‹ La conversion d'un romantiqueChapitre 10 sur 29 · D UN ROMANTIQUE. I · texte numérisé non relu

D UN ROMANTIQUE. I

GROMWELL.

Et vous ne dites pas ce qu'il sied de savoir :

Qui touche à des corps morts est impur jusqu'au soir.

{ A part. )

N'importe ! Il est très docte : on peut sur ces matières N'avoir pas comme moi des notions entières.

( Haut. )

. Un dernier mot. Est-il conforme aux saints discours De porter les çlieveuît courts ou longs ?

LORD ROGHEStER.

Courts^ très courts.

( A part. )

Tête-ronde, jouis !

GROMWELIi.

Qui vous porte à conclure ?

liORD RQGHESTBR, vivement.

C'est une vanité que notre chevelure!

Par ses beaux cheveux longs Absalon fût pendu !

a8 LA CONVERSION

CROMWELL

Oui ^ mais Samspn fut mort quand Saiiison fut tondu.

LORD ROGHESTBR.

Diable!

CROMWELL

Pour éclaircir, autant qu'il est possible , Un si grave sujet , je vais chercher ma Bible !

( Il sort. )

» Cette citation est assez étendue pour faire connaître la manière de l'auteur. On voit que le dérèglement de son imagination est toutà-fait stérile, et qu'il ne valait pas la peine de faire de Cromwell un enthousiaste puritain pour amener un dialogue aussi vide de sens et d'intérêt. En vain on me dirait que c'était là le langage de l'époque , et que tout ce fatras d'érudition biblique est naturel. Il n'y a rien de plus naturel que le langage de Bedlam ou de Charentan; mais convient-il

d'un romantique. X29

de le transporter sur la scène, et d'en faire un sujet d'imitation? Qui pourrait s'imaginer que des hommes tels que Cromwell et lord j^ochester aient jamais proféré les énormes et déplorables sottises , malheureusement c'est le mot propre , que M. Victor Hugo a mises danfi leur bouche. Quand il serait vrai que le •protecteur de la révolution d'Angleterre eût conseillé à son chapelain de manger des sau^ terelles , de Vartacu9 , de Viphiomachua (1) , le simple bon sens ne devait-il pas avertir l'auteur que, dans les paroles de Cromwell, ce n'était pas là ce qu'il fallait choisir pour donner une juste idée de son esprit et de son caractère ?

» Et c'est ainsi qu'on prétend régénérer le théâtre français ! et de telles prétentions trouvent des approbateurs ! En vérité , si les preuves n'étaient pas sous mes jeux , je ne saurais croire à un tel excès de démence !

(i) Voyez le Lévitique, chap. 1 1, v. 22.

l3o LA CONVERSION

» Jç connais la réponse banale à toutes les observations d'une saine critique :

(( On trouve , me dira-t-on , dans Shak- » speare des scènes aussi dépourvues de raison » et de vraisemblance. Il abonde en quolibets y> et en trivialités. » •

)) Mais, précisément , c'est là ce qui ne devrait pas être imité. Cette remarque a été faite il y a long-temps. Pope se plaignait aussi de quelques mauvais poètes , ses contemporains , qui n'avaient pas été plus heureux dans, leiirs imitations que l'auleur de Cromwell.

c( Il y a , dit- il, deux sortes d'imitation. » La première, c'est quand nous mettons à » la torture les pensées des autres pour les y) adapter au sujet que nous traitons; la sey> conde consiste à copier les imperfections et y) les défauts des auteurs célèbres. J'ai vu un » drame composé exprès dans le style de » Shakspeare , et qui n'a d'autre trait de con- » formité avec les pièces de cet auteur que » cette seule phrase ;

d'un BOMANÏIQUfi. l3l

Andso, good-morrow, t'ye, good master lieutenant!

Ce qui signifie :

Eh bonjour donc, mon bon monsieur le lieutenant (i)!

» N'est-il pas évident que c'est le même genre d'imitation, dont Pope se plaignait, qui a dicté le vers suivant que Cromwell , dans la scène des ambassadeurs , adresse à don Luis de Cardenas :

Eh bonjour donc, monsieur l'ambassadeur d*£lspagne !

)) Quand on se sert d'un pareil langage , je ne conçois pas pourquoi on se donne tant de peine pour chercher des rimes. Il me semble que la prose conviendrait mieux aux besoins de la nouvelle école. Si le drame de Cromwell était écrit en prose, il n'en vaudrait pas mieux; mais il serait un peu moins ridicule.

Henri III n'aurait pas été supportable en vers.

(i) The art oTsinking in poetry.

iSa L\ 'CONVERSION

^ J'ai parlé de l'audience des ambassadeurs, qui est la principale scène du second acte.

C'est là que ce monsieur l'ambassadeur d'£s- )> page offre à Son Altesse y de la part de Sa y> Majesté Catholique ^ l'ordre dé la Toisony> d^Or. » Voici la réponse de Cromwell :

Pour qui me prenez-vous ? Qui ? moi , le chef austère Des vieux républicains de la vieille Angleterre, J'irais , des valûtes détestable soutien , Souiller ce cœur contrit d'un symbole païen ! On verrait sur le sein du vainqueur de Sodome Pendre une idole grecque au rosaire de Rome ! Loin les tentations, ces pompes, ce collier ! ' Cromwell à Balthazar ne veut pas s'allier.

» Ou ne conçoit pas que Cromwell puisse regarder comme un outrage l'offre de la 2\?ison-d^Or. Il pouvait faire observer à don Luis Cardenas que ses pripcipes , et sa qualité de chef d'une république, ne lui permettaient pas d'accepter un hochet qui ne pouvait avoir quelque importance que sous un gouvernement monarchique y où les vanités puériles jouent un grand rôle ; mais il ne devait pas se livrer à un emportement sans motif, et ré-

d'un romantique. i33

pondre par des injures à la politesse du roi d'Espagne, Cromwell n'était pas plus le vainqueur de Sodome que Philippe lY n'était un Balihazar.

y> La scène de l'audience est interrompue par l'arrivée imprévue de madame Cromwell et de ses filles.

CROMWELL , a part.

Ah! mon Dieu! c'est ma femme !

(11 congédie d'un geste les assistants. )

Adieu , monsieur le duc ^ messieurs !

( A la Protectrice. )

Bonjour, madame!

Vous avez Pair soufirante i avez-vous mal dormi ?

» Elisabeth Bourchier, épqjise de Cromwell , qu'on appelle aussi nnlady Protectrice, répond qu'en effet ce elle n'a, jusqu'au jour, » fermé l'œil qu'à demi. » Elle ne peut s'habituer à coucher dans le lit des Tudor et des Stuart , et se trouve mal assise dans un fauteuil royal. Elle regrette son verger, son parc, sa basse-cour et sa brasserie. C'est en vain que

lX{ liA CONVERSION

CiamvreU lui conseille a de quitter ces goûts )i> bourgeois; » elle n'y peut consentir.

Ma vie aux airs de cour ne s'accoutume pas , Et vos robes a queue embarrassent mes pas.

» Le Protecteur est malheureux dans sa famille. Lady Claypole , une de ses filles, est tombée dans une profonde mélancolie ; ma-dame Fletwood , épouse d'un républicain dé ~ terminé, annonce à Cromwell qu'il ti'ouvera dans son mari un obstacle à ses projets ambitieux. Lady Francis, qui ne connaît pas encore la participation de son père à l'assassinat] uridique de Charles 1", déplore la destinée de l'infortuné monarque. Lady Falconbridge est la seule qui attende avec joie le moment de voir Cromwell monter au trône d'Angleterre. Une telle situation^est véritablement dramatique : aussi l'auteur a~t^l été mieux inspiré que dans les autres scènes ; voici un passage qui , malgré quelques taches, mérite des éloges :

AUS ABBTH BOURGHIER, à Cromtoell.

Songez à votre pauvre mère !

Ildlml votre grandeur, .incertaine, éphémère,

d'un eomantique. i35

A troublé ses vieui: jours' : mille soucis cuisants L'ont poussée au tombeau plus vite que les ans. Calculant les périls où vous êtes en butte , Son œil, quand vous montiez, mesurait votre chute. Chaque fois qu'abattant tour à tour vos rivaux , Londres solennisait vos triomphes nouveaux , Si jusqu'à son oreille engourdie et glacée ' Arrivait le bruit sourd de la ville empressée , Les canons, les beffrois, le pas des légions , Et le peuple éclatant en acclamations , Réveillée en sursaut et relevant sa tête , Cherchant dans ses tçrreurs un prétexte à la fête , Tremblante, elle criait : Grand Dieu ! mon fils est mort !

CROMWBLL.

Dans le caveau des roi s maintenant elle dort !

ELISABETH BOURGHIER.

Beau plaisir! Dort-on là plus à l'aise? et sait-elle Si vous y rejoindrez sa dépouille mortelle ?

» Voilà , comme je vous l'ai dit , dea sentiments vrais , des pensées naturelles , dont l'expression est quelquefois un peu forcée , mais qui sont conformes à la vérité historique. Ce fragment et quelques autres , qui se trouvent comme perdus dans l'étonnant assemblage

l36 LA CONVERSION

de folles conceptions qui composent le drame de Cromwell , prouvent que ce n'est pas le talent qui manque à M. Victor Hugo , et que , s'il n'était pas atteint de la déplorable ambition d'être chef d'école, il soutiendrait et élèverait même la renommée que d'heureuses productions lui ont acquise;

» Ceci amène naturellement une autre réflexion : c'est que nos auteurs romantiques ne peuvent réussir dans les moindres détails sans s'écarter de leur système habituel de composition , sans revenir & celui qu'ils nomment dédaigneusement scolasttque ^ sans res- .pecter la langue et consulter la raison , suivant ainsi les préceptes et l'exemple des bons écrivains de toutes les époques. Cette observation devrait les rendre un peu plus modestes dans leurs prétentions, et plus retenus dans les jugements qu'ils portent sur les auteurs contemporains qui ont acquis l'estiiné publique.

)) La scène de famille dont je viens de vous entretenir est suivie d'une conversation en-

d'un romantique. 137

tre Cromwell et Thurioe , son secrétaire.

Le Protecteur écoute froidement les rapports qui lui sont faits / et ne s'anime que pour demander si l'on a reçu des nouvelles de Cologne. Thurioe lui présente une lettre de Manning , son agent secret auprès de Charles II. Cet émissaire lui fait connaître l'or^ dre écrit qui a été confié au poète Davenant , et indique même la manière dont il est caché au fond de son chapeau. Là-dessus, Cromwell dit à son secrétaire :

Thurloé, fais savoir A monsieur Davenant que je voudrais le voir ! Il loge à la Syrène, auprès du pont de Londres.

» On voit bientôt arriver le puritain Carr et l'espion en chef sir Richard Willîs : le premier révèle les noms des conjurés royalistes , et Willis ceux des républicains. La conspiration ainsi dévoilée dans ses moindres détails , le danger de Cromwell cesse , et tout intérêt , même celui de curiosité , s'évanouit. Il ne tiendrait qu'au Protecteur de faire arrêter sur-le-champ les conjurés; mais

l38 LA CONVERSION

le drame serait fiai ; et ce n'était pas le compte de l'auteur, qui avait encore trois actes à remplir d'invraisemblances , de dialogues où l'emphase se mêle sans cesse à la trivialité On trouve dans les dernières scènes de ce second acte quelques mies de ces méprises qui abonden^t dans l'ancienne comédie. C'est ainsi qu'à, la suite d'un monologue où GromweU se reproche son ambition , ses crimes passés , ceux qu'il médite encore , Rochester le prend pour un conspirateur royaliste* Richard Cromwell se trouve aussi en présence de Rochester, qu'il a vu aux Trois-^Grués , et le regarde comme un espion du Protecteur ; il lui jette une bourse à la manière du comte Almaviva danç le Barbier de Séville. Les incidents qui naissent de cet imbroglio n'offrent rien de dramatique : c'est un avortement complet.

L'acte se termine par un mï)nologue de Rochester, qui est définitivement élevé aux fonctions de chapelain.

LORD ROGHBSTËR

'Leur plan sera trompé par notre stratagème 5 Cromwell sera par nous surpris cette nuit même.

d'un romantique. iSg

Tout va bien! Poursuivons! Quoiqu'à moitié trahis , Bravons, pour nos Stuarts et pour nottre pays , Pistolets, coups d'épée et débats. sur la Bible.

De la peau du renard chez les loups revêtu , Soyons saint de hasard, chapelain impromptu! . Prêt à tout examen comme à toute escarmouche ; Tantôt Ézéchiel et tantôt Scaramouche !

» C'est dans le ttoisième acte que rimîtation des défauts de Shakspcare est évidente.

M. Victor Hugo , pour se donner les personnages les plus propres à cette imitation , met en scène les quatre bouffons dont les plaisanteries amusaient quelquefois Cromwell. L'auteur se trouye ainsi dans le domaine du yrotesque , où il espère recueillir une riche moisson. Il a mis une importance singulière à décrire minutieusement le costume de ses fous.

Trick., premier fou. . — Vêtu d'un bariolage jaune et noir ; bonnet pareil , pointu , à sonnettes d'or ^ les armes du Protecteur brodées en or sur la poit " trine.

GiAAFF, second fou.- — Bariolage japme et rouge ; culotte pareille , bordée de grelots d'argent 3 les armes du Protecteur en argent sur la poitrine.

Gramadoch , troisième fou et porte-queue de son

Aitfr, — Buiolipi Tomfft et

or tar ht pu t lfin e^

Ei^ESPirmc ^onprononee jEZapo«nw} , qvotrirflBr fe«. — Gxtmie absobtmœiu noir^ cfaprao à fros noir y arec mic sonnette ^ar^gcnt

ToQi quatre portent de oolé me petite épét k fg^mmAt poi^pnée et à lame de boi». Trîi^ a, en ontre ^ nne sonnette à la main.

If L'aatear, qui a mis tant de soins, on paorraitméiiie dire de coquetterie, à paierses quatre bouffons , espérait sans doote qnlis prodoiraient on grand effet. Ce sont des rôles qu'il a soignés avec amour, et où il a du employer toutes les forces de son génie.

Voyons donc l'usage qu'il a £aiit de ces fous bariolés , et quelles beautés résultent d'une pareille, combinaison*

( Ils arrivent en gaiiibadant sor la scène. )

ELESPURU.

( Il chante. )

Oyez ceci , bonnes âmei I ' J'ai voyagé dans Tenfer.

Molocb , Sadoc , Lucifer,

d'un romantique. i4i

Allaient me jeter slux flammes Avec leurs fourches de fer j- D^jà prenait feu mon linge ; Mon pourpoint était roiissi 5 Mais , par bonheur, Dieu merci !

Satan me prit pour un singe Et me lâcha. . . . Me voici !

GIRAFF , gravement.

Tu crois qu'il t'a lâché! Pour qui prends-tu Cromwell, Notre roi temporel et chef spirituel ?

GRAMADOGH , à Gtroff.

Est-ce, pour être diable, assez d'avoir des cornes? A ce compte , Giraff , l'enfer serait sans bornes.

ELESPURU.

Sur dame Elisabeth Gromwell un tel soupçon !

GRAMADOGH.

Écoutez ! les Français ont fait cette chanson :

( Il chante. )

« Par deux portes , on peut m'en croire , » Les songes viennent à Paris :

» Aux amants par celle d'ivoire , » Par celle de corne aux maris. »

l^H L4 CONVERSION

Cromwell me £ût porter sa queue ; eh bien ! sa femme Lui fait porter à lui ses cornes.

» On reconnaît dans ces ridicules saillies la manière de Shakspeare , lorsque , subissant l'influence d'un siècle grossier, il fait agir et parler ses clowns selon le goût du temps. Mais ne faut-il pas être aussi insensé que Giraff ou Gramadoch pour imaginer qu'après tant de chefs-d'œuvre d'un naturel exquis , d'un goût parfait et d'une haute raison , les Français du dix-neuvième siècle accueilleront ces dégoùtantefs inerties ! On dit que les professeurs de cette école comptent beaucoup sur les jeunes gens de l'époque : ils se font une singulière idée de la jeunesse française , s'ils croient qu'elle soit disposée à l'admiration ou à l'imitation de cette littérature grotesque et barbare , qui n'a fait irruption en France que lorsque les Anglais campaient au bois de Boulogne et les' Cosaques au Luxembourg (i). Nous sommes

(i) La haine inspirée par les conquêtes de Napoléon a soulevé les premières attaques contre la littérature

d'un romantique . a 43

heureusement parvenus à ce degré de civilisation où la littérature , pour devenir populaire , doit être un moyen d^amélioration sociale. Ce sera le trait caractéristique du travail de l'esprit humain dans le siècle actuel. »

M. Dumont commençait à s'échauffer. Je me permis de l'interrompre pour lui dire qu'il était dans l'erreur sur un fait , et qu'un nombre considérable de jeunes gens étaient passionnés pour les nouvelles doctrines.

nationale. Il convenait aux étrangers d'affaiblir Tinfluence que cette, littérature exerçait en Europe depuis plus d'un siècle ^ et , comme notre théâtre était surtout un objet de jalousie , on s'occupa de le démolir. M. William Schlegel se chargea de Texpédi* tion : il traduisit tout exprès Shakspeare et Caldéron pour les opposer à nos poètes tragiques , et parla , d'un ton d^ inspiré, de la supériorité de génie qui assurait la prééminence des premiers sur les seconds. Cela n'aurait été que ridicule s'il ne s'était formé parmi nous une école qui s'est étourdiment associée à ces attaques de l'étranger.

( Note de l'éditeur. )

l44 l'A. CONVERSION

(c Cela ne tiendra pas , me répondit-il : des jeunes gens, qui aiment à s'instruire et à réfléchir, reconnaîtront bientôt que les insipides vieilleries qu'on leur donne pour d'ingénieuses nouveautés ne sauraient constituer une littérature digne d'estime. Le plus méprisable de tous les peuples serait celui qui renoncerait à ses plus beaux titres de gloire, et couvrirait d'un mépris , déshonorant pour lui seul , les hautes illustrations du génie national. Cela n'est arrivé en aucun temps, en aucun pays.

Ce qui se passe , à cet égard , parmi nous , est un phénomène unique, qui, une fois évanoui, ne se reproduira plus. On s'aperçoit déjà que ces écrivains , d'un orgueil si naïf, et qui s'admirent entre eux avec une candeur si comique , ne se sont jetés dans l'extravagance que parce qu'ils ne se sentent ni la force ni le talent nécessaires pour continuer la littérature virile des deux derniers siècles. Ces bons jeunes gens, que je plains de tout mon cœur, il leur faut une littérature de bambins pour s'y distinguer. Mais comment peuvent-ils croire qu'on puisse remettre en crédit les croyances superstitieuses du quinzième siè-

d'uk romantique. 145

cle, et que la société rétrograde jusqu'à cette • époque d'une ténébreuse barbarie , tout exprès pour se mettre à Içur niveau?

» • — Ce que vous dites là est vrai ; mais il faut des siècles pour perfectionner une littérature , et peu d'anrées suffisent pour la corrompre. Songez que les médiocrités qui pullulent dans tous les temps adoptent avec transport les doctrines fayorables au mauvais goût , qu'elles finissent par se constituer en secte , et qu'elles en ont l'intolérance , la fureur et les passions. Des hommes de talent, mais de peu de*caractère et soucieux de ^leur repos, voyant la sottise en majorité, se laissent aller au courant, et favoriseiit aiiisi le triomphe du faux et de l'inepte. Voilà où nous en sommes !

y> — Nous n'y resterons pas. Ce qui est ou ce qui paraît nouveau a toujours son moment de vogue. Le froid Fontene] le et le glacial Lamotte-Houdard entreprirent, vers le commencement du siècle dernier, une révolution dramatique pareille à celle dont nous I. 10

l46 LA CONVERSfON

sommes aujourd'hui menacés. Ils n'estimaient ni Racine, ni Boileau, et dédaignaient les grands chefs-d'œuvre de l'antiquité. Iis*firent secte , et obtinrent même quelques succès. Que reste-t-il aujourd'hui de leurs eifforts? Un faible souvenir, tout prêt d'expirer. Cependant Lamotte et Fontenelle étaient bien supérieurs, pour les connaissances et pour le talent, à nos modernes novateurs. Ceux-ci auront une destinée peut-être pljis fâcheuse. Encore quelques années de mouvement et de bruit, et , s'ils persistent dans la route où ils sont entrés , ils ne laisseront qu'une mémoire aussi peu honorée que celle des Chapelain et des Scudéry. Voilà l'inconvénient dont je voudrais les préserver ; mais je me réserve de traiter plus itord ce sujet. Nous voilà bien loin de Cromwell !

» — r Révenons-y, je vous prie : l'impartialité de vos réflexions m'éclaire sur un sujet que j'avais considéré jusqu'ici avec trop peu d'attention.

y> — Nous en sommes restés à la scène des

d'un romantiquk. 147

bouffons. Le fou Gramadoch prend à son iouir la parole, et annonce qu'il va chanter une ballade à Vécho. En voici le premier couplet :

Pourquoi fais-tu tant de vaçârmô ,

CarinCi Rose t'aurait- elle trahi,

Hi!

y> C'est encore là une malheureuse imitation. Le père Louis , auteur du poème de la Magdelaine y a donné eu ce genre un modèle digne de l'école romantique. Ce poète suppose que sa pieuse héroïne , dans un moment d'inspiration, demande des conseils à l'écho. Je ne me rappelle que les vers suivants , qui sont moins ridicules que ceux de M. Victor Hugo :

Que craignent les oiseaux volant dans ces bocages ?

'Cages!

Que deviendra l'épine, enfin , si je l'arrose ?

L'a rose !

» Ces puérilités rimées avaient un grand succès avant Malherbe et Corneille ; on les

abandonna lorsque le goût se fut épuré. Il

l48 LA CONVERSION '

était digne 4e 1- école nouvelle de s'approprier ee qui excitait le dédain des écrivains dont les productions sont des monuments de génie.

M. Victor Hugo, non content d'imiter Saint- Amant et le père Louis, s'est même donné le plaisir d'emprunter à M. l'abbé de Pradt un des sarcasmes les plus connus de ce publiciste, et de le mettre dans la bouche de Trick, l'un de ses bouffons :

Tous nos Orphée»

Sont des Morphées; Notre Jupin, Est un Scapin,

)) L'imitation est ici flagrante. Je ne sais, au reste, si M. l'àbbé de Pradt ne considérera pas comme une épigramme ce que nous regardons comme un plagiat. C'est une question à décider enlre l'ancien archevêque de Malines et le grand-prêtre du romantisme.

» J'ai encore une remarque à faire sur cette scène de bouffonneries : c'est qu'elle n'excite pas même ce rire involontaire qui

d'un romantique. i49

nous surprend quelquefois à la lecture des burlesques saillies de la Gigantomaxhie et du Virgile travesti (i). Rien de plus triste et de plus assommant que la gaîté des bouffons de Cromwell. Vous en jugerez par ce passage :

ELESPURU.

( Il chante. )

Vous à qui Tenfer en masse Fait chaque nuit la grimace , Sorciers d' Angus et d'Errol j Vous qui savez le grimoire , Et n'avez dans Tomhre noire Qu'un hibou pour rossignol !

Ondins qui, sous ces cascades, Vous passez de parasol !

Sylphes <iont les cavalcades Bravant liionts et barricades, En deux sauts vont des Orcades A la flèche de Saint-Paul !

Chasseurs damnê's du Tyrol ,•

(r) Scarron.

l5o 'LA CONVERSION

£)oQt la muse aventurière Bat sans cesse la clairière !

Clercs d'Argail , archers de Noll , Pendus sèches au licol , Qui ranimez vos poussières Sous les baisers des sorcières ; Galiban , MacdufF, Pistol , Zingari , troupe efiroyable ,

Que suit le meurtre et le vol ,

Dites : quel est le plus diable

Du vieux Nick ou du vieux Noll (i) ?

» Je n'ai pas le courage d'aller plus loin , et je vous*épargne d'insipides rébus sur le vieux Nick et le vieux Noll. Je rougis même d'appliquer les règles de la critique à de telles pauvretés. C'est un effort que je fais sur moimême , et vous devez m'en savoir gré.

» — Beaucoup plus que vous ne pensez !

Je n'oublierai point vos remarques : elles auront quelque jour leur utilité. Surmontez ,

(i) Old Nick , surnom du Diable dans le dialecte Av hi* populace anglaise. Noll, abréviation d'Ollivier*

d'un romantique. rSi

je vous prie , votre dégoût bien naturel pour ces fades bouflFonneries ! Continuez vos observations sur le chef-d'œuvre dramatique de la jeune littérature !

» — La tâche est pénible , et je regrette de l'avoir entreprise; mais puisque vous y attachez quelq^ie intérêt , je tâcherai de la remplir, 1

» Nous apprenons par la scène des fous qu'ils détestent Cromwell. L'un d'eux assure, dans le nouveau langage , que Satan, fait les tyrans au plaisir des boujBTons. » On aurait dit , dans le dialecte suranné de Racine et de Voltaire , ce pour le plaisir des bouflfons. » Mais je vous ai déjà prévenu que, si je voulais relevelr tontes les fautes contre la langue que l'auteur s'est permises , je ferais un volume aussi gros que celui de Cromwell ^ et aussi peu amusant. J'y renonce volontiers !

» Maintenant , ce que vous aurez quelque peine à concevoir, c'est Tétourderie de Ro-

l52 LA CONVERSION

chester-Obédedom , notre c( chapelain impromptu. » '

GRAMABOCH.

Ce cher Obédedbm ! tout en tirant de Tare , Je Tai vu qui rôdait près la porte du parc ^ Qui parlait aux soldats de garde , sons prétexte De les édifier, en leur préchant un texte.

Puis il les a fait boire , et puis leur a donné De l'argent 5 puis enfin, de tous environné, Il a dit : « A ce soir ! Pour entrer dans la place , Cologne et FThitehall sera le mot de passe ! »

» C'est un singulier conspirateur que ce cher Obédedom. Voilà la gai^de de Croinwell publiquement séduite , et le seciret de la conjuration bien gardé ! Cromwell arrive bientôt après, accompagné de Milton et de quelques autres personnages. Il annonce qu'il vient se délasser de ses travaux, et qu'il veut se distraire. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il s'adresse à Milton , en lui disant : » Vous êtes vieux ' (i) »Xe poète prend mal

(i) Nos jeunesi romantiques ne connaissent pas d'é-

DUN ROMANTIQUE. l53

la plaisanterie, et se iache sérieusement.

MILTON , uvec dépit.

Vieux Milton ! dites-vous : milord , ne vous déplaise , J'ai bien neuf ans de moins que yoùs-méme !

GROMWELL.

A votre aise !

MILTON

Oui j vous êtes , milord , de quatre-vingt-dix-neuf^ Moi, de sei2e cent huit!

. GROMWELL.

Le souvenir est neuf.

MILTON , avec vivacité.

Vous pouviez me traiter de façon plus civile : Je suis fils d'un notaire, alderman de la ville.

pigramme mieux acérée que ce reproche de vieillesse. '

( Note de l* éditeur, )

l54 ^^ CONVERSION

» Cromwell lui répond qu'il est bon poète , mais que cependant Withers et Donne (i) ont un mérite bien supérieur au sien .

» Nouvelle colère de M ilton, qui , se parlant tout haut à lui-même, dit (c qu'un géy> nie ardent travaille dans son sein ; qu'il » habite dans sa pensée , qu'il s'y console , et » qu'il veut créer , par sa parole , un monde » entre l'enfer, et la terré, et les cieux. »

» Ce brusque passage de la platitude à l'emphase est un des secrets de la composition romantique. C'est ce que les professeurs de l'école considèrent comme une agréable variété de tons, et un puissant moyen d'intérêt. Ils plaignent Corneille, Racine et Voltaire , de n'avoir pas connu les avantages qui résultent de cet heureux contraste, et d'avoir pensé qu'on pouvait faire de bonnes tragédies sans se servir d'un langage tantôt burlesque ,

( I ) Deux mauvais versificateurs de l'époque .

D^ON ROMANTIQUE. • l55

tantôt déclamatoire , et toujours vide de sens.

» Gromwell, qui veut absolument s'ëgayer, ordonne à ses quatre bouffons d'être joyeux.

A cette injonction nos fous éclatent de rire : Jth ! ah! ah! Cela ne suffit pas au Protecteur; il dit à l'un d'eux :

GROMWELL.

Trick , fais-nous apporter de la bière, une pipe!

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