CHAPITRE m
SUITE DBS OBSBRYATIONS GRITIQURS SUR LB BRAMB DB GROMWBLL.
Rerum principia ab ingenio profecta sunt , et exitus disciplina compai-antur.
( M. T. CiCERO. )
C'était le 10 mai : je me rendis au bou-- Uvard de Gand^ promenade fayorite de Joseph. Je le trouvai* nonchalamment assis sur une chaise , tenant à la main un journal littéraire qui s'enrichit, ou, pour parler plus correctement, qui s'appauvrit de ses dissertations sur notre ancienne littérature ^ et par ancienne littérature il faut entendre celle de MM. Andrieim;, Daunou,Lemercier, Ray-
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nouard,et deaautres écrivainsde l'époque qui n'ont pas un grand respect pour le génie de Ronsard. Ses yeux me semblèrent un peu plus hagards qu'à l'ordinaire ; ses cheveux étaient dressés sur sa tête comme les dards d'un hérisson : c'était le costume romantique dans toute sa rigueur. Je lui parlai de la visite que j'avais rendue à notre respectable professeur, et lui fis part de son invitation.
c( La chose mérite réflexion , répondit Joseph. Je crains qu'on ne fasse chez ce bonhomme de très mauvais dîners. Nous autres , qui sommes doués d'une imagination rêveuse et mélancolique , et qui faisons une grande dépense d'esprits animaux , nous avons besoin d'une nourriture succulente, et bien préparée, pour réparer les pertes que notre commerce avec la muse nous fait éprouver. »
Je lui dis, pour le rassurer, que M. Dumont ne haïssait pas les bons morceaux ; et qu'il avait pour cuisinière un cordon-bleu^ dont un ancien commissaire liquidateur pour-
d'un romantique. i60
raît se contenter. Ces paroles càlnaèrent ses craintes ; il fut convenu que nous irions le surlendemain diner chez M. Dumont, et pas* ser la soirée avec lui. Je lui demandai s'il y avait quelques nouvelles littéraires.
c( J'ai assisté hier, me répondit-il, à la lecture de Marina Faliero, drame historique de Casimir Delavigne. L'auteur m'a paru d'une excessive timidité. Il est encore loin derrière nous, et il a bien du chemin à parcourir pour nous atteindre. Il annonce la prétention de faire autrement que les chefs de votre littérature décrépite. Cela ne suffit pas : il faut , pour mériter nos suffrages, qu'un poète fasse précisément le contraire de ce qu'ils ont fait 5 c'est le seul moyen aujourd'hui d'être original. Tous ceux qui prennent un autre parti appartiennent, suivant la belle expression d'Emile Deschamps, à la faction des continuateurs (1). Je crains bien que Casimir ne
( I ) Études françaises et étrangères.
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se rende jamais digne de faire partie de notre radieuse constellation poétique. y>
Je ne voulus pas entrer en explications avec lui sur ce sujet. J'étais content d'être parvenu à lui faire accepter l'invitation de notre professeur ; et je le quittai en lui rappelant sa promesse. Il me fit un signe de tête affirmatif , et ferma les yeux, sans doute avec l'intention de voir, au fond de sa conscience , quelques uns de ces faits qui s'y rendent par une autre voie que celle des sens.
Le lendemain, j'annonçai à M. Dumont que mon frère acceptait avec reconnaissance son invitation, et je le remis sur le chapitre de Cromwell.
c( Où en sommes-nous restés, me dit-il?
» — Nous en étions , lui répondis-je , à la scène où s'agite la question de savoir si le Protecteur doit changer son titre contre celui de roi. C'est , comme vous l'avez observé , la situation d'Auguste dans la tragédie deCinna.
d'un liOMANTlQUfi. l-J^l
30 — Je n'ai pas besoin , reprit le professeur, de vous rappeler cette scène admirable , qui est dans la mémoire de tous les amateurs. Je ferai seulement une remarque importante , c'est que le poète classique a considéré la ques* tion sous le rapport politique et moral , le seul qui soit raisonnable ; tandis que le romantique ne l'a envisagée que comme un thème burlesque et favorable à l'esprit insipide de bouf-^ fonnerie. Ces deux manières de procéder sont les traits caractéristiques des deux systèmes. Dans le premier^ il faut , de toute nécessité , consulter le bon sens et les convenances , règles jalouses qui gênent singulièrement la liberté des grands écrivains de notre époque , et leur donnent beaucoup d'humeur. Il suffit , dans le second système , de se livrer à un bavardage emphatique ou insignifiant qu'on ne s'attendait pas à entendre , ce qui constitue l'originalité .
» Reprenons maintenant notre analyse , et passons sur une scène de remplissage entré Cromwell et sa fille lady Francis, qui ne sait pas encore le rôle que son père a joué dans la
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tragédie révolutionnaire du 3o janvier. Rochester revient sur le théâtre avec une espèce de duègne, nommée Guggligoy. Il est très pressé de faire sa déclaration d'amour à la fille du Protecteur , et il a acheté de dame Guggligoy la faveur d'être admis auprès de sa maîtresse. Lady Francis parait plongée dans une profonde rêverie.
» Pendant ce temps, Rochester et la duègne ont une conversation tout-à-fait dans le genre de la vieille comédie . sauf l'esprit et le style. La dame Guggligoy prend des airs de coquette :
GUGGLIGOY.
Je vaux d'être encore regardée Quand je me suis d'avance un peu raccommodée. Au fait, je ne suis pas si digne de dédain , Quand j'ai ma jupe rose et mon vertugadin , Mes lacs d'amour, mes bras garnis de belles manches, Et mes deux tonnelets ajustés sur mes hanches.
)) Rochester, qui la trouve, malgré ses atours,
d'un romantique. 173
ce digne de djédain , y> est pourtant obligé de lui dire des douceurs : '
LORI) ROGHESTER.
Mars eût quitté Vénus s'il eût vu Guggligoy !
y> Le vers le plus étonnant est celui qui termine cette paradé qu'on n'oserait offrir même au public des boulevarts. C'est Rochester qui parle de cette dame Guggligoy au moment où elle quitte la scène.
LORD ROGHESTER.
Certe, elle a les os secs à faire un très bon feu!
» Voilà le comique qui doit remplacer celui de Molière ! C'est ainsi que nous faisons des progrès , et que nous arriverons bientôt à la prfection de l'art dramatique. Je ferai observer en passant que le personnage de Rochester blesse cette vérité de l'histoire si rigoureusement exigée par nos réformateurs.
Conune l'action se passe en i65j , un an à
peu près avant la mort de Cromwell , lord Wilmot-Rochester , si connu par son esprit et ses écrits licencieux, devait être âgé de dix ans. Il n'est guère probable qu'à cet âge , il soit entré dans une conjuration , qu'il ait joué le rôle de chapelain , et voulu séduire lady Francis. Il est vrai qu'on trouve des anachronismes dans Shakspeare , et cela suffit pour justifier le poète moderne : ainsi, n'en parlons plus^ et arrêtons-nous un instant à l'entretien de Rochester avec la fille de Cromwell.
» Ici, nous trouvons l'imitation d'une scène de Crispin dans l'une des plu^ jolies pièces de Regnard.
LORD ROGHESTBR.
D'abord , tournons la place avant de l'attaquer ! Une fille est un fort j j'ai pu le remarquer : Les clins-d'œil qu'on lui fait , la mise recherchée , Les petits soins , les mots galants , sont la tranchée Qui s'avance en zig-zag^ la déclaration , C'est l'assaut ; le quatrain, capitulation.
y) Le Crispin des Folies amouteuses se sert
d'un bom antique. 175
aussi d'expressions niilitaires dans une siluation semblable ; il s'agit de renlèvement d'Agathe.