LORD ORMOND
Je vous crois.
ROGHESTER.
Voici moD madrigal!
:» Ce madrigal qui revient sans cesse, au moment d'une conspiration où il s'agit de la chute de Cromwell , appartient à ce genre de comique forcé qui produit un effet contraire à celui que Fauteur en attend. Il fait éprouver au lecteur le même sentiment d'impatience et d'ennui qu'à ce brave lord Ormond, qui dit assez niaisement au poète :
"1N« composez pas de vers et de rondeaux :
C'est le lot du bas peuple !
» Sur quoi Rochester s'écrie :
Lebon vieux gentilhomme est d'une hunieurde dogue.
» Là- dessus arrive un troisième conspira-
d'un ROMÀNTIQtJB. 107
teur. C'est Iç poète P^yenant, qui revient de Cologne avec ua ordre écrit de la mai» de Charles IL Ormood lui demande où est la missive? Davenant lui répond qu'il
La porte toujours Au fond de son chapeau , dans un sac de velours.
y^ En voici le contenu :
Jacques Butler, votre diçue et féal Comte et marquis d*Ormond, il faut qu'à White-Hall, Jusque auprès de Cromwell , Rochester s'introduise ;
Qu'on mêle un narcotique au vin de ses repas. Endormi dans son lit, il faut qu'on l'investisse 5 Nous l'amener vivant.... Nous nous ferons justice.
» Yoilà une belle commission à donner au féal Jacques Butler. Mais je n'inisîsteraî pas sur Fab^rdité de cet ordre, qui n'aurait pu être écrit que par un fou ; je ne m'arrêterai pas non plus sur les incidents qui choquent la vraisemblance. Mon but est de vous prouver qu'en faisant les plus larges concessions possibles à la nouvelle école, il ne résulte des données qui révoltent le bon sens , ni* beautés , ni
lo8 LA CONVERSION '
întëreti Vous voyez que je suis un juge peu sévère , et qu'on pourrait me reprocher avec quelque raison un excès d'indulgence.
» Lord Oroiond est d'abord frappé des obstacles qu'il faut vaincre pour remplir sa mission. Il observe judicieusement que la chose est plus facile à dire qu'à faire, ce Comment y> diable! ajoute-t-il , parviendrons-nous à » introduire Rochester chez Cromwell ? »
)) Davenant se charge d'aplanir cette difficulté. Il connaît ce un certain John Miltony » aveugle , assez bon clerc , mais fort méchant )) poète, )) qui remplit auprès de Cromwell les fonctions de secrétaire-interprète j il lui recommandera Rochester, et il ne doute point que Milton ne parvienne à le placer dans la maison du Protecteur, en qualité de chapelain.
» Ormond ne peut s'empêcher de remarquer que la mascarade sera drôle. Le Figaro jacobite répond qu'il saura jouer son rôle et
d'un romantique. 109
soutenir le personnage d'un docteur puritain.
Il suffit de prêcher jusqu'à se mettre en nage , £t de toujours parler du dragon , du veau d'or, Des flûtes de Jéhu et des antres d'Ëndor.
)) Daveijiant, rassuré par ces paroles , fcemet à Rochester la lettre de recommandation qui doit lui ouvrir les portes de White-Hall, et dit en lui remettant une fiole :
Voici dans cette noie un puissant somnifère. On sert toujours le soir au futur souverain De rhypocras où trempe un brin de romarin :
Mélez-y cette poudre , et séduisez la garde De la porte du parc!
y> Lord Ormond s'étonne que Charles ait pris la résolution de faire enlever Cromwell la veille même du jour où il doit être assassi* né par les puritains conjurés contre lui. JDavenant répond que le boî veut se passer du secours de ces sectaires y afin sans doute d'être dispensé de toute reconnaissance ; et que d'ailleurs^ si l'on a ^besoin d'argent , il s'en
110 liA CONVERSION
frouterd sttflSsàtnment sur un brick mouillé dans la Tamise.
» Voilà rexposition de ce clrame qtii doit faire parmi tious une révolution théâtrale.
On a déjà pu remarquer que Fauteur , avec la meilleure volonté du monde d'être gai et léger, est toujours guindé et triste ; et que le sacrifice qu'il fait sans cesse de la raison à la rime est en pure perte pour lé plaisir du lecteur.
y) Rochester , qui a accepté la proposition de jouer la mascarade de puritain auprès de Cromwell, s'imagine qu^Ormond et Davenant auront enfin la complaisance d'écouter son madrigal. Ormond, qui n'y tient plus, lui déclare « qu'il a l'esprit plein de billeve- ))sées. » Rochester s'irrite ; les deux conspirateurs mettent l'épée à là main , malgré Da-
venant , qui leur dit :
Si le drieur de nuit vous entendait !
Mais ses efforts seraient inutiles si un nouveau
d'un hom antique. m
personnage ne frappait violemment à la porte. Ormond et Rochester s'arrêtent à ôe bruit, et baissent leurs épées. On voit combien Pauteur a été heureusement inspiré lorsqu'il a placé ces trois personnages dans la taverne des Trais-Grues p
y> Le Conspirateur qui interrompt si à propos la querelle élevée entre Rochester et Ormond est un nommé Carr, que le gardien de la Tour (i), d'accord avec les conjurés républicains , a laissé sortir de prison j ce qui n'est guère vi'aisémblable ; mais, comme je l'ai déjà dit-, il ne faut pas y regarder de si près. On pardonnerait l'invraisemblance , mais ce qu'il parait difficile d'excuser, c'est la nullité complète du personnage. Carr est aussi une espèce de fou dont la manie n'inspire aucun intérêt. Son admission dans le complot est une absurdité de plus. Yous en jugerez par son langage.
(i) Prison d'état & Londres <
112 LA GONYBBSION
Ce matin mon geôlier m'ouvre et dit lAux Trais-Grues On t'attend. Israël convoque ses tribus ^ On va détruire enfin Cromwell et les abus.
Va ! ^— Je vais , et j'arrive à votre porte amie , Gomme autrefois Jacob en Mésopotamie.
Salut! mon âme attend vos paroles de miel Gomme la terre sèche attend les eaux du ciel. La malédiction me souille et m'enveloppe :
Donc purifiez-moi , mes frères , avec l'hysope !
» Au lieu de lui faire entendre des paroles de miel et de le purifier avec l'hysope , Rochester parvient à lire son madrigal , qu'il est temps de faire connaître :
Belle Égérie , hélas! vous embrasez mon âme!
Vos yeux, où Gupidon allume un feu vainqueur , Sont deux miroirs ardents qui concentrent la flamme Dont les rayons brûlent mon cœur.
» Voilà ce madrigal, qu'on ne peut comparer qu'à l'innocente épigramme de Trissor tin sur un carrosse de couleur amarante.
Rochester est rayonnant de joie d'avoir enfin trouvé une victime. Mais le vieux fou n'entend pas raillerie : il aurait dû se moquer de
d'un romantique. ii3
PiDsipide madrigal ; il aime mieux se mettre sérieusement en colère , et s'écrie :
Démon ! damnation ! injure !
Me pardonnent le ciel et les saints , si je j uré ! Mais comment de sang-froid entendre à mes cotés Déborder le torrent des impudicités ?
Fuis ! va-t'en , Bethsamite ! impur Madianite ! Amalécite!
» En vain Rochester veut lui expliquer qu'il n'est poiïit jimaléciie / Carr se livre à tout son emportement : .
Oui , c'est un mage, un sphinx à face d'homme , Vêtu , paré , selon la mode de Sodome !
Satan ne porte pas autrement son pourpoint :
Il se pavane aussi , des manchettes au poing; Couvre son pied fourchu, de peur qu'on ne le voie , De souliers à rosette et de chausses de soie , Et met sa jarretière au-dessus du genou.
» Après ce débordement de sottises si
exactement rimées, Carr veut s'échapper j
mais il est retenu par l'arrivée du colonel
Joyce , et des autres conjurés puritains , qui I. 8
i 1 4 liA CONVERSION
entrent en foule. La taverne des Trots-Grues est remplie ; les royalistes sont d'un côté , et les républicains de l'autre ; il ne manque à la réunion que lé général Lambert , dont M . Victor Hugo a cru devoir faire un ambitieux qui aspire à recueillir l'héritage de Cromwell , ce qui n'est pas sans vraisemblance , mais qu'il représente comme un in* signe poltron , ce qui blesse la raison autant que la vérité.
Pendant que les cavaliers et les tétes-rondes (i) s'observent avec inquiétude, surviennent quelques partisans de Charles II, parmi lesquels on remarque sir Richard Wiilis , émissaire secret de Cromwell , qui n'est là que pour trahir le parti royaliste. Enfin arrive le général Lambert , « avec une langue épée à la garde de cuivre , » ce qui lui donne
(i ) Cavaliers : les royalistes s'appelaient ainsi entre eux , et donnaient aux puritains le nom de têtes^ rondes.
d'un romantique. ii5
l'air d^un de ces matamores de la vieille comédie , qui cachaient leur timidité cous un amas de froides hyperboles (i). Il s'agit maintenant de se concerter pour la réussite du complot. On commeiice par l'énumération des crimes de Cromwell, qui se termine par ce mot du corroyeur Barebone :
Il porte effirontément des justaucorps de soie !
» Là -dessus, les conjurés agitent leurs poignards en s'écriant , au risque d'être entendus au dehors :
Exterminons le tyran et sa race !
» Dans ce moment critique , on frappe de nouveau à la porte de la taverne. C'est Ri-
(i) Voyez les rôles de capùan dans les comédies qui ont paru avant Molière.
( Note de Jacques Dehrme, )
Jl6 LA CONVERSION
chard , fils aîné de Cromwell , dont l'amyée imprévue étonne les conjurés ; ils craignent que. le complot ne soit découvert. Cependant la.
conversation s'engage. Richard, qui connaît les cavaliers de longue main, qui est de toutes leurs parties de débauche , et a rendu service à plusieurs d'entre eux . se plaint de leur ingratitude , et les accuse de trahison.
LORD ROSBRERRT , d part.
Ciel!
LAMRERT , à part.
Où fuir?
LORD GLIFFORD.
Trahison!
SEDLT.
Dieu!
GARR , étonné.
Que veulent-ils dire?
d'un ROM antique. 1 17
RICHARD GROMWELii , vivement.
Oui , vous venez sans moi boire ici !
» A cette burlesque accusation , les traîtres, qui viennent bofre au cabaret sans Richard , se rassurent 3 mais , lorsqu'ils commencent à reprendre leurs esprits , un nouvel incident les rejette dans la consternation. Yoici comment Fauteur s'exprime :
)) En ce moment on entend le bruit de /a trompe au dehors. Nouveau silence d'étonnement et d'inquiétude. Le son de la trompe s'interrompt , et une voix forte crie du dehors:
Au nom du parlement , qu'on ouvre la taverne ! ( Mouyement de terreur parmi les conjurés. )
LORD ROGHESTRR , à Davenant.
Pour le coup nous voilà pris dans notre caverne , Comme Cacus!
» Od raconte qu'un jour, se réjouissant à table avec quelques amis, il ne savait où prendre le tire-bouchon pour déboucher une bouteille d'excellent vin dont il faisait fête aux conviés. Dans ce moment, on lui annonça une députation de sectaires qui demandaient audience. « Dites-leur, répondit Cromwell, y) que je suis en quête du seigneur, et ne » puis les recevoir. Ces bonnes gens , ajouta- » t-il, avec un sourire, vont croire que je » suis en quête du seigneur, tandis que je ne y> cherche que le tire -bouchon. »
» Je pense donc que M. Victor Hugo s'est étrangement trompé en représentant Cromwell esclave d'idées superstitieuses et illuminé de bonne foi. Toutefois , j'admettrais volontiers cette supposition si elle était devenue un moyen d'intérêt ; mais il suflfit de citer une partie du dialogue de Cromwell avec lord Rochester pour prouver que l'auteur aurait mieux fait de s'en tenir à la vérité de l'histoire.
LORU ROGHESTËR.
Cette lettre, milord , vous dira qui je suis.
GROMWBLL , prenant la lettre.
De qui ?
LORD ROGHESTBR.
De monsieur John Mîlton.
GROMWELL , oïLvrant la lettre.
Un très digne homme , Aveugle ; c'est dommage !
( Il lit quelques lignes. ) •
Ainsi donc on te nomme Obédedom.
LORD ROCHBSTBR, 8^ inclinant ^ à fart.
Tudieu , quel nom !
( Haut. )
Milordl'adit.
( A part. )
Obéd.... Obédedom ! Ah ! Davenant maudit!
De me donner un nom à faire fuir le Diable !
Qu'on ne peut prononcer sans grimace effroyable !
122 LA GONTE^SION
GROMWÉLL, repliant Ja lettre.
Vous portez an beau nom. Obëdedom de Geth Reçut dans sa maison Tarche qui voyageait.
Rendez-vous digne aussi de ce nom mémorable I
LORD ROGHBSTSR , â part.
Va pour Obédedom î
GROMWELL.
Un saint considérable , Milton , clerc du conseil , se fait votre garant.
Mais je dois et je veux vous soumettre à l'épreuve , Vous faire sur la foi subir un examen Avant de vous nommer mon chapelain.
LORD ROGHESTER.
Amen !
C'est le moment critique.
GROMWELL.
Écoutez. Par exemple , Dans quel tnois Salomon commença-t-il le temple?
I)Vn. romantique. 123
LOBD ROCHBSTBR.
Dans le mois de zioy second de l'an sacré;
GROMWELt.
Et quand racbeva-t*il ? ,
LORD ROGHESTRR.
Au mois de buL
CROMWELI/.
Tharé N'eut-il pas trois enfants ? où ?
LORD ROGHESTBR.
Dans Ï7r> en Ghaldée.
CROMWELL
Qui viendra réjouir la terre dégradée ?
LORD ROGHESTBR.
Les saints qui régneront les mille ans accomplis.
124 ^^ CONVEBSION
GROMWEIiL.
Par qui les saints devoirs sont-ils le mieux remplis ?
liORB ROGHBSTER.
Tout croyant porte en lui la grâce suffisante. Il suffit pour prêcher qu'en chaire il se présente , Et qu'il sache , abreuvé des sources du Carmel , Au lieu d'à, b, c, dire alepk, beth et ghïmel.
GROMWELL.
Bien dit ! Continuez , voguez à pleine voilel
LORD ROGHEâTER* avec enthousiasme.
Le Seigneur en esprit à chacun se dévoile.
On peut , sans être prêtre, ou ministre, ou docteur,
Avoir reçu d'en haut le rayon créateur ^
( A part. ) ,
Quelque coup de soleil.
( Haut. )
Sans la foi l'hommie rampe.
Mais veillez! éclairez votre âme avec la lampe ! L'âme est un sanctuaire , et tout homme est un clerc. Dans le foyer commun apportez votre éclair!
Les prophètes prêchaient dans les places publiques ,
d'un romantique. J25
Et le saint temple avait des fenêtres obliques.
( A part. ) •
Je consens qu'on te pende, Obédedom Wilmot, Si dans ce que je dis je comprends un seul mot.
GROMWELL , à part.
C'est un anabaptiste ! ... Il est fort en logique ^ Mais sa doctrine au fond est très démagogique.
liORD ROGHBSTBR, avec chaléur.
Le don des langues vient à qui parle souvent Et beaucoup!...
(A part. ) J'en suis bien une preuve !
(Haut.)
En rêvant , En priant , en veillant , on devient un lévite : On peut atteindre alors , bien qu'il marche très vite , Satan, qui dans un jour, nonobstant son pied-bot, Va de Beth-Labaoth jusqu'à Beth-Marchaboth.
( A part. ] Corps-dieu! cela va bien. Poussons jusqu'à l'extase!
GROMWBLL.
Il suffit.... Vous fondez sur une fausse base
126 l'A CONYBBSIOK
Votre édifice!... Mais nous en reparlerons.
Qoels sont les «nimanig impurs?
LOBD &OGHESTBB.
Tons les hérons , L'antmche , le laros , Tibis exclu de l'arcfae , Le butor,
( A part. )
Le Çromwell !
( Haut. )
Tout ce qui vole et marche.
GBOMWELL.
Quels sont ceux dont on peut manger?
LORD ROGHSSTER.
C'est ràrtacus, Milord, etle brucus, et Pophiomacus.
GROMWBIiL.
Vous oubliez aussi la sauterelle.
LORD ROGHESTER.
Ali ! diantre !
Mais qui s'irait loger ces bétes dans le ventre ?