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his figuris vere latitas, tibi se cor meum totum subjicit, quia te contemplans totum deficit 1.
Malheureusement, Messieurs, le mal, survenant comme un coup de foudre, a arrêté ce noble dessein digne d’une si belle intelligence, et nous n’avons pu lui administrer les derniers sacrements qu'avec une douloureuse incertitude s’il avait la conscience de nos paroles et de notre ministère; mais il n’en demeure pas moins certain que M. Augustin Thierry croyait à nos mystères, au précepte divin de la confession et à la nécessité de se réconeilier avec Dieu par les sacrements.
Puisse cette lecon n'être pas perdue pour la France et pour le monde ! Nous ne sommes plus, Messieurs, aux temps de déplorable mémoire, où l’on voyait dans l’irréligion une gloire, dans l'incrédulité une force d’esprit, dans la foi une faiblesse : les sciences humaines, en se développant, n’ont fait que jeter un nouveau jour sur leur sœur aînée, la science de la religion, et nous assistons à la réalisation de cette parole d’un homme célèbre, que la demi-science fait les incrédules, que la vraie science fait les croyants. Écoutez donc Augustin Thierry qui vous erie du fond de sa tombe : « Soyez chrétiens, non seulement en théorie, mais en pratique; et plus vous serez chrétiens, plus vous serez honorables, plus vous serez vraiment grands, plus vous serez dignes d’être Français, c’est-à-dire le premier peuple du monde. »
Oui, Messieurs, soyons chrétiens, soyons-le sans délai, parce que la mort survient à l’improviste : tel remet au lendemain ses projets de conversion, qui le lendemain n’est plus; soyons-le sans respect humain, parce que le respect humain est une lâcheté indigne d’un grand cœur; soyons-le dans nos propres intérêts, parce que la religion, céleste compagne de notre passage à travers le monde, a seule le secret d'en adoucir les amertumes : fille du ciel, seule elle peut nous en ouvrir les portes au sortir de la vie et nous introduire dans l'éternel séjour où le cœur goûte un bonheur parfait, où l'esprit voit dans la lumière de Dieu toute
lumière et possède toute science. »
1. « Prosterné devant vous, je vous adore, ê Dieu vraiment caché sous ces J ) figures ; mon cœur se soumet entièrement à vous; car je sens que mon esprit
s égare en contemplant vos grandeurs. »
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LETTRE A Mgr L’ARCHEVÈQUE DE PARIS (Mer SIBOUR) SUR LES DERNIERS MOMENTS DE M. AUGUSTIN THIERRY PAR LE P, GRATRY, DE L'ORATOIRE DE L’'IMMACULÉE CONCEPTION {
. Paris, ce 23 juin 1856.
Monseigneur,
Je dois à votre sollicitude pastorale, sur les derniers moments de M. Augustin Thierry, quelques détails, qui compléteront ceux qu'a déjà donnés M. le curé de Saint-Sulpice dans sa touchante allocution.
Vous connaissiez, Monseigneur, les dispositions de M. Augustin Thierry, et j'avais eu l’honneur de vous rapporter cette parole : « Je suis un rationaliste fatigué? ; je veux entrer dans le sein de l'Église, à l'autorité de laquelle je me soumets. » Peu de jours après, en présence de M. le curé de Saint-Sulpice et de deux autres personnes, M. Augustin Thierry, me prenant par la main, nous dit, d’un ton à la fois ému et souriant : « Monsieur le curé, je vous prends à témoin qu'aujourd'hui j'institue et installe M. l'abbé comme mon directeur de conscience. C’est lui maintenant qui répondra de moi. »
Profondément touché de cette parole, j'eus avec M. Augustin Thierry de fréquents entretiens, qui m'ont révélé la beauté de cette âme. Dans les derniers temps surtout, je voyais croître son zèle pour la vérité, son entière soumission à l'Église, et son désir continuel et empressé de terminer la correction de ses ou-
1. Cette lettre a été communiquée à la rédaction du Correspondant, par Mgr l'archevêque de Paris.
2. Le mot est cité littéralement, mais il n'avait, en aucune sorte, le sens étroit qu’on pourrait vouloir lui donner. Amédée Thierry n’a jamais abdiqué sa raison pour entrer dans le sein de l'Église, mais, ce qui est fort différent, il a repoussé le rationalisme, et cela par science et raison.
3. Par exemple, pendant les quelques mois de discussions publiques qui précédèrent la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, M. Thierry me manifestait, sur ce point, la plus grande inquiétude et la plus vive opposition. Après la proclamation, il me dit ces paroles : « Maintenant l'Eglise a prononcé ; je me soumets à son autorité, » Quant au mode de définition que d'abord il trouvait #nconstitutionnel, il m’avoua, après réflexion, qu'il yen avait, dans l'histoire de l'Eglise, d’autres exemples.
vrages. Malheureusement, il finit par y apporter une sorte de
précipitation violente, qui paraît avoir été, en grande partie,
cause de sa mort.
Voici du reste, Monseigneur, le résumé du dernier entretien que j'ai eu avec M. Augustin Thierry. C'était huit jours avant sa mort. Il n’y avait chez lui que madame la princesse B... et moi. Il parla presque seul pendant environ une demi-heure, avec une fermeté, une précision et une animation extraordinaires : « Quelques personnes, disait-1l, ne comprennent pas ce qui se passe, ni d'où viennent ces nombreux retours à l'Église” catholique, malgré tant d’objections et de difficultés. Cela est très simple, c’est que le catholicisme est la vérité. C’est la vraie religion du genre humain. Les objections prétendues philosophiques ne sont point philosophiques : au contraire, toute la vraie philosophie de tous les temps et tous les lieux se trouve dans la doctrine catholique. Toute la vérité s’y concentre, et l’on est dans le faux à mesure que l’on s’en éloigne. C’est pourquoi le luthéranisme vaut moins que l’anglicanisme, le calvinisme moins que le luthéranisme, l’unitarisme moins que le calvinisme, et ainsi de suite. Quant à la difficulté que l’on tire aujourd'hui de l’état actuel du journalisme religieux, je ne vois pas pourquoi l’on s’y arrête. Un homme raisonnable peut-il rendre l'Église responsable de toutes les polémiques qui s'élèvent dans son sein entre particuliers ? — D'autres s ’effray ent beaucoup de ce mouvement de centralisation qui s’opère dans l Église et de cette continuelle et plus intime relation de tous les en e avec le chef. Mais cette tendance me paraît être le mouvement providentiel de l'histoire; et c’est, d’ailleurs, une conséquence naturelle de l’unité croissante du globe. L'unité de liturgie, par exemple, est un détail de ce grand mouvement. D'ailleurs, l’union croissante n’étouffera pas la liberté. D’aucun côté je ne vois aucune bonne raison contre la religion catholique. S'il s’agit des préceptes de l'Église, tout y est bon, raisonnable, salutaire, tout, jusqu'aux moindres pratiques : l’on ne peut en omettre aucune sans avoir à le regretter. On a tort d’hésiter. Il faut arriver là. La véritable philosophie, la vraie sagesse pratique y conduiront de plus en plus. » Il ajouta sur les personnes et sur les choses plusieurs dé= tails que je supprime. Je signalerai cependant ce qu'il nous disait sur Channing, à propos au l’unitarisme. Tout en rendant justice,
assez faiblement, selon moi, au mérite personnel de Channing,
il repoussait avec une DUR sévérité et une sorte d’ RAC
sa tentative de religion sans dogme et sans Église, n'y voyant qu'un pas Rate une mauvaise entreprise, mais, par bonheur, absolument impuissante.
Trois jours après cet entretien, M. Augustin Thierry fut pris de ce subit engourdissement dans lequel il s’est endormi. Il n'avait plus qu’une vague connaissance de ce qui se passait autour de lui. Pendant une grande partie de la journée, je restai auprès du malade et de son bien digne frère, M. Amédée Thierry. J’attendais un moment lucide pour parler à notre cher mourant. Mais, ce moment ne venant pas, j'eus la pensée d'amener près du malade le P. Pététot, qui a tant d'expérience du lit de mort. Le P. Pététot resta seul avec M. Thierry, et, pendant que nous étions en prières dans la chambre voisine, 1l lui suggéra les actes de foi, de contrition, d'espérance et d'amour de Dieu, puis lui donna l’absolution. Ensuite M. le curé de Saint-Sulpice vint lui administrer l’extrême-onction. Très agité avant la venue du curé, le malade parut très calme pendant la cérémonie. Il n’est mort que le surlendemain, 22 mai.
Grâce à Dieu, l’homme excellent que nous regrettons est mort visiblement dans le sein de l'Église catholique.
Parti de l’incrédulité, ainsi qu’il me l’a dit lui-même, l’étude sincère des hommes et de l’histoire lui avait depuis fort longtemps appris que l’incredulité n Free pas le monde, et que la force vive qui mène le genre humain, c’est Ja religion, La religion — l’histoire le lui montrait encore — ne pouvait être que le christianisme. Mais son esprit, s’élevant par degrés de l'erreur à la vérité, crut voir d’abord dans le protestantisme la pure doctrine de l'Évangile. C’est alors qu’il chercha la lumière à Genève. « En ce temps, ce sont ses propres expressions, je ne me doutais pas de l’histoire de l'Église. Lorsque j'y eus jeté les yeux, je vis clairement que le protestantisme ne pouvait être la religion fondée par Jésus-Christ. Le protestantisme et l’histoire sont entièrement incompatibles. Le système protestant a été forcé de construire à son usage une histoire fictive. Je m'étonne qu’on se maintienne encore sur un pareil terrain. Comment ne voit-on pas que le catholicisme se retrouve tout entier dans les quatre premiers siècles? » Un autre jour, et tout récemment, il disait à l’un
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des Pères de l'Oratoire, M. Perraud : « On soutient parfois, et c’est un préjugé que j'ai longtemps partagé, que la doctrine de l'Église s’est formée de pièces et de morceaux. Comme cela est faux ! Quelle admirable unité! Comme l’examen des textes renverse cette erreur ! » C’est ainsi que cette intelligence droite et forte déchirait, peu à peu, la ceinture de ténèbres que son siècle lui avait faite. Mais Dieu lui réservait d’autres épreuves, qui devaient développer encore la force et la beauté de son âme. Dieu a voulu envelopper pendant trente ans cette lumineuse intelligence dans les ténèbres matérielles et cette énergique volonté dans ce corps sans mouvement. Et l’âme, dans cette prison et sous cette chaîne, a continué son travail et sa persévérante recherche de Dieu et de sa vérité. Quel exemple pour tous les esprits et toutes les âmes à qui leur corps est un obstacle! Absolument aveugle, entièrement paralysé, au lieu de s’abandonner et de s’engourdir, il veillait, méditait, écoutait et dictait, et avec quel éclat et quelle verve! Il réglait et disciplinait sa vie sous l'inflexible exactitude d’une règle presque religieuse. Ainsi, entre autres détails, tous les dimanches, à heure fixe, l’un des Pères de l’Oratoire venait lui lire l'office du jour, ce à quoi il tenait singulièrement. Par tant d’efforts et par la grâce de Dieu, cette âme profonde, énergique et sensible, avançait toujours, et parvenait enfin, non plus seulement à l’affirmation théorique de la vérité générale de nos dogmes, mais à la volonté formelle de se soumettre à la ferme résolution de vivre de sa vie et de ses sacrements, et d'effacer, dans ses écrits, tout ce qui pouvait être contraire à la foi de l'Église et au respect qui lui est dû. Ceci, du reste, Monseigneur, est conforme à ce qu’il vous a écrit luimême, comme vous avez bien voulu me l’apprendre. « Je veux, me disait-il, corriger tout ce que j'ai pu, quoique de bien bonne foi, écrire contre la vérité, dans tous les sens. Je demande à Dieu tous les jours, toutes les nuits, de me donner le temps d'achever ce travail, car il me semble qu’en ceci je travaille pour Dieu. Oui, je me soutiens et m’encourage parfois, dans ma fatigue et mes insomnies, par cette pensée : Je suis un ouvrier de Dieu. Ne repétez pourtant pas ce mot, ajouta-t-il dans sa délicate modestie, ce serait prétentieux : je ne dis cela qu'à vous. » Ce généreux esprit, si humble et en même temps si fort, poursuivait ainsi sa marche et sa lutte, sans abattement comme sans orgueil, croyant
et voulant travailler en présence de Dieu et par obéissance à Dieu. Si je ne me trompe, cet exemple sera historique. Il sera salutaire. Il relèvera plus d’un désespoir, 1l guérira plus d’un aveuglement.
Mais Dieu, sans doute, a voulu abréger les souffrances de son héroïque ouvrier, et, après tant d'épreuves, l’a recueilli, je l’espère, dans son sein, au moment même où il s’est trouvé mür pour la vie éternelle.
Tel est, Monseigneur, le témoignage que, pour ma part, j'avais à rendre à cette noble mémoire. Je Le confie à votre cœur de père et vous demande, pour cette âme qui vous aimait si respectueusement, toutes vos bénédictions et toute la force de vos prières.
Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur,
De votre Grandeur, Le fils très humble et très obcissant,