‹ La conversion d'un romantiqueChapitre 14 sur 29 · CRISPIN · texte numérisé non relu

CRISPIN

Il fant d'abord savoir si dans la forteresse Nous nous introduirons par force ou par adresse ; S'il est plus à propos , pour nos desseins copçus , De faire un siège ouvert pu former un blocus.

Quand on veut , voyez-vous , qu'un siège réussisse , Il faut premièrement s'emparer des dehors , Connaître les endroits , les faibles et les forts. Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe , On ouvre la tranchée , on canonne la place.

C'est de même à peu près quand on prend une fille.

» Crispin-Rochester ne vaut certainement pas son modèle; et il est encoire plus malheureux lorsque , dans la même scène , il s'avi^ de lutter avec Molière. M. Victor Hugo a fait de lady Francis une ingénue qui ne sait rien des choses de ce monde; Rochester cherche à la séduire par les mêmes moyens dont la

176 LA. GONVERSIOX

vieille femme se sert auprès d'Agnès pour la décider à recevoir Horace.

Vos yeax ont fait ce coup fatal , Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal (i).

y> Rochester de son côté apprend à lady Francis ce qu'elle épand autour d'elle des ra- » vages aflTreux ; que l'un de ses regards fait » cent malheureux ; qu'elle a sous les yeux

y> une de ses victimes. »

y) Francis répond comme Agnès :

Si je vous ai fait du mal sans le savoir, Je veux le réparer !

» J'ignore comment les génies du siècle s'y prennent pour justifier des imitations si maladroites. II n'y aurait pas assez de sarcasmes et d'anathèmes contre les écrivains apparte-

(i) École des femmes.

dVn romantiquk. 17-7

nant à la vraie littérature qui suivraient un tel exemple. Remarquons encore que toutes ces hautes prétentions d^originalité de la nouvelle école ne signifient rien ; que les chefs euxmêmes ne se font aucun scrupule de s'approprier des idées et des traits connus; seulement ils les gâtent :

. Contactuque omnia fœdant (i).

Rochester termine cette scène en offrant son malheureux quatrain à lady Francis , et se jette à ses pieds. C'est dans une telle situa* tion que Cromwell le surprend, situation qui serait dramatique , s'il y avait moins d'absurdité dans les préparations , si Rochester , au lieu de se montrer comme un vil bouffon 9 était animé d'un sentiment vrai et énergique.

CROMWELL

Par quel hasard, maître , aux genoux de ma fille?

(i) Virgile.

LORD ROGHESTRR , â patt.

Dieu! Cromwell! Je suis mort! pour une peccadille C'est dur d'être pendu ! Pris en délit flagrant , II n'aura pas pour moi de châtiment trop grand !

CROMWELL

Fort bienv, mon chapelain !

LADY FRANCIS , à part.

Il faut de l'indulgence :

C'est un fou.

)> Lady Francis a raison ; et , pour calmer la colère de Cromwell , elle lui apprend que Rochester s'est jeté à ses pieds pour lui demander la main d'une de ses femmes , la dame Guggligoy.

CROMWELL , à Hochester.

Pourquoi ne point parler tout de suite , mon cher, Puisqu'il vous reste encor des penchants pour la chair?

D UN ROMANTIiQUK. 179

LORD ROGHBSTBR , à part.

Chair! une peau collée à des os faits en duègne !

CROMWRLL.

On vous satisfera. Je hais que Ton me craigne. Je suis content de vops : je pourrai vous donner Votre belle.

LORD ROGHESTËR.

Ma belle! un vieux spectre à damner !

Un corps à rebuter les bétes carnassières!

Une figure à faire avorter des sorcières !

» Que dites-vous'de ce langage si décent , de ces gentillesaes romantiques destinées à nous faire oublier les comédies du classicis" me {1), Expliquez-moi comment il se trouve

(i) C'est un mot nouveau pour désigner l'opinion des écrivaiiis qui disent le grand Corneille au lieu du grand Shakspeare.

l8o LA. CONVERSION

des gens assez aveuglés pai^ l'esprit d'innovation, ou assez idiots, pour admfreret vanter ces méprisables turlupinadeâ !

» -^ Ils disent que ce sont là les hardiesses d'un génie indépendant.

y> • — La situation de Rochester aux genoux de lady Francis n'est point de l'invention de M. Victor Hugo. On trouve dans les mémoires de la famille de Cromwell , où notre auteur a puisé la plus grande partie de son éruditipn historique , une aventure à peu près semblable arrivée à un certain Jerry White , chapelain de Cromwell. On y voit aussi que lady Francis n'était pas tout-à-fait une Agnès, et qu'on eut de bonnes raisons pour lui faire épouser Robert Trick, son premier mari. Ce n'esl point un reproche que j'adresse à l'auteur : si l'altération des faits et des caractères eût produit la moindre beauté dans son ouvrage , j'en ferais volontiers un sujet d'éloges; mais il n'y a pas moyen de s'y résoudre , lorsque tout aboutit à de mquâtrueuses caricatures.

d'un romantique. 181

y> Reprenons notre analyse !

GROMWËLL , s^ adressant à un mousquetaire.

Dis à Çham Biblecham , Puii des voyants d'Ecosse , Qu'il marie à l'instant, sur le livre de fui , Messire Obédedom et dame Guggligoy.

y> Le mariage ainsi conclu , lady Francis reste seule. Elle ouvre le parchemin que lui a laissé Rochester , et , au lieu d'une déclaration d'amour, elle lit une invitation à lord Ormond de se rendre vers minuit k la porte du parc dont le poste est séduit. Il sera facile de saisir Cromwell endormi par les soins de Rochester. C'est ainsi que l'auteur rentre dans l'action principale du drame, qu'il semblait avoir oubliée. Lady Francis remet le parchemin à Cromwell , qui apprend alors la métamorphose d'un chef de cavaliers en puritain , et qui se prépare à le faire tomber dans le piège où lui-même devait être pris.

La vraisemblance est partout choquée ; mais, je le répète encore , c'est un droit acquis au romantisme.

l83 LA CONVERSION

» Il se passe dand rintervalle quelques %ènés parasites : une entrevue de Rochester et de dame Guggligoy ; la découverte du billet écrit de Cologne , que Crouiwell saisit dans le chapeau de Davenant , donnée historique que l'auteur a traitée comme le reste ; enfin une audience accordée au parlement , qui défère le titre de roi au Protecteur, et que celui-ci refuse poui: le moment. Tous ces incidents, amenés sana art , sont vides d'intérêt , et le poète , toujours fidèle au mauvais goût, les rend encore plus insignifiants par la barba* rie grotesque de son langage.

» Cromwell se trouve seul avec Thurloè*.

La nuit est venue. Le Protecteur foit mettre son lit dans la chambre peinte^ où les juges de Charles P"^ s'étaient réunis. Le choix est d'autant plus bizarre que Croiuwell a peur des revenants ; mais il se rassure par une réflexion très judicieuse.

CROMWELL

Quand la nuit sera venue , Si ces lieux ont un spectre , il ne me verra pas !

d'un romantique . i83

» Rochestér arrive, et présente le breuvage somnifère à Cromwell.

GROMWELL.

( Il prend le gobelet sur le plat , et le présente tout à coup à

Rochester. )

Buvez vous-même , alors : Thypocras est salubre !

» Rochester , après quelques lazzis dignes d'Arlequin, boit l'hypocras, et en éprouve bientôt les effets. Cromwell et Thurloë le placent tout endormi sur le lit où le Protecteur devait reposer.

» Une scène entre Cromwell et un vieux Juif usurier et astrologue termine ce troisième 'acte , qui est intitulé les Fous , et qui justifie parfaitement son titre. »

M. DumoDt allait passer au quatrième acte , lorsque je lui demandai la permission de faire une remarque.

a II me semble , lui dis-je , que le goût des bouffonneries était un trait caractéristique

de GroDfiwèll , et qae, sous ce point de yoe ^ M. Victor Hugo ne mérite point de reproches.

» — Vous pourriez avoir raison , si ces bouffonneries étaient dignes de la scène , si l'auteur les avait présentées avec esprit, si elles excitaient la gaité, si enfin elles ne formaient qu'un accessoire dans le drame.

)) Les bouffonneries de Cromwell étaient plus en actions qu'en paroles. Il jeta un jour un coussin à la tête du lieutenant-général Ludlow, qui lui rendit sur-le-champ cette grossière plaisanterie. Au moment de signer l'arrêt de mort de Charles 1^^ , il se servit de sa plume pour tacher d'encre les lèvres de son collègue Martin, qui siégeait près de lui. On raconte d'autres traits de ce genre; mais ces trails-là ne constituent pas ce qu'on appelle dans le nouveau langage V individualité. Ce sont choses communes à tous les mauvais plaisants. Si Cromwell n'eût été qu'une es-

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pèce de Gilles fanatique , tel que M . Victor Hugo l'a représenté , serait-il parvenu au su^ prême pouvoir? Son génie eût-il dompté les factions frémissantes autour de lui ? Les rois , ses contemporains et ses flatteurs, se fussentils prosternés devant sa fortune? La cour superbe de Louis XIV eût-elle porté le deuil à sa mort? Non assurément. Il faut donc avouer qu'en s'attachant presque exclusivement aux petitesses de sa vie privée , aux ridicules de son caractère , même en supposant la peinture vraie, M. Victor Hugo n'a fait connaître qu'imparfaitenient ce puissant personnage qui domina sur l'Europe comme sur l'Angleterre ; qui , par le fameux acte de navigation , prépara la prépondérance maritime de son pays. Cromwell , couvert du sang rojal, isolé au faite de la puissance, devait éprouver des inquiétudes ; son sommeil était probablement moins paisible que celui de l'innocence.^ Mais il y a loin de ces perturbations morales à la crainte puérile des spectres que M . Victor Hugo lui attribue. Cromwell redoutait plus le poignard des assassins que les apparitions nocturnes de Charles P'. Il ne fallait pas faire

du vainqueur de Naseby et de Worcester un poltton et un niais. Ce nVst pas là de la fidélité historique.

» Je pourrais appliquer les mêmes remarques à la plupart des personnages du drame de Cromwell, tels que le général Lambert , Whitelocke , Milton ; mais j'ai hâte d'en finir avec le chef-d'œuvre de la nouvelle littérature, et je viens à ce quatrième acte, qui ne vaut pas mieux que les autres.

» Il faut ndus rappeler que Cromwell est instruit de la conspiration des royalistes, et de celle des, républicains; il sait que les premiers doivent s'introduire, à la nuit close, dans sa chambre à coucher^ le saisir tout endormi dans son lit, et le transporter à Cologne y où Charles II l'attend avec impatience. Il ne faut pas non plus oublier que Rochester , plongé dans un . sommeil léthargique, est étendu sur le lit du Prolecteur. Tel est l'état des choses lorsque

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s^ouvre le quatrième acte. La première scène se passe <c à la poterne du parc de WhitCr » Hall. y>

Cromwell. — Déguisé en soldat 3 un lourd mousquet sur l'épaule , une cuirasse de buffle , un chapeau à larges bords et à haute forme conique } grandes bottes.

Il se promène de long en large devant la poterne , dans l'attitude d'un soldat de garde. Quelques moments après que la toile est levée, on entend le cri d'une sentinelle éloignée.

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