‹ La conversion d'Augustin ThierryChapitre 7 sur 48 · CENTENAIRE D’AUGUSTIN THIERRY · texte numérisé non relu

CENTENAIRE D’AUGUSTIN THIERRY

Les obsèques furent religieuses ; que sera le centenaire ?

La mode n’était pas alors autant que de nos jours aux enterrements civils et aux manifestations laïques; rien d’ailleurs n’y eût fourni prétexte ou occasion. De la maison mortuaire de la rue Montparnasse le char funèbre se rendit à Saint- Sulpice, escorté par un régiment de gardes nationaux. J'’ignore siles citoyens en armes durent s'arrêter, comme les soldats d'aujourd'hui, sous le porche de l’église, sans avoir le droit d’en franchir le seuil ; mais le concours était considérable des personnages appartenant à l'élite des lettres, des sciences et des arts. Le cortège accompagna ensuite le corps au cimetière Montmartre. Sur la tombe, les discours d’usage furent prononcés. M. Laboulaye parla au nom de l’Académie des inscriptions et belles-lettres dont il était président, car le prince des historiens modernes n'avait occupé à l’Académie française qu’un fauteuil purement imaginaire !.

Mais l’éloquence officielle de Laboulaye, même renforcée par Dubois de la Loire-Inférieure, et Bourquelot, ne fut pas seule à se faire entendre sur la dépouille mortelle. A Saint- Sulpice, M. Hamon, le digne curé de la paroisse, avait pro-

1. A l’occasion du décès, l’opinion publique éprouva-t-elle quelque remords ? Saint-Marc-Girardin se hâta de la calmer, en fournissant cette explication qui est la vraie : « On sait que l’Académie française décernait tous les ans à M. Augustin Thierry le prix Gobert, c’est-à-dire le prix destiné à l'ouvrage le plus éloquent sur l’histoire de France. C'était, comme le disait si bien M, Villemain, un majorat littéraire que l’Académie s’honorait de placer entre les mains de M. Thierry. Nous ajoutons que ce majorat littéraire était la seule fortune de l’illustre historien ; et comme l’Académie française n’aurait pas pu décerner ce prix à l’un de ses membres, c’élait là la raison qui faisait que M. Thierry n'était pas membre de l’Académie, L'Académie l’élisait pour ainsi dire tous les ans comme un de nos plus éloquens historiens ne pouvant pas se l'approprier autrement. Aussi sa mort a été ressentie aussi vivement dans l’Académie française que dans la classe de l’Institut à laquelle il appartenait, Dans sa séance du jeudi 29 mai, l'Académie, sur la proposition de M. de Salvandy, a exprimé solennellement dans son procès-verbal les regrets que lui inspirait la mort de M, Thierry, et cet hommage a témoigné une fois de plus qu'Augustin Thierry était depuis longtemps pour l’Académie un de ses membres les plus chers et les plus admirés. » Débats, 1° juin 1856. Arsène Houssaye est moins excusable de l'avoir omis dans son Histoire du 41° fauteuil, où figurent pourtant, à la suite de Descartes et Pascal, Molière et La Rochefoucauld, Retz et Saint- Simon, deux historiens contemporains : Quinet et Michelet.

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noncé une touchante allocution. « Au milieu des pompeux éloges qui retentissent de toutes parts, disait-il, à la gloire de M. Augustin Thierry, la religion «a aussi son mot à dire dans cette lugubre cérémonie », et, avec la gravité d’un té-

moin, il raconta la conversion du grand écrivain !, cette con-

version dont quelqu'un a dit : « Si je ne me trompe, cet exemple sera historique ? ».

Ce n’est point pour donner raison à cette parole du P. Gratry, qu'après quarante ans nous revenons aux faits qui l’inspirèrent.

Nous avons seulement pensé, à la veille des fêtes prochaines qui ont déjà fait éclore plus d’un article hâtif dans la presse anticléricale ou indifférente, que le devoir de la presse catholique et impartiale serait de remettre en mémoire la physionomie véritable d'Augustin Thierry. Parti de l’incrédulité, il revint à la foi dans la pleine maturité de son talent, et cette foi ne resta pas en lui à l’état de croyance intérieure ou d'aspiration vague; elle lui fit entreprendre, dans ses dernières années, une revision intégrale de ses œuvres, brusquement interrompue par la mort, mais qui reste un des plus loyaux hommages rendus à la vérité.

Esquisser d’après ceux qui ont été honorés de ses plus intimes confidences ce retour d’Augustin Thierry à la religion suivi de son essai sincère de rétractation historique, c'est tout le sujet de cette étude.

L'enfance d’Augustin ne paraît pas avoir été entourée d’influences hostiles à la religion. Son père, qui avait songé à l’état ecclésiastique, chantait au lutrin de la cathédrale ; sa mère est citée comme un modèle de bonté et de douceur. Ces braves gens, n'ayant pas de fortune, le mirent, pour faire ses classes, au petit collège de sa ville natale qui porte aujourd'hui son nom Il y achevait ses études, quand sa

1. Branchereau, p. 246. Voir Pièce justificative I. 2, Gratry, p. 4. Voir Pièce justificative II,

vocation d'écrivain lui fut révélée. La scène est demeurée célèbre. On est en plein régime impérial. Au loin, notre gloire militaire sonne ses fanfares sur l’Europe ; au dedans, c'est le silence de l’art et de la poésie. De rares voix se font entendre : elles partent de l'exil ou de l'étranger. Le Génie du Christianisme (1802) a éclaté soudain comme un hymne de résurrection triomphante. Les Martyrs (1809) ont eu plus de peine à frapper les oreilles distraites par l'épopée napoléonienne. Si le public se montra froid, du haut en bas de l'échelle universitaire ce fut un enthousiasme irrésistible. Le grand-maître, M. de Fontanes, consola l’auteur par des stances à sensation, et son admiration trouva de l’écho jusque parmi les jeunes élèves de lama mater.

Un exemplaire du nouveau poème ayant pénétré, en 1810, dans le collège blésoïs, les écoliers se le passent sous le manteau et conviennent des instants où chacun d’eux aura le bonheur d’en jouir. L'heure échue à Thierry est celle de la promenade ; une ressource unique lui reste : inventer un prétexte et demeurer en retenue. Là, seul, dans une salle basse, à l'ombre du magnifique château ensanglanté par les guerres religieuses du seizième siècle, il dévore ces pages, dramatique évocation de l’Église naissante et de nos origines nationales !. A la lecture du sixième livre, la description des barbares conduits par Pharamond, Clodion et Mérovée, contre les légionnaires de Constance, lui donne une sorte de tressaillement. Ilrelisait, fasciné, le bardit : « Pharamond! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée. Nous avons lancé la francisque à deux tranchants. La sueur tomboit du front des guerriers et ruisseloit le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussoient des cris de joie; le corbeau nageoit dans le sang des morts; tout l’Océan n’étoit qu'une plaie : les vierges ont pleuré longtemps... Les heures de la vie s’écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir?. »

On a souvent cité cette pensée d'Alfred de Vigny : Qu'est-ce

1. Récits des temps mérovingiens. Préface. Ed. 1858, in-8, p. 9. 2, Chateaubriand, OEuvres complètes. Paris, 1869. In-8, t. IV, livre VI, p. 93.

qu'une grande vie? A quoi le poète — un de ceux qui suivirent le convoi d’Augustin Thierry — se répond : Une pensée de jeunesse réalisée dans l’âge mür. Tel est bien le point de départ des Récits mérovingiens. Le chef-d'œuvre pourra attendre vingt ou trente ans avant de voirle jour; il existe dès à présent et tout entier en germe. Comme La Fontaine, écoutant l’Ode de Malherbe sur la mort de Henri IV, s'était senti poète, au contact de Chateaubriand Thierry venait de se sentir historien.

Normalien en 1811, professeur en 1813 au collège de Compiègne, puis journaliste libéral, saint-simonien, carbonaro en 1821 et 18221, Augustin Thierry appartint à l'opposition militante qui, sous la Restauration, sapa le trône et l'autel. Le gouvernement de Charles X savait récompenser le mérite, même chez des adversaires. Le rédacteur du Censeur européen et du Courrier français faillit recevoir « par ordonnance royale? » le titre de membre de PInstitut. Il développait alors des idées paradoxales dans leur forme absolue, mais fondées dans une réelle mesure, se flattant d’avoir découvert la dualité des éléments de la nation française; nous dirions aujourd’hui : deux France. Ces deux peuples étaient superposés à ses yeux et non fondus : le peuple des vaincus, issu de la race gallo-romaine et représenté par le tiers-état; le peuple des vainqueurs, continué par l'aristocratie. Il gardait son amour aux vaincus*. 1830 ne fut, pour le systématique théoricien, que la lointaine revanche de la Gaule civilisée contre la barbarie franque, de l’opprimé contre l’envahisseur.

Peu de révolutionnaires avaient mis dans la comédie de quinze ans autant de bonne foi et de naïve candeur. Aucun n’apporta plus de désintéressement à prétendre aux fruits de la victoire. Entré, par élection, à l’Académie des inscriptions (7 mai 1830 ), l’étude seule passionna exclusivement sa vie; seule elle en fit jusqu’au terme le charme exquis et la consolation. Satisfait de l’avènement de la bourgeoisie au

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