‹ La conversion d'un romantiqueChapitre 18 sur 29 · VOIX DANS LA FOULB · texte numérisé non relu

VOIX DANS LA FOULB

Ah! le voilà!* C'est ltii!yoyons!-Lui-méme! -Ah! -Oh!

L'Achan des nations ! -^^ Pharaon Néchao!

Il est seul en carrosse ! — Il regarde sa montre !

Le maire et les shériffs marchent à sa rencontre !

Monsieur, vous qui voyez, comment est-il vêtu?

' — En velours noir. — Voisin, votre coude est pointu !

NoU avait à Dunbar la barbe un peu plus sale !

Il descend! — Où va-t-il? — Prier Dieu dans la salle

De la Chancellerie. — 11 va prier Tenfer !

Comme il marche entouré de ses cotes de fer!

y> Voilà un échantillon de ce langage populaire , qui serait ei^cellent dans la rue , mais qu'on ne saurait faire entendre sur la scène sans s'exposer aux risées du public, ce C^est, y> dira-t-on , la nature prise sur le /ait. » La populace de Londres a dû demander comment Cromwell était vêtu ; et observer , comme une chose digne de remarque , qu'il était habillé de velours noir , et qu'il avait nettoyé sa barbe. Je répondrai à cela que ce n'est pas la nature même qu'on demande sur la scène , mais l'imitation de la nature , ce qui suppose la réflexion et le choix. De ce que l'imitation doit être vraie, il ne s'ensuit pas que tout doive être imité. Beaucoup de choses sont dans la nature qu'il serait peu décent d?étaler sur la scène : le choix «st donc nécessaire ; c'est le but de l'art et le secret da talent. Si M. Victor Hugo avait étudié les beautés de Shakspeare, au lieu de s'attacher uniquement à l'étude de ses défauts , il aurait appris par la belle scène du Forum ^ dans le troisième

acte de la tragédie de Jules César , comment un grand poète fait intervenir le peuple dans le drame , et développe le mouvement de ses passions. M. Victor Hugo a voulu être vrai, il n'a été que trivial.

» Nous voici arrivés à la scène capitale de l'ouvrage , à la cérémonie du couronnement présumé de Cromwell. Il entre , entouré d'un nombreux cfortége où se trouvent les principaux personnages de l'état , les généraux , les ministres, les grands dignitaires et les conjurés. L'auteur a indiqué avec un soin minutieux le costume et l'ordre dans lequel doivent se placer les acteurs : il paraît qu'il attache une grande importance à la partie matérielle du spectacle , et qu'il s'in^agine qu'en parlant aux yeux on est dispensé de parler à l'esprit.

GBiOW^mJL^ faisant quelques pas.

Au nom du Père! au nom du Fils et de l'Esprit ! La paix soit avec vous !

20gi LA CONVERSION

l'orateur du parlement 9 d Cromwell.

Milord ) quand Samuel ofiErait des sacrifices , IL gardait à Saiil l'épaule des génisses , Pour montrer à ce roi , sous le sacré rideau , Qu'un peuple pour un homme est un rude fardeau. Il roule lourdement ce grand char où nous sommes , Que les événements traînent tout chargé d'hommes ! Et pour le bien guider dans les âpres chemins , Il faut un ferme bras et de puissantes mains !

» L'orateur du parlement continue sur le même ton , et , de métaphore en métaphore , arrive laborieusement à la conclusion suivante , bien digne de l'exorde :

Milord , guidez-nous donc dans toutes nos fortunes , Et daignez agréer la foi de vos communes!

» Cromwell répond à cet orateur par un exposé de la situation prospère des trois royaumes :

Vivons donc fissurés dans la faveur céleste !

Mais pour que le Seigneur chez nous se manifeste ,

d'itn romantique. 2o3

Il faut courber le front et plier les genoux : Prions! et que l'Esprit desceïide parmi nous !

( Croi^well s'agenouille. Tout son cortège , le parlement, les cours de justice et les soldats, s'agenouillent aussi. )

» Pendant que tous ces personnages sont en oraison, Syndercomb, l'un des conjures, trouve que l'occasion est favorable pour frapper l'usurpateur ; mais Garland . qui appartient aussi à la conspiration, ne veut pas qu'on le tue pendant qu'il est en prière , de peur de l'envoyer tout droit a^u cieL Milton, parodiant V^strologHe daps. .ta tragédie de Jûle^ César ^ s'écrie ! , ; .

MILTON

Crom well , prends garde à toi ! Songe aux ides de mars!

CROn/lWELL , à Milton.

]M[ilton , expliquez-vous !

MILTON

Manè — Teckel — Phares (i) !

» A cette belle explication , Cromwell hausse les épaules, et monte sur le trône.

Bientôt on lui apporte l'épée , les sceaux de l'état , la Bible ; et le général Lambert s'approche pour lui remettre le diadème.

( Tous les conjurés épars dans la foule posent à la fois la main

sur leurs poignards. )

» Cromwell repousse, comme Jules César, le don de la couronne, et fait connaître les motifs de ce refus par un long discours, qui est vraiment curieux dans son genre; l'enflure du langage et l'entortillage de la pensée s'y confondent d'une manière étonnante. Je ne

(i) Ce sont les mots qu'aperçut Balthasar au milieu d'un repas, et dont le prophète Daniel lui donna l'explication.

d'un ROMANTIQUE. 2o5

crois pas que Lycophrou (i) lui-rnême ait

jamais été plus ténébreux. Vous en jugerez

' par cette comparaison , ou , si Ton veut , par

cette énigme, dont je n'ai pu trouver le mot :

On croirait que le Dieu terrible aux Philistins A comme uu ouvrier composé nos destins j[ Que son bras sur un axe, indestructible aux âges, De ce vaste édifice a scellé les rouages , OEuvre mystérieuse , et dont ses longs efforts Pour des siècles peut-être pnt monté les ressorts. Ainsi tout va ! La roue à la roue enchaînée Mord de sa dent de fer la machine entraînée; Les massifs balanciers, les antennes, les poids. Labyrinthe vivant , se meuvent à la fois.

L'efirayante machine accomplit sans relâche Sa marche inexorable et sa puissante tâche ; Et des peuples entiers , pris dans ses mille bras , Disparaîtraient, broyés, s'ils ne se rangeaient pas.

» Je voudrais bien qu'on m'expliquât ce

(i) Lycophron , poète grec , auteur d'un poème intitulé Alexandra, qui a exercé plusieurs érudits, et que personne n'a jamais pu comprendre. ■

206 LA GONVERSIOlf

qu^il faut entendre par ce labyrinthe vivant qui se compose de hqianciersy d^antennes et de poids. Cette pénible aecnmulation de grands moté, et ce vide dMdées, s'associe naturellement avec les froides hyperboles si fa-^ milières aux mauvais écrivains*

CROMWELL

Que je veuille être roi ! Si frêle et tant d'orgueil î Ce projet , et j*en jure à côté du cercueil, Il m'est plus étranger, frères, que la lumière Du soleil à V enfant dans le sein de sa mère !

y) Youlez - vous un échantillon du style niais?

CROMWELL

Et Cromwell eût trouvé plus de charmes cent fois ji garder ses moutons qu'à détrôner des rois !

» Cette harangue se termine ainsi :

Sur ce, nous prions Bien, d'un cœur humble et soumis^ Qu'il vous ait en sa sainte et digne garde , amis !

D'tsa ROM ANTIQUE. 20^

Nous vous ayons montré notre âme tout entière , Vous demandant pardon , pour dernière prière , P'avoir, un jour si chaud, fait un discours sî longl

y> Ce discours de Cromwell fait tomber les armes des mains des conjurés , et Faction prin« cipale est terminée. Cromwell pardonne aux conjurés royalistes et républicains. Le fanatique Syndercomb est le seul qui s^obstine à vouloir tuer VAchan des nations. Le peuple s'émeut , le jette dans la Tamise , et la pièce finit par ces mots de Cromwell :

Quand donc serai-je roi !

D Yoilà^ Vœuvre dramatique qui excite Vûnvis et la colère des partisans de la saine littérature, de cette littérature devenue le plus puissant moyen de perfectionnement dans les sociétés modernes. Vous pouvez maintenant apprécier les doctrines par leurs résultats. Je vous ai montré les fruits de cet affranchissement des règles , ou , en d'autres termes , des principes mêmes de l'art d'écrire. L'écrit s'y perd , le talent s'y dégrade , et la nature tnéme ne s'y montre jamais que sous

ao8 LA CONVERSION

des formes hideuses. Il est temps de s'opposer à ce torrent de folies , à ce débordement, du mauvais goût qui nous couvrirait de honte, et nous exposerait au mépris des peuples , jusqu'ici accoutumés à nous respecter. Les nations , en renonçant à leurs plus beaux titres de gloire , ne s'avilissent jamais impunément ; et si l'on voulait y regarder de près , si Ton dévoilait là vraie cause de ce dénigrement aveugle de la grande littérature philosophique du dernier siècle , de quelle confusion ne seraient pas couverts ses ennemis, qui ne sont , après tout , que les continuateurs de la jalousie et de la haine de l'étranger ! Mais ce n'est pas ici le moment de développer cette vérité. Il est temps d'ailleurs de prendre quelque repos : il se fait tard , et je ne veux pas vous retenir plus long- temps. »

Avant de quitter mon ancien professeur, je lui exprimai ma reconnaissance pour lés leçons que je venais de recevoir, et je me retirai satisfait , en pensant que j'avais trouvé l'homme le plus propre à guérir mon frère de la maladie intellectuelle dont il était attaqué.

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