‹ La conversion d'Augustin ThierryChapitre 9 sur 48 · Les Historiens de l'école romantique · texte numérisé non relu

Les Historiens de l'école romantique

aveugle avait gardé intacts la clarté et le brillant de son esprit. Sa conversation était savante sans pédantisme, délicieuse sans affectation. Dans le salon de cette maison de la rue Montparnasse {, asile ouvert à sa pauvreté par l’amitié de la princesse Belgiojoso, se donnaient rendez-vous des savants cosmopolites et des érudits de province ; ils s’y rencontraient avec des illustrations de la capitale. Tous emportaient le souvenir d’un accueil également aimable pour chacun et s’en retournaient aussi touchés que ravis de ces intarissables causeries où la science n’enlevait rien à la verve.

Mais ni la considération, ni les marques d’estime ne sauraient assurer même ce bonheur précaire qui naît des relations sociales. Au-dessus de cette bourgeoisie lettrée qui dirigeait le pays et se croyait maîtresse de l’avenir, la Révolution de 1848 éclata comme un coup de foudre dans un ciel serein. Personne ne fut plus sensible que Thierry à la chute du gouvernement de Juillet. Avec le régime déchu, c’étaient toutes ses espérances politiques, tout son idéal de royaliste constitutionnel qui sombraient. Son abattement alla si loin qu'il se prit à douter de la valeur des théories dont il avait fait les phares de ses investigations. La catastrophe présente lui rendait incertaine et confuse la marche logique qu'il avait cru saisir dans les vicissitudes du passé.Il avait rêvé un autre terme aux évolutions séculaires de la nation. L'édifice échafaudé par son imagination avait pour couronnement naturel la monarchie parlementaire. II ne se consolait pas d’avoir vu la démocratie en faire table rase.

De découragement, il abandonna presque ses plus chères études, et n'eut pas le courage de conduire, du règne de Louis XIV à nos révolutions contemporaines, son Histoire du Tiers. Par une ironie singulière, lui qui avait voulu en faire un piédestal au peuple souverain, dégoûté des excès mêmes de la démagogie, loin d'admirer l’avènement des

1. Il habita d’abord le passage Sainte-Marie, puis la rue de Courcelles. Au pavillon de l’hôtel Belgiojoso, rue Montparnasse, il était locataire.

masses à la vie politique par le suffrage universel, s’arrêta à l’apogée de la monarchie absolue, en plein milieu de cet ancien régime sous lequel le tiers-état, qui n’était rien, aspirait à devenir d’abord quelque chose et à être finalement tout.

H préféra retourner aux siècles disparus, revivant en pensée parmi les communes picardes, et il fit paraître trois volumes de son Recueil des monuments inédits de l’histoire du tiers-état. Le quatrième, édité par les soins de ses collaborateurs, Félix Bourquelot, dernier auxiliaire de ses travaux, et Charles Louandre, qui survécut à tous deux, ne parut qu’en 1870. Il est à regretter qu'il n’ait pas été suivi de nouvelles sé- ries et que seules les communes de l’Amiénois, du Ponthieu et dela Basse-Picardie remplissent une collection de pièces qui devrait s'étendre à toute la France. Mais une œuvre semblable suppose une congrégation de bénédictins; et bien que Thierry, qui puisa plus que personne dans les trésors amassés par ces moines infatigables aux dix-septième et dix-huitième siècles, leur ait reproché de n'avoir pas eu « l'intelligence et le sentiment des grandes transformations sociales ?» ; bien que dans son panégyrique de Thierry, Renan renchérissant encore, déplore que ces laborieux diplomatistes aient manqué de « cette pratique de la vie profane que ne donnent ni la vie monastique n1 les paisibles investigations du paléographe », les bénédictins laïques tant prônés dans les discours académiques, n’ont été jusqu'ici que des individus isolés, et l’espèce, croyons-nous, en sera toujours rare. Nos académies, avec leurs riches revenus, sont des cloîtres opulents et mondains où les Mabillons et les Montfaucons modernes travaillent un peu chacun pour soi, sans aide de leurs chers collègues et zélés confrères. Au-dessus des assemblées savantes, siège le ministre de l'instruction publique, plus empressé à encourager le Recuerl des actes du Comité de Salut public, ou la Correspondance générale de Carnot, que de donner suite à une publication vraiment nationale sur l'émancipation de

4. Première série. Chartes, coutumes, actes municipaux, statuts des cor-

porations d'arts et métiers des villes et communes de France. Région du Nord.

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