‹ La conversion d'un romantiqueChapitre 12 sur 29 · I. II · texte numérisé non relu

I. II

l62 l'A GOKYBRâlOir

>) C'est Milton qui parle :

Au sommet de l'état jeté par la tempête j Ivre de ton destin , tu veux parer ta tête De cet éclat des rois pour nous évanoui.

Tremble ! On est aveuglé quand on est ébloui î Ollivier, de Cromwell je te demande compte , Et de ta gloire enfin , qui devient notre honte.

y> Il y a bien quelque chose de péniblement étudié dans l'expression de ces sentiments ^ mais ils prouvent, comme je crois vous l'avoir déjà dit , qu'en renonçant à un système absurde de composition, l'auteur peut aspirer à de légitimes succès.

y) Notez maintenant le brusque passage de la raison à la sottise !

GROMWELii.

Le bonhomme le preiid sur un singulier ton !

Çà , maître John Milton ^ secrétaire-interprète Près le conseil d'état ! vous êtes trop poète ! Vous avez , dans l'ardeur d'un lyrique transport , Oublié qu'on me dit Fotre Altesse et Milord!

d'un BOUfANTIQUE. l63

Mon humilité souffre & ce titre frivole ; Mais le peuple qui règne , et pour qui je m'immole^ A mon bien grand regret veut qu'il en soit ainsi. Je me suis résigné 5 résignez-vous aussi !

y> Cette réponse est si ridicule de pensée et d'expression; elle annonce tant de fatuité et de petitesse d'esprit, qu'elle place Cromwell dans un état de dégradation incompatible avec l'idée qu'on se fait d'un tel personnage.

y) Je conviens que cela est nouveau j mais si nous ne pouvons avoir de nouveauté qu'à ce prix , il vaut mille fois mieux renoncer à toute littérature. Le combk de l'ignominie pour la nation française serait de descendre au dernier rang dans la culture des lettres , après avoir tenu pendant deux siècles le sceptre du génie. Heureusement, il nous reste des hommes supérieurs , étrangers à ces grotesques aberrations dé l'intelligence , et qui , au milieu des injures et des sarcasmes de la sottise présomptueuse , entretiennent le feu sacré. Nos jeunes écrivains ne sont pas tous séduits par ce délire de l'imagination qui

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enivre quelques médiocrités , et leur persuade que la France les attendait comme les restaurateurs de sa littérature. y>

Ces réflexions furent interrompues par l'arrivée du docteur Lefranc, intime ami de M. Dumont. a Nous reprendrons demain, me dit celui-ci , notre conversation. J.e veux montrer mes belles tulipes au docteur : il est digne de les admirer. N'oubliez pas qu'aprèsdemain je vous attendrai à diner, ainsi que Joseph Delorme ! Mon ami Lefranc et sa famille seront de la partie.

y> — Vous parlez d'un jeune homme que j'ai connu, dit le docteur : Joseph Delorme a suivi mon cours de pathologie avec assez de distinction; mais depuis quelque temps je ne sais ce qu'il est devenu, »

Je racontai alors au docteur comment Jo* seph avait été saisi inopinément du démon de la métromanie , ce qui lui faisait négliger les occupations les plus sérieuses, ce Je crains bien, ajoutai-je, que sa raison ne soit altérée.

d'un romantique. i65

Il se livre aussi à certaines spéculations inintelligibles qu'il appelle sa philosophie. Il prétend , par exemple , que nous aurions des idées quand bien même nous n'aurions pas de sensations ; qu'il voit des faits dans sa conscience comme nous voyons des fruits sur un arbre ; et qu'il s'écoute penser quand bon lui semble.

» Je me hasarde quelquefois à lui dire que les sensations sont évidemment le principe de jQios idées , et que , s'il manquait du sens de l'ouïe , il n'aurait aucune idée de la musique de Rossini. Il répond que je suis un misérable sensualisme y que je tombe dans le lockisme et le condillia^isme y et que le dix-neuvième siècle fera prévaloir le kanto-platonicisme.

Il veut aussi que les siècles soient des missionnaires chargés de faire triompher certaines doctrines. Il croit que ce sont des idées qui se font la guerre . se tirent des coups de canon, et emportent d'assaut les villes fortifiées ; de sorte que le général qui a la meilleure artillerie est aussi le meilleur logicien , et a des idées plus saines que ses adversaires. »

l66 LA GONVâRSlON

A ces mots , le docteur sourit* — ce Je sais ce que c'est , me dît-il : quelques hommes d'esprit ont fait la gageure de remettre en vogue les rêveries qui reparaissent de temps à autre , lorsque l'imagination s'exalte , et que la raison humaine s'affaiblit. Mais.il n'y a là- dedans rien de philosophique, et par conséquent rien de durable. Je suis fâché que Joseph Delorme perde son temps à poursuivre ces chimères. Je ser^i bien aise de le revoir : nous pourrons peut^tre le guérir de ses vi- * sions, et le rendre raisonnable ! ,y>

Je remerciai le docteur Lefranc de ses bonnes intentions, et je pris congéde M. Dumont', qui me prit la main , en me disant :

a Ne manquez pas au rendez^vous. »

DVN ROMiLNTIQUS. 167

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