservant de la Tranclière de songer à en acheter. Son argent, qui allait plus souvent aux indigents du dehors ou du dedans qu’à luimême, ignorait le chemin des éditeurs. Que faire? D’autres eussent tourné des yeux vers Lyon ou vers Paris, rêvant d’y mener dans les grands dépôts scientifiques cette vie de chercheur que son ami l'abbé Christophe, curé de campagne aussi, mais aux portes de Lyon, employait à écrire l’Aistoire des papes au quatorzième siècle; où mieux encore l'existence studieuse et fébrile qu'Augustin Thierry avait pratiquée et si bien décrite. Quel serrement de cœur pour lui, au milieu de ses brouillards qui duraient six mois de l’année, de se représenter au loin, dans la ville des lumières, l’auteur de la Conquête de l'Angleterre faisant, « au plus fort de l'hiver, de longues séances dans les galeries glaciales de la rue de Richelieu, et plus tard, sous le soleil d'été, courant dans un même
jour, de Sainte-Geneviève à l’Arsenal, et de l’Arsenal à
l’Institut! ». Comme pour lui aussi les semaines et les mois se fussent écoulés rapides et utiles, en ce paradis des chercheurs !
A force de s’ingénier, il parvint du moins à adoucir les souffrances de son purgatoire. Bourg, le chef-lieu du dépar-
. tement, était à 15 ou 16 kilomètres. L’honnète curé y avait
quante habitants dispersés dans les marais y composaient une paroïsse non érigée en succursale, La variété des saisons, dans cette steppe presque inhabitée, consistait à passer des inondations de l'hiver aux miasmes du printemps, et de la désolante sécheresse de l'été aux fièvres pernicieuses de l'automne. Au centre de ce paysage hollandais ou sibérien, le logis de M. le Curé ressemblait pas mal à une isba. Quelques pièces le composaient, ayant pour carrelage la terre battue, pour tapis l'herbe qui poussait entre les fentes. À travers les murs dégradés, le vent et la pluie s’exerçaient librement. Par les temps de gelée ou de neige, les loups affamés s’avançaient en hurlant jusqu'aux haies vives du jardinet et dévoraient le chien de garde. Un méchant réduit servait à la fois de cuisine et de salle à manger, de salon et de cabinet de travail, voire de bibliothèque, 1. Dix ans d'études historiques. Préface, p. 307.
quelques amis. Auprès d'eux il se faisait mendiant et empruntaitavec promesse de rendre. Un excellent homme de libraire lui ouvrait tout son magasin, devanture et arrière-boutique, le laissant à son aise fureter dans les publications nouvelles. Il prêtait moins. Gorini s’installait sur les tables d’étalage, prenant sur place des extraits, sans couper entièrement les pages ni fatiguer les couvertures. Puis, chargé comme un portefaix, il repartait pour son presbytère, le dos pliant sous une pile d’in-folio calés par des brochures et des journaux.
A l’arrivée, il empilait son butin dans sa cellule d’anachorète, une partie au fond d’une armoire, car il n'avait ni boiserie ni rayons de bibliothèque, une partie sur un mauvais pupitre fabriqué au couteau, dans la légendaire salle à manger dont les sièges, les meubles, le sol même disparaissaient bientôt sous les livres. |
Ces volumes, si encombrants que la circulation en était interdite autour d’eux, il ne les avait pas amenés là, à la peine de son corps, pour n’en regarder que le titre ou n'en feuilleter que la préface. L'œuvre du dépouillement commençait etce n'était qu'après avoir fait rendre au contenu, scrupuleusement étudié, tout ce qu’on peut tirer d’un texte en le pressurant, qu’il les reportait à leurs propriétaires.
Mais le suc ainsi extrait, où passait-il ? L'abeille qui recueillait ce miel, travaillait-elle pour soi ou pour les autres? Savait-on en dehors des paysans de la Tranclière, naïfs admirateurs des prônes où le curé se mettait à leur portée, que ce prêtre avait fait un pacte avec les livres? L’administration diocésaine ne pouvait éternellement ignorer que le pasteur dévoué de cette petite paroisse de cultivateurs se livrait jour et nuit à un travail intellectuel, qui, joint à l'air malsain du pays, altérait gravement sa santé. Le mérite joint à la modestie avait fini par percer. Après vingt ans l’on revenait sur l'erreur de la disgrace.
En dépit du désespoir de ses ouailles qui, avec la finesse des simples, avaient deviné dans leur humble desservant un homme d’un mérite supérieur à son poste, l'abbé Gorini fut arraché en 1847 à son presbytère de la Tranclière, pour être rapproché de Bourg. Il était nommé curé de Saint-Denis,
Lot dm ds ds À dé ne :
jolie paroisse d’un millier d’âmes, à moins d’une lieue du chef-lieu du département. Presbytère entouré d’un verger; ombrages délicieux qui invitent à la lecture. L’assiduité à l'étude reprit de plus belle.
Déjà les travaux de l’abbé avaient trouvé un premier débouché. La Revue de l’Institut catholique à Lyon leur faisait bon accueil. Un érudit distingué, traducteur de Sidoine Apollinaire et de saint Jérôme, M. Collombet comprit qu’il était temps d'engager l’auteur de ces essais dans une voie plus haute et plus large. Ille conjura delivrer enfin au grand public le fruit de ses immenses recherches. Gorini n’avait jamais été avide de publicité. Les ouvrages modernes, en lui offrant le spectacle, étalé impudemment ou habilement voilé, de l'orgueil allié à l'ignorance ou à l’erreur, n'avaient pu que lui inspirer des pensées analogues à celles du P. Gratry écrivant dans son Journal de vingt ans : « homme littéraire, dangereux et vain !. » Encore plus le curé de Saint-Denis vivait-il étranger à l’art de la réclame.
Mais il avait du bon sens et de la foi.
Le bon sens lui disait, par la bouche de ses plus sages amis, combien il est stérile de vivre pour tout préparer, et de mourir sur ces préparalifs. Peut-être lui rappelait-on le mot toujours vrai de Sénèque : Plurimos in apparatu vitæ, vita destituit, et il jugea prudent de ne pas laisser à ses héritiers des manuscrits qui ne serviraient qu’à son linceul. :
La foi lui reprochait de se taire et d’être un chien muet, ne criant pas au loup, à l'heure sombre où les historiens de la nouvelle école, entrés la plupart depuis 1830 dans les carrières administralives, en possession des chaires les plus retentissantes, des fauteuils aux académies, des sièges ministériels aux parlements, s’acharnaient à méconnaître le caractère divin de l'Église, et, avec une modération affectée, lui ravissaient l'honneur de ses plus beaux titres à la reconnaissance et à l'amour des générations actuelles. C’était le loup:
1. Gratry. Souvenirs de ma jeunesse. Première partie. L'Enfance. Le Collège. L'École polytechnique. Strasbourg et le sacerdoce. — OEuvres posthumes éditées par Mgr Perraud. Paris, 1874, in-8, p. 70.
pénétrant dans la bergerie sous la peau de l’agneau. « L'Église, a écrit Barbey d’Aurévilly, retrouvait tout à coup ses ennemis du dix-huitième siècle, non plus insolents, épigrammatiques et frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé, pour draper leur haine, deux superbes manteaux dont celui de Tartufe n’aurait été qu’un pan: l’éclectisme et l’impartialité *. »
Au premier abord l’honnèête Gorini s’y trompa. Il prit le masque pour le visage. Lui qui avait lu tous les écrivains du jour, Hugo et Cousin aussi bien que Guizot et Villemain, constatait dans la poésie comme dans la philosophie, en littérature comme en histoire, un retour au catholicisme, ne fütce qu'à l'état de discrète sympathie ou de bienveillante curiosité. Qu'on était loin du Dictionnaire philosophique et de l'Encyclopédie !
Maintenant, disait-il, on ne trouvera peut-être pas un seul écrivain grave qui ne rende quelque hommage à l’action civilisatrice de l'Evangile et de l'Eglise, son interprète. C’est la tendance de toutes les écoles historiques. L'Eglise, si longtemps l'intelligence et la conscience de l’Europe, est vénérée comme la mère et la nourrice du monde moderne. L’anachorète, le missionnaire, l’évêque, le pape ne
sont plus relégués dans la légende, et tel cours d’histoire n’est pas moins chargé de noms pieux que les Fleurs des saints*.
Cela valait mieux sans doute que l'oubli ou le dédain. Ces doctes gens étaient trop corrects d’habitudes et de langage pour faire écho au rictus de Voltaire. Ils fouillaient respectueusement les origines du christianisme, citaient dévotement les conciles, les bulles, les auteurs écclésiastiques, dissertaient sur les Pères et leur délivraient des certificats de morale. Demi-dieux de la science, ils affectaient une olympique Sérénité, laissant à quelques enfants perdus, tels que Michelet et Quinet, les folles audaces et le style apocalyptique.
Et cependant cette attention, cette justice même apparente, accordées aux choses ecclésiastiques recouvraient des passions adverses et latentes. Ces magiques écrivains, profonds