Ibid., p
3. Dix ans d'études historiques, vin, Sur l'antipathie de race qui divise la nation française.
pouvoir, sa politique fut désormais rétrospective. Les dépouilles opimes enlevées par les vainqueurs de Juillet, inconscients vengeurs des troupes de Syagrius, s’en étaient allées à d’autres. Mignet, son collaborateur, « ne demanda rien et se contenta du poste modeste de garde des archives étrangères!{ », ce qui était un joli cabinet de travail; Thierry demanda-t-il quelque chose ? Il ne reçut rien.
Déjà pourtant ses précoces infirmités eussent été un titre aux faveurs administratives. Le travail acharné de sa jeunesse l’avait brisé. Dans les premiers mois de 1820, il avait commericé la lecture de la collection originale des historiens des Gaules et de la France*?. En 1825, il devenait aveugle ?. « Je vais de temps en temps chez ce pauvre Thierry, écrivait, le 5 novembre 1829, J.-J. Ampère, un de ses meilleurs amis, à Mme Récamier; je lui réjouis le cœur en lui parlant et en l’écoutant sur ce qui nous intéresse tous deux. C’est un spectacle déchirant que de le voir se traîner en chancelani, appuyé sur un bras, sans yeux, presque sans jambes, la tête saine et la pensée nette. S’il va à Paris au printemps, je voudrais bien qu’il entendit votre douce voix#. » Le climat du Midi ne rétablit point une santé à jamais perdue. Augustin Thierry ne rentra dans la capitale que pour y partager son existence, non plus comme autrefois entre les recherches et les explorations, les livres et les monuments, tantôt fouillant les bibliothèques, tantôt parcourant avec Fauriel la Suisse et l'Italie, mais pour offrir, près de trente années durant, le tableau incomparable d’une lutte ininterrompue entre l'impuissance des organes et la force de la volonté, sans que son stoïque courage connûüt une heure de défaillance.
Ses œuvres, bien que peu considérables par le nombre et le volume, — elles tiennent en cinq tomes, — dénotent chez un aveugle, une étonnante activité. IL avait publié successivement l'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (1825), pour prouver sa thèse favorite par un exem-
. Discours de réception de M. Duruy (8 juin 1885), p. 9. Dix ans d'études historiques. Préface, p. 305. . Ibid., p. 311.
k, J.-J, Ampère à Mme Récamier. Hyères, 5 novembre 1829. André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère. Correspondance et souvenirs (1805-1864). recueillis par Mme H. C. Paris, 1875. In-12, t, II, p. 7.
CN: RO: à
ple, et ses Lettres sur l'Histoire de France (1827), parues primitivement en articles. De 1833 à 1841, il donna (dans la Revue des Deux-Mondes) ses Récits des temps mérovingiens, et, près de vingt ans plus tard, son Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du tiers-état (1853). Le déploiement continu d’effort et de patience que produisit ces quelques ouvrages répondait à une double et impérieuse exigence. Il lui était imposé par le choix d’une méthode complexe.
Cette méthode, maintenant vulgarisée, dont il fut, quoi qu’on ait pu dire, le plus brillant initiateur et même le créateur, consistait, ainsi qu'il l’a justement définie, dans l’union de l’érudition et de l’art, de la science et de l'imagination. C'était peu pour lui de connaître les grands faits et les personnages classiques. Autour d’un événement, il groupait son époque. Ses portraits vivent à la fois par l’exactitude psychologique des traits et par la richesse éblouissante du cadre. Qu’on relise le deuxième Récit. Avec les narrations de combats et d'aventures alternent perpétuellement l’exposé minutieux des institutions et l’analyse morale des caractères. Cela suppose une lecture énorme ét une prodigieuse mémoire, sans préjudice de l'intuition.
Le soin du style, qui faisait une partie de son art, ne lui tenait pas moins au cœur que la sûreté et l'ampleur de linformation. Quelqu'un a prétendu que ses livres ne resteralent pas, rien n'étant durable que le fini de la forme, et aucun écrivain qui dicte n'ayant pu y parvenir!. Assertions matériellement fausses. Augustin Thierry avait le culte de l'expression poussé jusqu’au fanatisme. La nuit qui précéda sa dernière attaque, il dérangea son secrétaire pour faire changer un mot dans une phrase que tout autre eùt jugée irréprochable. Il n’est que trop parfait, ce style d’une limpidité courante et d’une douceur racinienne. Les lois de l’adaptation complète demanderaient moins d’onction en des sujets barbares.
Ce n’est pas dans ses ouvrages seulement que malgré le voile tombé sur sa vue, — grâce à lui peut-être, — le vaillant