D'UN ROMANTIQUE. 22Q
usées , et que vous .voulez des formes nouvelles. Je vous demanderai d'abord ce que vous entendez par les formes du drame.
y> — J'entends les formes qui résultent de l'observation des règles imposées par Aristote, et qu'Horace et Boileau recommandent expressément. Vos unités d'action , de lieu, de temps sont trop gênantes; c'est un despotisme insupportable, dont nous avons délivré le théâtre français.
» — Permettez-moi d'insister ! Ne dit-on pas tous les jours en parlant de l'imitation théâtrale des actions humaines : l'art dramatique ?
y> — Oui, sans doute !
» — £h bien , pouvez-vous concevoir un art qui n'ait point de règles , ou , si vous l'aimez mieux , de lois ? La peinture , l'architecture, la musique n'ont-elles pas des règles y que les peintres, les architectes et les compositeurs
!i3o LA. CONVERSION
de musique sont forcés, quelque gêne qu'ils en éprouvent , d'étudier et d'observer ?
t) — Je l'avoue.
y> — Otez du drame les unités de temps , de lieu, d'action, il n'y a plus d'art; vous tombez dans l'invraisemblance, la confu-^ sion et l'absurdité ; vous revenez à l'enfance de la scène et de la civilisation; vous n'êtes plus de votre temps.
» — Nous remplaçons toutes ces règles par une seule , l'unité d'intérêt.
» • — Fort bien ! mais, pour arriver à l'unité d'intérêt, il faut qu'il y ait unité d'action : car la multiplicité des événements et des caractères divise et affaiblit l'intérêt ; et pour que l'action soit une , n'est-il pas naturel qu'elle s'accomplisse dans un temps et un lieu déterminés? Croyez-vous que ce soit pour gêner le poète que ces règles aient été établies? Non , c'est le bon sens qui les a dictées : car la philo-
d'un ROMANTIQUE. a3l
Sophie et le bon sens sont deux tenues identiques.
» L'observation stricte des unités n'est pas même imposée au poète , pourvu qu'il en résulte des beautés réelles. Boileau ne vous dit-il pas que le génie peut sortir des règles j et apprendre de l'art même à franchir leurs limites. Ne vous plaignez donc pas de la sévérilé classique ! Commencez par avoir du génie , et vous nous trouverez pleins d'indulgence! Mais ne croyez pas que le mépris de toute règle soit une marque de génie : c'est le signe le plus éclatant de la médiocrité, qui sent avec dépit son impuissance, et s'arrête devant chaque diflEiculté ^ comme devant une insurmontable barrière.
» Des écrivains qui n'oiit pas assez réfléchi sur les principes de l'art proscrivent les règles comme inutiles ; ceux qui n'ont ni la capacité nécessaire pour réussir en s'y conformant , ni le génie qui en feit excuser l'inobservation accidentelle y ressemblent à ces mauvais peintrès , incapables de dessiner correctement une
^32 LA GONTSBSION
figure , et dont la .présomptueuse vanité insulte à la grande école de David. Je me résume en vous disant comme Voltaire , dont le jugement doit avoir quelque poids, que je défends les règles de Fart dramatique , non parce qu'elles sont anciennes, mais parce qu'elles sont raisonnables et nécessaires.
y) — Vous voulez donc que l'art reste stationnaire ? Vous lui interdisez tout progrès !
» — Tous les arts sont stationna ires, en ce sens, que les principes, une fois reconnus, ne sauraient varier. Ce qui était vrai du temps de Corneille l'est encore aujourd'hui et le sera dans tous les temps. Mafis le génie qui se soumet à ces lois , parce que sans raison il n'y a point de génie , le talent qui les applique avec bonheur , ne s'arrêtent point ; ils s'ouvrent des routes nouvelles , et découvrent de nouveaux moyens d'intérêt dans la mine inépuisable de l'histoire et dans les profondeurs des passions humaines. Corneille, Racine,
d'un romantique. 233
Voltaire, et les tragiques modernes dont les ouvrages ont obtenu l'estime publique , conservent ce que vous nommez les vieilles for-mes du drames et cependant leur théâtre a chacun son caractère et son génie particulier; l'adoption d'une forme n'est point l'imitation d'une manière.
y> Rendez , s'il se peut , l'action du drame plus vive , l'intérêt plus pressant ; que votre langage , familier sans bassesse , descende des hauteurs de la poésie ; quittez le palais des rois pour l'humble demeure des citoyens:
transportez -nous dans les régions les plus lointaines; oflPrez-nous le tableau de moeurs inconnues : nous vous applaudirons si vous restez fidèles aux lois de la raison, aux principes du goût ! Les règles élémentaires de l'art de peindre sont aujourd'hui les mêmes qu'à l'époque où Raphaël composait ses chefs-d'œuvre; cependant nous avons eu d'admirables tableaux; nous en aurons encore, si l'incorrection, l'exagération, l'extravagance, n'envahissent pas nos ateliers. Il en sera de même pour la poésie : Ut pictura poesis. lo
a34 l'A GONV£BSION
Le docteur Lefranc interrompit cette discussion.
oc Je vous écoute avec plaisir , mon vieil ami , dit*-il à M. Dumont; mais si vous con^ tinuez cette leçon de littérature, nous laisserons refroidir le café , au grand déplaisir de Véronique, qui nous attend avec im'patience.
Prendre le café chaud est une bonne règle, quoiqu'elle soit ancienne ; romantiques et classiques sont d'accord sur cette règle; ce qui, je n'en doute pas , amènera quelque jour l'harmonie entre eux. » ,
Joseph s'empressa encore d'offrir la main à mademeiselle fierthe, et nous passâmes dans le salon. Le café , préparé de la main de Véronique , était excellent , et Joseph ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
c< C'est probablement qu'il a été fait suivant les règles de l'art, dit la jeune fille, avec un sourire.
» — Véronique, ajouta madame Lefranc ,
l)'tJN ROMANTIQUE. !l35
n'entendrait pds raillerie suf un point aussi essentiel. Maintenant je désire, ma chère Berthe , que vous noi;is fassiez entendre quelques chants de Rossini. M. Dumont , qui est un peu mélomane , vous en saura gré. »
Mademoiselle Berthe ne se fit point prier t elle exécuta avec verve et sentiment les morceaux qui lui furent indiqués , et , mariant la douce mélodie de sa voix aux chants in-* spires de Rossini , elle excita notre admira'* tion. Joseph était en extase; 11 m'a depuis avoué que ^impression qu'il avait reçue dans ce moment ne pouvait plus s'effacer.
«Puisque Rossini a fait une révolution en musique , dit-il, en s'adressant à notre ancien professeur, pourquoi n'en ferions-nous pas une en littérature ? »
Cette transition assez naturelle ramena la question que M. Dumont voulait traiter dans toutes ses parties. Les dames témoignèrent le plaisir qu'elles auraient à l'entendre, et il re^ prit la discussion en ces termes :
a En comparant la littérature à la musique , vous n'arriverez à aucun résultat favorable à votre système. Le but de la littérature est non seulement d'émouvoir, mais d'éclairer l'esprit , et de perfeclioiiner le sens moral de l'homme. Le génie du musicien consiste à trouver dans la puissance du rhy thme et dans l'accord des sons les moyens de peindre la nature , et d'exprinier les passions humaines. L'art du compositeur nous place sous le charme des émotions; le plus. habile est celui qui excite nos sensations avec le plus d'énergie. En ce sens , Rossini n'a point fait de révolution en musique ; il l'a seulement portée à un degré de perfection inconnu jusqu'à lui. Il a continué les grands artistes qui l'avaient précédé j il a été plus loin que ses maîtres dans la même carrière ; d'autres pourront le surpasser.
y> La littérature , dans l'acception la plus étendue que nous donnons à cette expression, n'est point , comme on l'a dit superficiellement, l^ expression de la société. Cette déûnition a besoin d'être expliquée , et j'y revien-
d'un komantique. 287
drai. La littérature digne de ce n^m est le produit du travail de Vintelligence humaine sur elle-même et sur la société. L'intelligence de riiomme, ou la raison, se reconnaît, se mesure, <;herche à augmenter ses forces : voilà la philosophie. Elle considère l'homme et les sociétés dans leurs rapports mutuels, et cherche à les améliorer : c'est la poh* tique et la morale , deux sœurs séparées à leur berceau, et qui jusqu'ici n'ont pu se rencontrer. Enfin elle s'exerce sur le cœur humain, sonde les profondeurs où s'agitent tant de passions : c'est la littérature proprement dite , le drame , l'histoire , la poésie.
» La raison aujourd'hui est au fond de tout.
Votre littérature réclame une indépendance absolue, et répudie la raison : c'est donc une chimère qui s'évanouira comme les bulles de savon soufflées par des enfants. Quand l'autorité tenait la raison captive, que l'esprit d'examen n'avait pas ébranlé les croyances populaires, et que des illusions ténébreuses existaient encore ; dans le moyen âge, par exemple , votre système de composition aurait pu
a38 LA CONVEHSION
réussir. Ce n'est de nos jours qu'une déplorable foHe^ qui peut exciter quelque curiosité , mais nul intérêt.
» — Yous ne lui contesterez pas au moins l'originalité !
» — C'est précisément ce qui lui manque.
Ce sont les théories dramatiques de William Schlegel , de ce ridicule déprécîateur de Molière (i) 5 que vous adoptez. Shakspeare, Schiller et Goethe, voilà vos maîtres et vos modèles! Encore n'avez-vous de puîs-
(i) « Je me crois en droit d'affirmer, contre l'opinion dominante , que c'est dans le comique burlesque que Molière a le mieux réussi , et que son talent , de même que son inclination , était pour la farce. » {Cours de littérature dramatique, par W. Schlegel, t. 1 1 , p. 268. )
M. Schlegel, dont le livre est VAlcoran des romantiques, regarde le roi de 'Cocagne comme un chefd'œuvre supérieur au Tartuffe et au Misanthrope.
d'un uomantique. 289
sance que pour reproduire leurs défauts. Il n'y a pas jusqu'au langage de Ronsard que vous ne cherchiez à imiter ; tout en vous est imitation , même ces peintures hideuses ou grotesques que vous nous donnez pour des nouveautés.
» — Il fallait pourtant régénérer la littérature. Nous le répétons tous les jours, V ancien parti classique est définitivement ruiné. Ce n'est que depuis quelques années que les vieilles routines sont abandonnées \ que la jeune France s'est mise en route , et marche à pas de géant dans la carrière des lettres et de la philosophie.
» — Vous voudriez bien faire croire au public que ce que vous nommez V ancien parti classique est ruiné ^ mais vous ne le croyez pas vous-mêmes , et j'en juge par l'ardeur de dénigrement cîbntre les meilleurs écrivains du siècle, qui se fait remarquer dans vos préfaces, vos dissertations et vos apologies. Je ferai ici une observation affligeante : la plu-
24o LA CONVERSION
part des écrivains qui ont soutenu pendant trente ans, au milieu du choc des partis, et sous le régime militaire de l'empire , l'honneur des lettres françaises, existent encore, et se voient sans cesse signalés au dédain public , comme des hommes dépourvus de tout mérite; leur âge même est pour nos réformateurs un sujet facile d'épigrammes. Il y a dans le mépris de la vieillesse quelque chose d'immoral et de honteux, qui ne s'était point encore vu , et qui atteste une dépravation eflFrontée ; qu'en pensez -vous , docteur ?
» — Je pense que les enfants de V époque y qui se plaisent à insulter le$ hommes qui les ont précédés dans la culture des arts d'imagination, sont des enfants maussades, dont l'éducation est manquée, et qu'il faut renvoyer à l'école. »
Joseph Delorme rougit et baissa les yeux, comnie s'il avait sur la conscience quelque faute de ce genre, et M. Dumont reprit ainsi la suite de ses observations :
d'un romantique. 241
a Examinons un peu cette époque littéraire aujourd'hui si décriée. Je vous prie d'observer que, pendant ces années de triomphes merveilleux, Ducis, Bernardin de Saint- Pierre et l'abbé Delille, ont publié quelques unes de leurs productions les plus admirées ; que la scène française s'est ranimée; que Chénier , écrivain de premier ordre , a composé son Tibère^ M. Lenaercier sonPmtOj M. Raynouard ses Templiers ^ M. Arnaud ses Vénitiens y M. Etienne ses Deux Gendres; que MM. Andrieux , gracieux et aimable contedr, CoUin d'Harleville , Duval et Picard , ont obtenu de nombreux et durables succès. C'est à la même époque que M. Parseval Grandmaison terminait son épopée de Philippe-Auguste (i)j que s'exerçaient dans l'art des vers M. ChenedoUé, poète dont la renommée n'égale pas le mérite ; Mil-
(i) Ce poème, objet d'impertinentes critiques et de sarcasmes injurieux , n'en est pas moins parvenu à sa quatrième édition.
2^û LA GONVBHSION
levoîe, enlevé trop tdt aux séductions de la gloire ; Vîctorin Fabre , dont la vigoureuse jeunesse a produit des ouvrages qui honoreraient le talent dans sa maturité (i). Qu'on me cite parmi les enfants du siècle des écrivains d'un mérite auçsi distingué que M. de Fontanés, M. (îarat, M. Charles Lacretelle, M. Lemontey, M. Daunou; M. Michaud, historien desGroisades; MM.Ginguené, Cuvier et Fourrier. M. de louy est l'objet de vives attaques, qu'il doit à ses succès , à sa vive admiration pour Voltaire , et à la franchise de soii mépris^ pour les détracteurs de ce 'grand homme. Mais l'écrivain qui a composé VHerfnite de la Chauêéée-d^ jéfitin , la tragédie de Sylla , et qui s'est heureusement exercé en divers
(i) On regrette que cet écrivain n'ait pas fait réimprimer ses ouvrages I parmi lesquels se distinguent TEloge de Corneille, celui de La Bruyère, le Tableau de la littérature au dix-huitième siècle , et quelques petits poèmes d'un vrai talent.
( Note de V éditeur. )
d'un romantique . 343
genres , est au-dessus de l'injure et des critiques passionnées ; les hostilités brutales de la sottise sont un titre de plus à l'estime (i).Combien je pourrais encore nommer d'honorables écrivains qui ont acquis, pendant cette époque , une renommée que les dédains de votre coterie ne parviendront point à obscurcir.
N'oublions pas que les plus belles compositions de M. de Chateaubriand et de M°>« de Staèl , auxquelles nos professeurs de romantisme accordent leurs suffrages^ par des raisons qu'il est inutile d'indiquer ici , ont paru sous le sceptre de l'empire.
(i) Le bon professeur aurait pu citer M. Elmmanuel Dupaty, auteur de jolies pièces de théâtre et d'un poème satirique plein de talent; M. Moreau, chansonnier plein d'esprit et de gaîté , et auteur de charmants vaudevilles ; M. Tissot , que Delille avait nommé son successeur au Collège de France; M. Campenon , et M. Droz , écrivain correct , élégant , phi-' losophe ainiable et éclairé.
( Note de l'éditeur. )
y> — Ainsi, répondit Joseph /un peu piqué, vous ne reconnaissez aucun mérite à la jeune France- !
y> — Vous vous trompez encore. C'est précisément parce que je rends justice au mérite, de quelque année qu'il date , que je ne suis point injuste envers la nouvelle génération littéraire ,. pas même envers ceux qui manquent de justice pour leurs contemporains. Je reconnais dans M .de Lamartine et dans M. Victor Hugo le don de poésie, avec plus de charme dans le premier., plus de puissance dans l'autre. Je les plaine seulement d'être trop étrangers aux nobles et patriotiques sujets , les seuls qui puissent aujourd'hui assurer une longue durée aux productions de l'esprit. Je n'attribue même qu'à une vaine illusion, et à un malheureux travers d'esprit, les écarts où se perd le talent de M. Victor Hugo. C'est un regret sincère que j'exprime ici : car j'applaudirais volontiers aux succès qu'il pourrait facilement obtenir en renonçant à un système gothique de composition.
d'un romantique. 345
y> — Il faudra pourtant le subir; toute la jeunesse a adopté ce système.
y> — Je n'en crois rien. Là jeunesse raisonnable finira par en rire. Quant à la jeunesse qui n'est pas raisonnable, qu'impotte son opinion ! £lle fera quelque bruit , et passera coin me un songe. L'époque actuelle résiste à l'absurdité.L'espritde civilisation, quia formé la littérature française dans le dix-septième siècle , qui l'a soutenue au dix-huitième , la maintiendra dans les voies de la raison. Nous avons déjeunes écrivains très spirituels, pleins de goût, détalent et de connaissances, qui n'abdiqueront jamais la gloire littéraire de la patrie, pour se traîner misérablement à. la suite des littératures étrangères.
» — Pourriez^vous me citer ces écrivains qui vous donnent tant d'espérances ?
)) — La plupart les ont réalisées. Casimir Lavigne , Béranger, se présentent au premier rang : Casimir Lavigne , d'un esprit
étendu, d'un talent flexible; Béranger , inspiré quelquefois comme Lafontaine , et plus souvent comme Horace; tous les deux poètes populaires, parce qu'ils aiment leur pays, qu'ils ont pleuré sur ses malheurs , et vengé ses outrages. Je pourrais vous nommer encore M. Barthélémy et M. Méry , jeunes poètes dont la verve audacieuse , le rare talent et le goût éclairé donnent un démenti for me aux détracteurs de la haute poésie .
)> Dans la prose , M. Villemain reste fidèle aux bonnes traditions , et écrit sur les lettres, comme il en parle, avec charme et éloquence.
L'historien de Louis XI et de Philippe II , M. Alexis Dumesnil, inexorable apôtre delà vérité , flagelle d'une main puissante les vices de l'époque : il n'écrit pas, il burine ; s'il ne corrige point, il châtie. Malgré les tentatives de M. de Barante , dont j'estime d'ailleurs le caractère et le talent , l'histoire ne sera point changée en chroniques dénuées de morale et de philosophie. Quelques jeunes écrivains de mérite l'ont ramenée à sa vraie destination ;
j d'vn b^omantiqub. a47
elle restera ce qu'elle doit être, Vinstitutrice des peuples et le tribunal des rois.
» Le drame, non plus, a'est pas. dans une décadence aussi complète que vous voudriez le faire croire. MM. Casimir Bonjour, Delaville d'Épagny, Mazères, ont réuni dans leurs, pièces le talent du style, la vérité du dialogue, et l'esprit d'observation. Sur la scène tragique, de justes applaudissements ont accueilli diverses productions dans lesquelles le respect du bon sens n'exclut point la nouveauté des combinaisons (i).
7> — J'ai une réclamation à vous présenter, dit mademoiselle Berthe. Je trouve un grand
charme dans les poésies de M'"^ Amable Tastu.
Il me semble qu'on ne saurait l'oublier sans injustice.
(i) On peut citer le Charles Flde M. Lemercier, le Sigismond de M. Viennet , dont la muse patriotique a tant de titres à la faveur populaire.
5248 LA GONTËHSION
» — Cette observation est bien placée dans votre bouche , ma chère Berthe. M"« Tastu fait honneur à son sexe par ses vertus modestes et la supériorité de son talent ; elle occupera , près de M™« Dufrénoy , un rang dis-^ tingùé sur le Parnasse français. y>
A ce mot de Parnasse^ Joseph fit un bond sur sa chaise , comme s'il eût été piqué par un serpent. -
Ce soubresaut fut remarqué avec surprise.
ce Je vois ce que c'est , dis-je un peu étourdiment : mon frère a une répugnance invincible pour les expressions empruntées de la mythologie. •
» — Cela est vrai , répliqua-t-il avec vivacité : nous avons mis k'I^inde^p tout^ cette phraséologie mythologique , que nous reléguons dans la vieille littérature ; elle n'a rien de pittoresque , et n'exprime que des choses vulgaires. On veut , à toute force , que le ca-
D'UN ROMANTIQtTB. â49
ractère de la langue française soit la clarté. Nous en ayons décidé autrement 3 nous sommes obscurs, parce que nous sommes profonds; nous nous comprenons mutuellement, et cela suffit.
y> — Fort bien ; mais cela ne suffit pas au public. Vous croyez avoir de la profondeur dans la pensée parce que vous êtes ténébreux. Sachez que , si l'on voulait se donner la peine de soumettre à l'analyse les conceptions de vos écrivains, dont le style est si pédantesqucment tourmenté , on n'y trouverait que des paralogismes ou des lieux communs. C'est en effet la profondeur dans le vide. Si la langue française, perfectionnée par le génie, l'emporte sur les autres , c'est précisément par ce caractère lumineux qui éclaire la pensée , et la fait entrer sans effort par toutes les issues de l'intelligence. Cette qualité si précieuse n'exclut ni la force , ni l'éclat j mais il faut du savoir, du talent, du goût, pour se servir avec bonheur de cet instrument exquis de la raison et de la civilisation. Ce n'est que par un
!25o LA GONVBRSION'
sentiment de faiblesse que vous abandonnez la langue de Pascal , de Bossuet, de Montesquieu, de Voltaire €t de 3.-J. Rousseau, pour je ne sais quel jargon sophistique et bâtard , parfaitement assorti à la nullité des idées.
)) Quant à l'einiploi des termes mythologiques, l'abus incontestable qui en a été fait ne justifie pas la proscription de l'usage ; il faut seulement s'en servir à propos. Voulez-vous que je vous cite un exemple de l'heureux emploi de ces expressions ? Dans la fable des Deux Amis ^ \i^ Fontaine, en parlant d'un palais où règne le sommeil , dit :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
Cette image n'est -elle pas tout à la fois neuve, poétiqqe et gracieuse. Je ne saurais parler de La Fontaipe sans remarquer qu'aucun écrivain n'a plus étudié les anciens, et ne les a plus imités que lui : c'est en imitant qu'il est devenu inimitable ; mais aussi dit-il :
d'un iiôM antique. 25 1
Mon imitation n'est point an esclavage :
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit, plein chez eux d'excellen-
î^éut entrer dans mes vers sans nulle violence , , [ce,
Je l'y transporte , et veux qu'il n'ait rien d'affectë.
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
Je vois avec douleur ces routes méprisées :
Art et guides , tout est dans les Champs-Elysées (i).
» La Fontaine ne s'exprimerait pas autrement aujourd'hui , et sa douleur serait sans doute plus vive , en voyant avec quelle présomptueuse légèreté et quel stupide dédain on parle de Virgile et de Racine, les deux plus parfaits modèles de la grande poésie. Mais revenons à la mythologie !
y> — Tout cela est bien usé , reprit Joseph.
Votre Pluton, par exemple, est bien vieux ; ne serait-il pas temps de le mettre à la ré« forme?
(i) Épître à M, Huet, évéque d'Avranches , en lui envoyant un Quintilien.
a5a LA CONVERSION
y> — Croyez-vous que votre Satan avec sa queue ridicule et son pied fourchu soit un personnage plus poétique ? Il n'y a rien d'usé pour le génie : il sait tout mettre en œuvre , tout rajeunir ; mais il est sous l'empire de la raison, sans laquelle' il s'épuiserait en conceptions monstrueuses. »
Jusqu'ici Joseph n'avait pas perdu un pouce de terrain ; mais il ne parlait plus avec la même conviction. On voyait qu'il y avait lutte entre son amour-propre et son jugement.
M. Dumont lui porta les derniers coups par les paroles suivantes :
c( Mon cher enfant , vous vous êtes laissé séduire par de vains sophismes , et surtout par la facilité de faire quelque bruit , à l'aide d'une coterie qui , en proclamant la liberté d'opinions et l'indépendance de la pensée, que personne ne conteste , veut domir^er la littérature et la philosophie. Il faudrait , pour qu'elle eût quelques chances de succès, brûler nos bibliothèques et refondre la société ; il faudrait qu'à sa voix , l'ignorance , la bar-
d'un bom antique. 253
barie , les idées supertitieases, pussent voiler la raison humaine, éclairée par tant de lumières ; la tentative est foUe et désespérée. Les œuvres de génie qui ont illustré deux grands siècles , produit de ces profondes étu*des de l'antiquité , de ces méditations philosophiques , enfin de ce classicisme dont le nom seul vous met en fureur , résisteront à toutes les attaques. Revenez donc à la raison ! ne vous séparez pas de ce génie de la civilisation, qui est l'âme de notre littérature, et qui assure sa durée. Apprenez qu'aujourd'hui nul ouvrage de l'espritoie peut obtenir de succès s'il n'a un but moral et utile. C'est là le caractère dominant de l'époque, qui ne changera poiut, au gré de quelques rêveurs , mécontents des autres et d'eux* mêmes. Abandonnez donc une carrière stérile. Vous êtes jeune encore; TOUS pouvez vous livrer à d'honorables travaux , et tenir un rang d'homme dans la société. )^
Joseph jeta un regard sur la jeune fille , qui semblait attendre ses paroles avec intérêt , et répondit modestement , contre son usage :
254 ^^ CONYBBaiO^
ce Vos obserirations peuvent être justes; mais elles ne sauraient changer l'état des choses. Les peuples , agités par de grandes cata* strophes, témoins d'événements merveilleux, ont besoin d'émotions vives et puissantes, qui ne peuvent naître d'une littérature réglée comine l'ancienne littérature. C'est parce qu'il y a une fermentation générale parmi les peu*^ pies, qui tendent à une réforme radicale dans les rapports sociaux, dans les institutions po* litiques et religieuses, que nous aspirons à produire de nouvelles impressions, à créer de nouveaux moyens d'action sur le cœur et l'esprit de l'homme. Le génie classique , c'estf àrdire le génie que la raison domine et in-* timide , est arrivé an terme de sa carrière.
Le génie romantique , donnant pleine liberté à l'imagination , commence la sienne ; s'il ne fait pas mieux , il fera du moins autrement : c'est déjà un mérite. Les néeensUés de Véfo^ que^ voilà notre meilleure apologie.
» — Je vous sais gré de ces remarques, parce qu'elles me ramènent à une question que j'allégèrement touchée, et qui mérite un exa-
D^UN ROMANTIQUE. fàSS
men sérieux. Il s'agit de savoir si la littérature est l'expression de la société. Je rais expliquer «e qui donne à cette pensée de M . de Bonald une apparence de vérité.
» Depuis l'invention de rimprimerie, qui a mis à la portée du plus grand nombre un moyen facile de publicité , il y, a eu, à chaque époque, deux espèces de littérature : l'une que j'appellerai littérature fugitive , l'autre qu'on peut nommer littérature normale pu régulatrice. La première réfléchit en eflTet le mouvement extérieur de la société : on y voit le caractère de l'époque , ses passions et ses préjugés ; mais cette littérature passe avec les circonstances qui l'ont un moment soulevée.
Quelques exemples me feront mieux comprendre. Dans lé seizième siècle , la société fut agitée par les disputes de théologie et d'érpdition scolastique. Il n'était bruit que de controverses religieuses , et de démêlés entre les érudits, qu'on nommait alors des savants j les hommes avides de renommée prenaient part à ces stériles débats. Il n'y avait alors de crédit et de célébrité que pour les écrivains qui
256 LA GONYBRSION
se joignaient à une secte, en soutenaient les dogmes, ou se passionnaient pour quelque ancien manuscrit. On ferait une immense bibliothèque de cette littérature contentieuse y expression de la société du seizième siècle ; mais depuis long*temps elle n'inspire plus d'intérêt: elle est morte pour le public, et les auteurs qui l'ont cultivée sont ensevelis avec elle.
y> Dans l'âge suivant, tandis que les querelles religieuses s'envenimaient encore , l'affectation du bel esprit devint une maladie de la société ; des partisse formèrent dans le sein même de l'église catholique, ainsi que dans la république des lettres ; on se rangeait sous le drapeau de Jansénius ou sous les enseignes de Molina y on se partageait entre le sonnet de Job tl celui diUranie. Les presses pouvaient difficilement suffire à l'attaque, et à la défense. D'un autre côté, les récits interminables d'aventures romanesques mises sur le compte des héros de l'antiquité , les jeux frivoles de l'esprit , les ballades^ les triolets, les fades madrigaux: , inondaient la cour et la
d'un aOM antique. 257
ville. Ces innombrables productions, où se réfléchissait l'image de la sodété qui les recherchait avidemeot , ont é(>rouyé le sort de la littérature pleine d'irritation du siècle précédent, avec un malheur de plus, je veux dire avec dçs souvenirs de méptis et de ridicule.
» Nous retrouvons le nlême phénomène dans le dix-huitième siècle. Au commencement de cette mémorable époque, la corruption des mœurs , autorisée par l'exemple de la noblesse et du haut clergé, domina la société; et une littérature énervée en reçut l'empreinte. De là , les théâtres de Campistron , de la Grahge-Chancel, et des autres i m puis-^ sauts imitateurs de Racine; de là les romans de Crébilion fils, les contes licencieux du chanoine Grécôurt , les fadeurs de Bernard , de Dorât, du cardinal de Bernis. Cette école poétique , qui rejetait , comme celle d'aujourd'hui , toute philosophie , occupe dans les lettres le rang de l'école de Boucher en peinture j Tune était digne de l'autre.
. • '■ * » II est donc, ainsi que je vous l'ai dit,
258 I^A CONYSBSION
une liltératurç où Timage de la société se re« produit, comme les objets se peignent d$ins une eau limpide ; mais y comme la société est dans un état perpétuel de mobilité , son image passe avec elle.Yenons maintenant à la grande littérature , indépendante des formes accidentelles de la société , qui constate et détermine les progrès de Fesprit humain : c'est là la vraie littérature, celle qui, prenant la raison, la vérité pour points de départ, ne se modifie qu'en se perfectionnant. Cette littérature^ toujours vivante, ne reçoit en dépôt que les œuvres du génie et les productions du talent, consacrées à l'amélioration de l'homme et des sociétés. Dans le seizième siècle, c'est un Rabelais agitant sa marotte philosophique ; un Montaigne , un de Tbou, qui traversent l'épo* que en dominateurs. Dans le siècle suivant , Pascal , Bossuet , Fénelon , sublimes moralistes; Corneille, Molière, Lafontaine, Racine, Boileau , puisent aux sources pures de l'antiquité , réunissent la force du génie à celle de la raison, et, au milieu du mouvement des cabales, des attaquas de l'envie et des clameurs de la sottise , s'élèvent à une gloire immor-
d'un bom antique. aSg
telle. Au dix -huitième siècle , Montesquieu , Voltaire^ J.-J. Rousseau , loia de s'asservir à la mollesse d'une société viciée , s'en rendent maîtres ; et^ domptée qu'elle est, ils la poussent avec autorité vers un état progressif de perfectionnement. Aussi ^ que nous reste-t-il de cette foule d'écrivains qui , depuis le sei- 2Ûème siècle, ont eu leurs coteries, leurs prô^ neurs, Jéujr vogue d'un jour? Pas une seule pensée digne de mémoire. Mais ceux que l'on nomme aujourd'hui, avec uneslupide ironie, les vieux classiques , sont entrés dans cette majestueuse littérature qui grandira avec la civilisation , en dépit de tous les pygmées qui voudraient se hausser sur ses débris.
» Venons maintenant à votre argument bannal , à ce que vous appelez, dans votre jargon alambiqué , « les nécessités de l'époque ! » Voici, je crois, ce que cela signifie : Nous devons nous conformer aux goûts qui dominent la société. On veut du nouveaU;, du bizarre ; les esprits , lassés , mais non rassasiés d'émotions, s'ébranlent difficilement : il faut les frapper avec force. Les écrivains les plus
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audacieux peuvent seuls tetûr Fatteniion captive. L'art aujoulrd'hui consiste à satisfaire un public qui ne tient compte ni de l'ordre dans la composition, ni de la justesse des pensées , ni de la correction du langage ; il faut donner le frisson aux lecteurs pour enlever leurs applaudissements. La société , dégoûtée des réalités , s'élance dans le domaine de l'illusion. Des spectres, des cadavres, des bourreaux, l'enfer même : voilà ce qui l'émeut et lui plait !
» J'accorde toutes ces propositions. Qu'en résulte-t-il ? Que votre littérature , appropriée à ce goût du moment, passera avec lui; qu'elle subira la destinée des littératures esclaves de l'époque qui les vit naître. Un jour, qui n'est pas éloigné , on en rira de pitié , comme on se raille du pédantisme de Scaliger, de la préciosité de l'hôtel Rambouillet , et des vers fleuris du cardinal de Bernis(i).
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(i) yoltéiiï« l'avait surnom mé Babel la bouquC'itère. Ce cardibal a chanté un peu cyniquement les charmes de madame de Pompadour.
d'un romantique. a6i
)!>Sans doute, il y a satiété, inquiétude dans les esprits ; mais c^est parce que rien n'est encore fondé ; parce que nous jouissons de la liberté avec étonnement, et presque comme d'un bien dont nous né sommés pas dignes. Quand la société • rassurée sur l'avenir, jouira de ses droits dans toute leur plénitude , alors la raison reprendra son empire; alors le calme sera la conséquence de l'ordre et de la règle; l'imagination sera fixée dans de justes limites ; le vrai et le beau s'allieront encore avec le génie.
» Vous pouvez donc regarder comme une vérité incontestable que , de toutes les productions littéraires de l'époque, il ne restera que celles où le talent aura servi la civilisation. Cette littérature, que le temps ne sau«rait outrager, plane sur votre petite littérature de circonstance ; et vous l'insultez parce que vous n'êtes pas faits pour l'apprécier .Vous ferez du bruit, elle aura de la gloire. L'avenir ne connaîtra ni vos dissertations pédantes* quesy ni vos romans atroces, ni vos drames patibulaires, ni vos poésies infernales, ni
tout ce fat raà gothique dont la raison s'indi-' gne et dent gémit le gûùt«
y> Je vous parle avec quelque; sëtérîté , parce que je vous plains dfuser votre jeunesse en puériles occupations; tandis qu'avec votre intelligence et l'activité mieux dirigée de votre esprit , vous pourriez réussir dans les poursuites d'une honorable profession. »
Joseph, qui avait^couté attentivement les observations de son ancien professeur, lui répondit :
ce Je vois bien que j'étais dans Perreûr sur ce que je regardais comme une rëVblutîoh dans les lettrcjp. Vous m'avez montré qtie chaque époque a deux littératures qu'il ne faut pas confondre : l'une transitoire, et l'autre durable. J'abandonne volontiers la carrière poétique j où j'ai trouvé plus d'épines que de fleurs ; mais il faut pourtant que vous m'accordiez une chose, c'est que, depuis quelques années , la philosophie a feît de grands progrès : la découverte des phénomènes de eon-
D'tTN ROMANTIQUE. ^63
seiènàe^i un éyénemçrit qui renouyellera la sciei)ce, et finira jpai^ éelaircirj niieûx que M* de Môntlosier , les mystères de la vie humaine.
» — Ceci vous regarde , dit M/ Dùmont au docteur Lefranc. Je ne m'occupe guère de métaphysique 5 et je consens volontiers à Ignorer ce que je ne ptiis toiiipréndre.
>) — Mon cher ami, répliqua le docteur, en ^'adressant à Joseph , votre prétendu perfectionnement philosophique nVst qu'une chimère. Dîtes-moi , je vous prie, si vous avez jamais vu des phénomènes de conscience ?
» — Oui certes, j'en ai vu aussi distinctement ^qae je vous vois. Je me donne ce plaisir toutes les fois quil m'en prend envie.
» — Je voudrais bien ^voir comment vous faites pour vous procurer ces visions ?
» — Je me retire dans quelque lieu écarté où le mN>itvement des objets extérieurs ne
^64 . ^^ GONVBHSION
peut me distraire y et je nl'écoute peiner. Je ferme les yeux ppur^mîeux voir ce qui se passe dans nia conscience, et je me bouche les oreilles pour mieux entendre ce qu'elle me dit. Je suis alors dans un système d'idées indépendantes des sensationp matérielles ; les abstractions se réalisent et deviennent des entités ; J'aperçois clairement la causalité , l'objectiyité , la subjectivité , et même la pluralité phénoménale. C'est un monde nouveau , qui n'a aucun rapport avec celui que nous habitons corporellement. Les faits que j'y vois sont liés les uns aux autres par des rapports intimes dont je travaille à saisir les lois. Yoilà comment les enfans du siècle sont initiés aux plus sublimes secrets de la philosophie.
» — Cette situation que vous vous procurez n'est pa8 un phénomène nouveau. Il a existé dans tous les temps et dans tous les pays, *même chez les tribus sauvages , où le jongleur joue un grand rôle. C'est l'état d'extase, ou d'irritation cérébrale, excitée par une affection morbide, comme dans la catalepsie; ou produite par des moyens nature}s agissant
d'un romantique. 205
sur une organisation débile , comme dans le somnambulisme. La permanence de cet état d^extase constituerait la folie. La Pythonisse, qui, au milieu de vapeurs enivrantes, éprouvait un accès d'enthousiasme; le faquir^ qui , dans une immobilité absolue, tient les yeux fixés sur son nombril , et finit par voir le ciel ouvert; le cénobite, dont la solitude se peuple de fantômes; l'hommede l'Orient, qu'une dose d'opium combiné avec des aromates plonge dans de voluptueuses rêveries , voient aussi clair dans leur, conscience que les psychologistes dans Is^ leur; seulement, ils n'ont pas la prétention de former une science exacte des phénomènes qu'ils perçoivent.
r> — Ainsi, vous ne feriez aucune différence entre l'intelligence et la sensation ?
^ — Je sais que sans les sensations nous n'aurions .point d'idées^ et, par une conséquence nécessaire, que nous manquerions d'inteljiigence; Si nos cerveaux n'étaient pas dans leur état normal , nous ne pourrions suivre la discussion qui nous occupe en ce moment. Il
266 I^A CONt^EBSION
peat y avoir sensation saDs intelligence^ côfiime dans les enfants nonveau^nés et les idiots^; il n'y a intelligence que par le moyen des sensations.
)) Mais il y a des idées sur lesqitôUes les sens ne peuvent rien nous apprendre , telles que celles de la nature du principe intelligent, et des facultés qu'il possède. Voilà le domaine de la conscience ou du sens interne.
7> Quant à la nature du principe intelligent, la conscience ne répète que ce qu'elle a appris par l'exercice des sens. Nous voyons im ouvrage , et nous concluons , d'après l'expérience que nous avons acquise , qu'il existe ou qu'il a existé un ouvrier. Nous contemplons l'admirable mécanisme, de l'univers , nous en déduisons la conséquence d'un suprême ordonnateur; nous sentons que nous agissons avec un but déterminé , et nous affirmons , toujours par induction ou comparaison , que nous sommes guidés par un principe intèlligéfnt. Vouloir aller au -^ delà , vouloir déterminer sa nature, c'est folie. N^tre orga-
d'un HoMAN-flQUï:. 367
liisation s'ûppose à ce que nous connaissions jamais la cause de notre organisation. Il faudrait que rintelligenee pût se séparer de ses organes pour se considérer et s'apprécier, chose impossible , même dans Pétat d'extase, qui n'est lui-même qu'une excitation déréglée des organes de l'intelligence*
y> — ' Voilà du matérialisme tout pur. Vous nous emprisonnez dan& nos sens comme les animaux ; enfin... »
Joseph hésitait dans l'expression de sa pensée. Le docteur Lefranc lui dit avec un sourire : ((N'ayez aucun scrupule; nous sommes accoutumés à ces sortes de syllogismes.
» — Enfin', vous êtes un athée !
y> — C'est cela. Pure dialectique d'inquisition; et, comme l'accusation d'athéisme emporte avec elle une idée odieuse , les hommes passionnés pour leurs opinions l'ont tonjotfrs légèrement prodiguée. Dites-moi ce que c^est qu'un athée.
» — Un homme qui nie l'existence de Dieu.
» — Qu'entendez -vous par cette expresr sion ?
» — J'entends la cause première, ou la suprême intelligence.
» -^ Maintenant apprenez-moi ce qui vous fait conclure que je nie l'existence d'une cause première.
)) — Je pensais que vous n'admettiez rien au-delà de l'organisation matérielle des êtres.
y> — Vous vous trompez ! Il faudrait être privé de toute raison pour nier l'existence d'une cause première , que les peuples adorent sous des noncis divers. Le vrai philosophe sait seulement que tous les efforts de l'esprit humain ne sauraient parvenir à expliquer son essence , et le mode d'action qu'elle exerce sur la nature inierte ou animée. Ces quesUons sortent de la région philosophique, pour en-
d'un ROMANTIQUE'. 369
trer dans le domàîiie de la théologie ; l'une etTautrene se touchent que par un point, l'existence de Dieu.
y> Les théologiens ont parlé de Diep, dans tous les temps, aVec autant d'assurance que s'ils l'avaient vu et connu familièrement ; ils n'ignorent aucun de ses penchants; ils disent qu'il est enclin à la jalousie et d'humeur vindicative. Gomme ils savent ce qui lui est agréable et ce qui lui déplaît, ils enseignent par quelles cérémonies on peut désarmer sa colère , ou obtenir sa bienveillance. De là les isystèmes religieux que le philosophe, qui n'a pas autant de foi que Pascal, ne saurait comprendre , parce qu'il n'a d'autre instrument d'appréciation morale que sa raison, mais dont il ne conte$te ni le principe , ni les conséquences , et qu'il respecte dans la pratique , attendu que ces systèmes, renfermés en de certaines limites , peuvent être utiles aux sociétés.
)>Le philosophe moraliste considère l'intel-* ligence suprême dans un autre ordre d'idées.
370 ^ XiA G0£fV£RS10N
Elle existe ; elle n^^est poîht piveu^e , car elle ne serait plus ÎBtelUgeiice. L'homme se trouve organisé de manière que la société de ses semblables lui est agréable et nécessaire : elle a dopc voulu ^u'il fût sociable , c'est-à-dire susceptible des affections domestiquas, de la pitié poMr les souffrances d'autrui , de l'amour de Tordre , enfin de toutes les qualités qui assurent la durée et le bonheur des familles réunies en société ; enfin, elle a ple^cé au fond de son qœur le sentiment religieux , ce qui e§t une révélation d'elle-même^ Je n'ai pas besoin de faire de ma conscience un théâtre de phénomènes, pour reconnaître les vérités d'où jaillit , comme conséquence naturelle , cette morale bienfaisante, que le but de toute éducation raisonnable doit être de développer, parce qu'elle seule peut former l'honnête homme et le bon citoyen. Maintenant , j^ vous demande si je suis athée. •
» — Je me reproche une semblable accusation, Mais enfin quelle base donnez -vous à la mor^l^ ?
d'un romantique. J271
)> — Une base indestructible ; je la pose rayonnante de lumière sur une yërité : c'est le phare que la raison élève pour sauver les sociétés au milieu des orages de Topinion^ et du naufrage des croyances imposées par l'aulorité. »
M. Dumont prit ici la parole.
c( C'est 5 dit-il , le plus grand service que la philosophie ait rendu à rhumanité. Mais puisque lliomme est naturellement religieux, il me semble que le christianisme , religion de paix , d'amour et de charité , est la forme laplussublime sous laquelle ce sentiment, ou, si vous l'aimez mieux, cet instinct , pût se manifester.
» «^ Ma fille et moi nous pensons comme vous , dit M°^« Lefranc. En remplissant nos devoirs religieux , surtout en faisant de bon* neis œuvres 9 nous sommes en paix avec nous* mêmes , et nous croyons obéir aux lois de Dieu.
» — Que le chriistianisme, répliqua le doctdur y se dégage donc de l'intolérance y da fanatisme, des idées superstitieuses, qui abrutissent rhorame ! Qu'il insiste moins sur le dogme et plus sur les devoirs; que le pauvre et le riche, le faible et le puissant, s'y rencontrent, de fait, égaux devant le prêtre, comme devant la Divinité ! que le sanctuaire n'ait pas deux poids et deux mesures , une morale pour les grands, une autre pour les petits ; qu'il redevienne ce qu'il a été dans l'origine; et la philosophie se reconnaîtra dans ses principes et sa morale ?
y> — En quoi , reprit Joseph , faites-vous donc consister la science de l'homme?
» - — Dans la morale , à remplir sa destination , et c'est tout dire : dans les sciences proprement dites, à ne jamais substituer d'hypothèses aux faits réels. Que l'observation vous serve de guide ! Constatez les faits; cherchez les rapports qu'ils peuvent avoir entre eux : c'est par là seulement que vous arriverez à d'utiles résultats.
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D On peut appliquer à la philosophie lés excellentes réflexions de notre ami sur la littéi:ature. Il y a deux philosophies : l'une du mèment, l'autre éternelle. On s'amuse quelques jours de la première ; l'autre se perfectionne par l'expérience et les découvertes progressives des faits. Les nombres dé Pythagore et de Platon, les atomes d'Épicure, les tourbillons de Descartes, les idées innées de Mallebranche, lés monades de Leibnitz , Fdesthétique transcendentale de Kànt, ont servi de fondement à des systèmes qui se sont évanouis ce comme les fabriques sans base d'une vision (i), » Les phénomènes de conscience sont de la même famille , et éprouveront la même destinée. Ce qui pe périra(pas , c'est la philosophie morale, qui rend l'homme meii'-
(i ) a Like the baseless fabric of a vision/ »
{Paroles de Prospéra dans la tèmpâte dç
Shakspeare. )
leur-, et la philosophie expérimentale , qui s'exerce sur des réalités.
D Je craindrais de prolonger une discussion qui demande une contention d'esprit dont nous n'avons pas tous ici l'habitude. Je tous attendrai demain dans la matinée ; et iious reprendrons , si vous le désirez , cette conférence. Je cherche précisément dans ce moment-ci un. élève adjoint pour des travaux que je médite : vous verrez si cela vqus convient ; je vous donnerai volontiers la préférence. »
Joseph était enfih revjenu par degrés à des idées positives. Il exprima sa gratitude en termes pleins de convenance, et dit ài^ docteur que, sous ses auspices, il nçi^pouVait manquer d'obtenir de l'estime et des succès.
Véronique interrompit la conversation en apportant le thé avec des muffins d'un goût particulier , qui enlevèrent tous les suffrages.
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Après une savante dissertation sur l'originede ces gâteaux, lesquels figurent avantageusement au nombre des bienfaits de la restauration , la soirée finit ; et ce qui n'arrive pas toujours en pareille occurrence , chacun se retira satisfait de lui-même et Content des autres. -
d'un romantique. 277