‹ La conversion d'Augustin ThierryChapitre 31 sur 48 · Le Pays, 26 juillet · texte numérisé non relu

Le Pays, 26 juillet

2. Défense de l'Eglise, quatrième édition. Introduction, p. xzu.

penseurs ou rhéteurs brillants, n'étaient que des ennemis dangereux, plus dangereux ainsi déguisés que franchement déclarés. Calculé ou involontaire, leur perpétuel mélange de vrai et de faux permettait mal de les prendre en flagrant délit d'erreur ou de mensonge. Leur ton doctoral en imposait. Les pages éloquentes et les mouvements émus, hommages échappés aux plus farouches d’entre eux envers la vérité catholique, un Michelet arrêtant le débordement de ses invectives pour célébrer le célibat ecclésiastique, l’intrépidité de Thomas Becket, l'inspiration de Jeanne d’Arc; un Guizot se recueillant au début de ses Méditations, et déclarant, lui homme d’État, que la question se pose entre « ceux qui reconnaissent et ne reconnaissent pas un ordre surnaturel, » que pour notre salut présent et futur, il faut que la foi, le respect et la soumission rentrent dans le monde; puis, avouant, lui protestant, qu’il « porte à l’Église catholique un profond respect », qu'ayant été « pendant des siècles l'Église chrétienne de toute l'Europe, elle est la grande Église chrétienne de la France! »; c'était là autant de démonstrations pacifiques capables de donner le change sur le caractère des belligérants et la portée de leur tactique. Pareils à cette armée légendaire des Saxons, s’avançant à la rencontre des normands de Guillaume-le-Conquérantavec des branchages à la main, et semblables à la forêt mouvante, ils avaient caché leurs armes sous l'olivier de la paix et le laurier du triomphe, pour en présenter les rameaux à l'Église, victorieuse du paganisme et mère de la civilisation; mais à cette Eglise ils faisaient le plus sanglant outrage en lui arrachant sa céleste auréole. Dans ses institutions, le rationalisme historique ne voit que des institutions humaines ; dans son divin Fondateur, dans ses légions de saints, que des sages sublimes, des génies providentiels, de merveilleux héros.

Les saints surtout, car Gorini, morten 1859, ne fut témoin ni du scandale de la Vie de Jésus par Renan (1863), ni de la campagne d’athéisme menée aujourd'hui de front par la neutralité officielle en haut et le socialisme révolutionnaire en bas; mais il assista aux efforts tentés sous prétexte de

1. Guizot, Méditations et études morales. Paris, 1852, in-8, p. u.

couleur locale et de critique, afin d’effacer de la physionomie consacrée des saints, le reflet surnaturel de la grâce. Sous leur nimbe vénéré, l'Église avait transfiguré leurs traits; on les défigurait à plaisir. Les fidèles semblaient de connivence. Montalembert, qui avait commencé la réaction par sa Sainte Élisabeth (1836), écrivait en 1844, en tête de son Saint Anselme : « Les siècles de foi sont encore si mal connus que la plupart des catholiques même ne voient dans saint Anselme qu’un grand métaphysicien. Nous avons voulu montrer en lui le chrétien, le moine et l’évêque. »

Sous le saint, on cherchait l’homme : le barbare ou le civilisé, le gaulois ou le franc, le clerc ou le soldat, l'individu, tel que l’avaient fait non un idéal de vertu venu d’en haut, mais sa race, son milieu, ses qualités natives et plus souvent ses défauts.

À son insu, Augustin Thierry s'était laissé glisser sur cette pente. Que sont devenus, sous sa plume, saint Grégoire de Tours, saint Fortunat, sainte Radegonde, saint Prétextat, saint Germain et saint Médard ? Qui serait porté, après en avoir lu les portraits si artistement ciselés de ce prélat, dernier conservateur des lettres romaines et des mœurs aristocratiques ; de ce poète de l'extrême décadence, épicurien raffiné, vaniteux et intrigant ; de cette Jeune captive, aimée, mais dégoûtée de la grossièreté d’un brutal vainqueur et s’échappant de la couche royale pour se réfugier dans un cloître, lieu du repos du cœur et des plaisirs de l'esprit, quel lecteur, dis-je, quel admirateur le plus épris de leur beauté morale et intellectuelle, songe beaucoup à leur payer un intime tribut de vénération, à leur vouer un culte ?

Fortunat fut le plus sacrifié. L'auteur des Récits mérovingiens avait mis tout son art à décrire les festins de ce gourmet, servi par des nonnes parmi des élégances toutes païennes. Le croirait-on ? L'auteur de l’Histoire littéraire en France avant le douzième siècle s’indigna qu’on l’eût si bien traité. Il était impossible, aux yeux de J.-J. Ampère, de reconstruire toute une existence avec plus d'imagination ou de la peindre avec une touche plus sûre et des nuances plus fines! que

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