‹ La conversion d'un romantiqueChapitre 21 sur 29 · BUS'ÏE DE RONSARD · texte numérisé non relu

BUS'ÏE DE RONSARD

Je viëDs rendre à ton nom ce qu'il a mérité y Belle âme de Ronsard !

( GûiixAUME Colletât. )

Le lendemain matin , Joseph arriva chez moi , vers midi. Il m'apprit qu'il avait déjà vu le docteur Lefranc , et qu'ils étaient d'accord sur la nature des fonctions qu'il devait remplir auprès de lui ; il s'était même chargé de lé suppléer 9 dans l'occasion y auprès de ses

^']S XA COî« VERSION

malades. Je le félicitai sur cet heureux évëuemexU^ et je lui demandai s'il avait été content de là soirée de la veille.

(c Enchanté ! répondit-il. Je n'aurais ja^ mais cru que notre vieux professeur, avec ses ailes de pigeon et sa cravate mal nouée, pût raisonner si juste et si serré. On dîne fort bien çjxej^ lui ; et si je n'étais irrévocable* ment brouillé avec la muse, je me serais donné le plaisir de composer, à la manière de Ronsard, un sonnet où j'aurais célébré les louan-^ ges de Véronique. A propos de Ronsard, tu me vois dans un en^arras mortel. Je me suis solennellement engagé à passer la soirée chez M*** la comtesse Colombelle, où doit se réunir une société choisie de jeunes poètes. Je te dirai même , en confidence , que nous devons y procéder à l'inauguration d'un buste de ce pauvre Ronsard , si maltraité par Boileau , et dont nous vouions, à quelque prix que ce soit, réhabiliter la mémoire. Tu sens bien qu'aujourd^hui que je suis réconcilié avec le bon sens et la littérature classique , je serais déplacé dans cette assemblée. Je ne pourrais

d'un romantique. 2'jg

peut-être pas^ m'empêcher de rire de ce qui aurait e:scité en moi , il y a seulement deux jours, des transports d^admiration. Mes amis n'entendent pas raillerie sur ce point , et je ne veux pas m'èxposer à leur colère.

» — Ce serait pourtant le moyen de rompre avec eux j je crains toujours que ,tu ne retombes dans tes rêveries-

y) — Sois tranquille ! le paroxysme est passé, et j'ai repris l'usage de ma raison.

y> — C'est égal, je ne serai rassuré que lorsque tii auras fait publiquement ta profession de foi : les rechutes sont si dangereuses !

D'ailleurs je t'accompagnerai : je suis curieux de voir les héros de la jeûne littérature, le t surtout de les entendte.

» — Tu n'y comprendrais rien. Il faut beaucoup de préparations pour arriver à la disposition d'esprit que nous exigeons de nos candidats; ce n'est pas l'affaire d'un moment. Je parie que tu ne t'es jamais donné la peine

280 LA GONTfiRSÏpN

clé passer la nuit dans quelque cimetière , au clair de la lune , pour noter les modulations de la>brise qui gémit en passant à travers les grandes herbes.

» — foi , non !

y> — Tu né t'es jamais enfoncé danisle creux d'une vallée, près d'une source d'eau, où les allouettes viennent boire, avec l'intention d'y rêver au plaisir qu'il y a de se noyer tout à ;son aise , et sans être vu de personne? ,

» — Non vraiment !

y> -— Mais au moins tu t'es qilelquefois arrêté à la Morgue pour y considérer, à Ipisir^ les teintes livides des corps qu'on y dépose f afin de pouvoir , au besoin , les décrire en vers ou en prose ?

y> — Cela ne m'est pas arrivé , et ne m'ar rivera jamais , à moins que je ne devienne fou.

d'0n romantique. a8i

3>-r- G'eat pourtant par desemblablesétudes, et par quelques visUes h Charentoû y qu'on peut espérer de réussir dans la littérature du siècle, et de nous comprendre. ^

D— Que cela ne t'embarrasse pas. Je ne te demande que de me présenter ii cette com* tesse. jGomn^ent la gommes-tu ?

» — Madanie la coiûtesse Golombèlle.

» -— Voilà, un fort joli nom. C'est sans doute quelque jeune dame de haut parage , bien délicate , et portée à la mélancolie.

» — Pas toutr à-fait. Cette comtesse çst une petite femme, veuve dépuis quelques an* nées ^ et qui est parvenue à son dixième lustre. Ne sachant comment remplir son veuvage, elle hésita, pendant les premiers mois, entre l'église de Saint- Roch et la république des lettres; mais enfin elle s'est jetée dans la jeune littérature. Elle compose méipe dés élégies;- et je connais une ballade -de sa façon

qui a ëté ipsérée dans V Album ràm<^ntiqùe.

Elle jouit d'ailleurs d'une fortune con3idéra-' ble ; elle a un fort beau salon ; et si l'on y entend de mauvais vers, on y boit, en revanche , d'excellent punch , et l'on y mange des glaces faites d'après les meilleures traditions.

» — Est-ce que vos romantique^ boivent du punch ?

» — Sans doute ! pourvu qu'il soit bon.

Nous prends-tu pour des Hottentots ?

» — Non. Mais c'est qu'en vous lisant, j'ai souvent pensé que vous aviez l'esto.niac aussi vide que le cerveau : vous paraisse? dans vps poésies toujours triâtes, languissants^ et prêts à mourir.

)) — C'est le cachet.de la jeune littérature; mais cela n'est que pour la forme.

» — Je le Vois bien, €t cette singularité

d'un ROM Alf TIQUB . 3l83

me fait désirer encore plus d'assister à l'inau-

guratiQD du buste de Ronsard.

» — Eh bien ! j'y consens. Viens nae prendre vers les neuf heures du soir : c'est le moment de la réunion. Tu sauras que nous sommes aussi exacts à ces rendez^vous que les membres d'un comité tle lecture qui vont toucher leurs jetons.

y> -^ Cela suffît. Je ne me ferai pas attendre. »

Je me rendis en effet chez Joseph à neuf heures précises. Il était encore indécis ; et ce ne fut qu'à force d'instances que je le déterminsa à me conduire à son rendez-vous. Chemin faisant , je lui dis : '

(c Que penses-tu de mademoiselle Berthe , la fille du docteur Leffanc ? »

Il ine répondit avec chaleur :

ce Ne m'en parle pas., ou platôt parlem'en toujours ! Que de charmes , que d'esprit ! J'ai voulu savoir , la nuit dernière, s'il me restait epcore quelques faits de conscience ; je me suis écouté penser :. je ne pensais qu'à Berthe 5 j'ai exploré attentivement jusqu'aux plus petits recoins de ma con$ciencer, je n'y ai vu que son image. Il faut que je te l'avOue : j'en suis éperdument amoureux , «t je crois , sans vanité , que ma personne ne lui est pas désagréable.

» — Quelles sont tes prétentions?

» — Je prétends mé distinguer dans ma profession , acquérir l'estime public(ue , et me rendre digne de son choix.

» — Allons ! voilà parler en homme raisoiinable ; la cure est parfaite. y>

Nous étions arrivés à la porte de l'hôtel de madame la comtesse Golombelle , à la Chaussée- d'Antin. Joseph, en montant l'escalier,

d'un romantique. ij85

me, fit remarquer qu'il était garni , des deux côtés , de cyprès et Ôl épicéas en caisses et en {k>ts , surmontés , à la dernière marche f de deux saùlés pleureui^^ sous l'ombrage des^ quels nous fûmes obligée de passer. Un domestiqué^ en livrée rouge et noire ^ nous introduisit dans un grand salon nommé le salon de la Mélancolie^ la porte est. en forme ogive. Sur la cheminée, de marbre blanc, s'élève une cathédrale gothique en bronze ; l'ouvrier a pratiqué dans l'intérieur une horloge dont la sonnerie imite le bruit du bour-^ don de Notre-Dame. Deux chapelles , dans le même goût d'architecture, i^nt placées de chaque côté de la cathédrale ; et comme elles contiennent plusieurs bougies, elles servent de candélabres. L'ameublement eçt somptueux : le divan^ les fauteuils, les cHaisea? sont garnis de velourà no^*, avec des franges écarlates. Les draperies des croisées , en étoflSe d€ soie rouge à bandes noires ; un tapis de pied At\à Savonnerie ^ unlustre magnifique, et de belles glaces, attirent ausisi l'attention. Ce salon est orné de quelques tableaux de la nouvelle école , parmi lesquels on distingue le

Cauchemar^ une Expédition de vampires ^ le Massacre de Sàio, V Apparition d'un rêvenant, une Volée de chauve- souris^ et la Ronde du sabbat. La tétç du diable , qui s'é* 1ère , avec sa mitre d'archevêque , au milieu de la galopade des sorciers, a; ui^e expression singulière ; on ne l'aurait pas trouvée dans l'école de David;

Madame la comtesse Golombelle nous reçut avec un gracieux sourire. Cette dame , d'une taille ramassée , est d'un embonpoint gêpant ; ses yeux ronds , à fleur de tête , me pairurent encore pleins dé vivacité. -Elle était assise' dans un fauteuil, et un^ peu renversée en arrière, pour avoir la feculté de poser sur un tabouret un pied en travers- de l'autre , comme il est' d'usage parmi les dames de la Ghaùssée-d'Aûtin. et du boulevart Poissônnièr^. Je remarquai sa robe de mousseline blanche des Indes , avec une garniture de roses noires , et sa chevelure arrangée en forme de papillon de nuit; son nez retroussé, et sa bouche légèrement entr'oûverte , lui donnaient l'air quelque peu enfantin^ Cette

d'un robïànïiquk. aSy

manière; d'ouvrir les lèvres est une habitude que les- jeunes femmes avaient prise à l'époque du consulat , et que quelques unes d'entre elles consei'vent encore aujourd'hui. Madame la comtesse Colombelle est de ce nombré. Plusieurs dames et , quelques jeunes personnes placées à ses. côtés formaient uïi cercle. J'en orèiii arquai de fort jolies; une , entre autres , vêtue , comme Vellédà la druidesse , d'une tunique noire , et couronnée d'une branche de chêne ; elle avait au côté ùa bouquet de verveine; des baies d'églantier lui servaient de collier, et pour compléter le costume , elle portait à sa ceinture une petite faucille d'ôr. Cependant ces dames avaient , en général, un air guindé et dédaigneux qui ne prévenait pas en leur faveur. -"'

Je me retirai avec Joseph dans l'angle d'une croisée; et àYaiit l'ouverture de la séance, je le priai, à voix basse , de me faire connaître les illustres personnages que je voyais pour la première fois.

2bB liA GONVEaSION

OC O^çl est , loi dîs-j€î , cet homme efflanqué, et à lunettes vertes, nonchalamment enfoncé dans ôette bergère ?

» — C'est un enfant du siècle.

)^ -r- Tu te moques de moi» Cet enfant mç parait avoir au moins soixante ans ; on s'en aperçoit facilement, quoiqu'il ait kjs sourcils peints et qu'il prenne un air mignard.

» —N'importe : il est compris dansla jeune littérature. Il serait Courbé comme un bisaïeul, qu'il jouirait dé ce^ privilège. Parmi nos p;rérogatives , celle de donner des exemptions de vieillesse n'est pas la moins précieuse. Nous avons remarqué que la plupart des écrivains ressemblent aux femmjes et aux artistes, qui ainient à dissimuler leur âge.

Aussi, quand nous voulons piquer vivement Un homme de lettres qui n'est pas de nos amiÇ) nous disons qu'il a vieilli.

» — r- Cela est plus facile que d'avoir de

d'0n romantique. ' 389

l'esprit ; mais quel est le nom de ce person-' nage ?

)) — Le chevalier Charles Bôokworm , d'origine écossaise. Il est encore inédit ; mais il fera; il nous a promis qu'il ferait. On m'a assuré qu'il avait e» portefeuille une tragédie historique intitulée Jllexandre -- le - Grand . Toute la vie de ce conquérant y est passée en revue. Les spectateurs le suivront depuis son départ de la Macédoine jusqu'aux bords de l'Indus , et reviendront avec lui à fiabylone; on m'a beaucoup vanté le quatrième acte , où la ville de Persépolis est incendiée sur le théâtre.

y> — La scène sera brûlante. Mais, dis-moi, quel est ce jeune homme brun, avec un bouquet de barbe sur la lèvre supérieure, et dont la chevelure s'élève en pointe sur la tête ?

» — C'est un de nos coryphées. Je ne me souviens plus à présent de son nom ; mais nous l'appelons entre nous \^ bel obscur. Il

ne s'exprime qu'à demi • mots , ne se déride

jamais ) et joue à meryeille son r61e de mys^ térieux.

» — Et ce jeune homme à la face réjouie , qui parle à l'oreille de cette dame d'un certain âge , dont le front est ceint d'une guirlande de scabieuses ?

y> — C'est mon ami Jérôme , que nous nommons aussi le mélancolique.

y> — Le mélancolique ! il n'y a pas un muscle dans cette figure triviale que la nature n'ait destiné à exprimer la joie,

y> — C'est égal , il est voué au noir : il excelle à décrire l'agonie des mourants , sa muse ne sort pas des ruines et des tombeaux; il a chanté le ver du cercueil ; ses vers et sa prose sont pleins de ténèbres.

» — Je l'aurais pris pour un élève du Caveau. Mais comment pommes-tu ce blondia dont la vue est 6x;ée sur le bal des Sorcier^: sa physionomie est douce et caressante.

D'UN ROMANTIQUE. HQi

y> -^Nous le nommons le terrible. Personne ne peint mieux que lui la décomposition des cadavres, et les phénomènes de la putréfaction; il n'a pas son pareil pour décrire une exécution à mort, et les tortures des suppliciés ; on ne peut lire ses ourrages sans frissonner des pieds jusqu'à la tète. Les femmes, avides d'émotions, en raffolent, et le lisent avec le même plaisir qu'elles éprouvaient, il y a quelques années, à se faire précipittT des Montagnes russes. Il a de plus fait la conquête de l'enfer; c'est un domaine où il règne sans rivaux.

» — Et ce gris-pommelé qui se penche familièrement vers la grande femme sèche et gourmée dont la main agite, en guise d'éventail , une petite branche de cyprès ! Tu ne diras pas au moins que celui-là est un enfant.

y> — Ah Dieu ! le comte de la Roche-Noire , et la baronne Médora , chaste muse de la rue Bleue. Que vois-jé ! le comte a oublié de se teindre la chevelure : c est l'homme le plus distrait que je connaisse^ Si on lui présentait

ngOL LA CONVERSION

un miroir, il serait capable de se trouver mal.

» — A-t-il composé quelques ouvrages ?

» — Peu de chose; une demi-douzaine de romans historiques , à la manière de Walter Scott , dont les titres sont déjà oubliés. On lui doit aussi une ballade intitulée : Le Spectre^ monté sur un /antome de cheval , qui vachercher sa fiancée y et la ramène , au grand galop , à son cercueil. Nous rangeons cette ballade parmi les chefs-d'œuvre de notre littérature.

» — Elle est digne de cet honneur. Voistu cette petite femme en grand deuil, qui jette sur le bel obscur un regard languissant. Je serais curieux de savoir son nom.

» — C'est M"'* de Lambrequin , la femme la plus sensible et la plus passionnée pour lés arts qu'on puisse citer. Son mari n'est mort que depuis quinze jours , et elle a déjà composé deux sonnets à sa louange j elle a dessiné

d'un romantique. 398

elle-même Tesquisse du monument qu'on doit élever à la mémoire du défunt : nous citons cette jeune veuye comme un modèle de tendresse conjugale : c'est une nouvelle Artémise.

» — Je n'ai plus qu'une question à t'adresser . Quel est ce jeune homme , d'une mine sérieuse , avec une cravate où plonge son menton; celui qui remet un papier à la petite Velléda ?

» — Gomment ! tu ne le connais pas ! On nous nomme les Inséparables. C'est notre cousin germain, M. Jean Sainte-Barbe, le plus redoutable des critiques : lorsqu'il mord , il emporte la pièce. C'est lui principalement qui s'est chargé d'anéantir la littérature classique; il l'a déjà tuée trois ou quatre fois. lia prouvé plus clair que le jour que Boileau et J.-fi. Rousseau n'entendaient rien à l'art des vers ; que Racine avait quelque talent, mais point de génie. Nous le regardons comme un foudre de guerre. Son admiration pour Ronsard

!294 ^^ CONVBBSION

est égale à son antipathie pour JSoileau. C'est lui qui est le héros de la fête. »

Joseph achevait à peine ces mots , que la porte du salon s'ouvrit avec fracas. Deux grands laquais entrèrent avec un immense plateau couvert de sorbets, de meringues, de gâteaux de toute espèce , le tout accompagné d'un grand, vase de punch à la glace , entouré de festons de feuille morte. Bientôt après deux autres domestiques firent aussi leur entrée. Ils portaient le buste de Ronsard enveloppé d'un crêpe. Il fut déposé avec respect sur une table de marbre • au milieu du salon. Quand tous ces préparatifs furent terminés , M™« la comtesse Colombelle pria M. Jean Sainte-Barbe de prendre la parole.

« Mes bons amis, dit-il, quand le bef- )) froi de la cathédrale sonnera minuit , heure )) solennelle, oi\ le monde invisible ouvre ses » portes mystérieuses , où le génie de la mé* » lancolie , porté sur un rayon de la lune , » descend vers nous , et fait verser de douces alarmes aux âmes rêveuses, nous procéderons

d'0N romantique. 2g5

» à FinauguratioD de ce buste d'un grand )) poète , dont la mémoire est placée sous >:> notre protection ; nous^ vengerons l'injure » des siècles ; nous recueillerons ses chefs-^ )) d'oeuvre , et le classicisme caduc rendra » le dernier soupir. »

Cette harangue , prononcée avec lenteur et gravité, excita un vif enthousiasme. Pour moi 9 je commis une imprudence qui pouvait avoir des suites fâcheuses. Au moment où M. Jean Saint-Barbe annonçait le dernier soupir du classicisme ^^^ chantai à demi-voix ce refrain , qui malheureusement me revint en mémoire :

Va-t'en voir s'ils viennent , Jean !

Ces maudites paroles furent entendues , et causèrent du scandale.

ce Grand Dieu ! s'écria la muse de la rue Bleue, aurions-nous un profane dans cette enceinte ?

» — Odi profanum vulgus^ » reprît avec so-

296 3LA GONYBRâlON

lennité M* le chevalier Charles Bookworm, qui n'était peut-être pas fâché d'apprendre à ces dames qu'il savait un peu de latin.

Je m'excusai le mieux qu'il me fut possible^ je dis que ces mots malencontreux y

Va-t'en voir s'ils viennent , Jean ,

appartenaient à une vieille chanson romantique, d'une expression simple et pittoresque, et que je cliantonnais d'habitude , sans y attacher la moindre importance ; que d'ailleurs je trouvais très convenable qu'on élevât une statue à la gloire de Ronsard , monume&t digne du génie de l'époque.

Cette apologie calma un peu l'indignation générale. M""* Colombelle , qui avait eu le temps de m'examiner des pieds jusqu'à la tête , et je m'aperçus que l'investigation ne m'avait pas été défavorable , me dit avec un air d'intérêt :

d'un bom antique. 397

c( M . Delorme , si vous n'êtes pas de notre religion , c'est moi qui me charge de vous ' convertir* J'ai eu en ce genre de véritables succès. Venez me voir demain ; nous causerons des choses du mystère, d

Je me confondais en actions de grâces, lorsque la druides3e passa devant moi , avec un air marqué de dédain , en disant :

c( Je n'aime pas les gens prosaïques : ça fait mal ! ))

Cependant le plateau chargé de friandises avait été entouré , et je m'aperçus que ces dames ne manquaient pas d'appétit. Seulement elles levaient les yeux au ciel en mangeant leurs gâteaux , et chaque verre de punch était accompagné d'un soupir. Tandis que je faisais ces observations , un nouvel incident troubla la docte assemblée : nous aperçûmes avec effroi M. le comte dé La Roche- Noire devant un.e glace, l'œil hagard, le poil hérissé comme Calchas , la bouche ouverte , pétrifié, et d'une mortelle pâleur. Madame de

398 ^^ CONYBHSION

Lambrequin et madame la baroone Médora volèrent à son secours.

«Pardon, mesdames, dit -il, en se remettant ; je pense à une affaire très importante que j'ai négligée , et qui ne peut souffrir de retard. Je vous quitte à regret. »

Il partit, et je l'entendis qui disait , en gagnait la porte : ce Me voilà perdu d'honneur, on va croire que je ne suis plus jeune, x»

Dans ce moment , l'horloge assourdissante de la cathédrale sonna minuit ; il se fit un profi[>nd silence. Notre cousin Sainte- Barbe prit la petite Y elléda par la main , et la conduisit auprès du buste de Ronsard.

c( C'est à vous, vierge des Gaules, lui dit-il, qu'appartient l'honneur de lever ce voile noir, emblème de l'injuste oxJbli où était plongée, depuis plus de deux siècles, une renommée gauloise , jadis radieuse , et qui , par nosspios, va reparaître avec une incomparable splendeur. »

d'un rômamtiqub* 399

Yeliéda souleva doucement le voile qui couvrait le buste , sur la base duquel était gravée l'iascription suivante :

A toi Ronsard , à toi qu'an sort injurieux Depuis deux siècles livre lau mépris de l'histoire , J'élève de mes mains l'autel expiatoire Qui te purifira d'un arrêt odieux (i) !

Sainte-Barbe reprit alors la parole.

(( Le voilà, dit-il , cet admirable poète , » détrôné par les Malherbe, par les Boi^ )> leau , les Racine, et autres usurpateurs du » siècle de la couriisannerie , quoiqu'à dire )> vrai, il conservât encore un bon nombre )) d'amis et de partisans , tels que Scudéry , y> Théophile, Saint- Amand, La Calprenèdc, » Chapelain, Brebeuf , Cirano de Bergerac, » qui n'en parlaient jamais qu'avec honnem:

(i) Poésie française au i6« siècle , tome II , page

» et respect. Le voilà , ce sublime inventeur » de rhy thmes lyriques trop long-temps per* » dus. Nous les avons heureusement retrou- » vés ; le moule du style en usage depuis fialy> zac jusqu'à J.-J. Rousseau a sauté en éclats, )) aussi bien que le moule du vers (i). »

Des applaudissements unanimes et réitérés accueillirent ce dernier trait. Je remarquai , avec quelque surprise , que ces enthousiastes avaient même changé les termes qui expriment l'approbation. Ainsi, au lieu de dire, Beau y sublitne^ admirable^ ils s'écriaient en chœur : c( C^est immense ! quelle vigoureuse végétation I »

c( C'est trop beau , en vérité , s'écria madame de Lambrequin ; j'admire ce moule de style qui saute en éclats. Quel langage ! c'est du pur génie !

(i) Tableau historique et critique de la Poésie fran- > çaise au \&^ siècle, 1. 1 , p. 569.

d'un romantique. 3oi

ce — Lorsque Ronsard inourut, reprit Sain- » te^Barbe , en grossissant sa voix , la France y> entière le pleura. Des oraisons funèbres, des » statues de marbre lui furent décernées : sa » mémoire, revêtue de toutes les sortes de y> consécrations , semblait entrer dans la posy> térité comme dans un temple (i)T y>

» — 11 mourut ! dit en gémissant la petite druidesse ; il mourut ! cela fend le cœur ; je n'ose plus le regarder, tant je suis attendrie !

y> — Il mourut, ajouta l'orateur, en baissant le ton. Le temple de la postérité fut fermé à sa mémoire j mais nous allons lui en ouvrir les portes. Sa vieille gloire , toute brillante de jeunesse , guidera le nouveau siècle , comme une colonne lumineuse , dans le désert de la poésie inconnue. »

(i) Tableau historique et critique de la Poésie française au i6« siècle ) 1. 1, p. 85.

303 lA CONYBRSIOir

A ces mots les transports d'admiration redoublèrent ; il y eut des cris de joie , des trépignements d'enthousiasme,

c( Le coup fatal est porté! dit le bel obscur.

« — Racine et Voltaire ne s'en relèveront jamais ! reprit Jérôme le mélancolique.

)) — Le siècle courtieaneeque est enfoncé !

s'écria le terrible. Le tonnerre a grondé , la foudre a éclaté, les tombeaux sont béants, et les ossements des vieux classiques craquent sous nos pas.

y) — Maintenant , reprit Sainte - Barbe , il nous reste à réciter devant ce vénérable buste un petit chef-d'œuvre où tout se rencontre, passion , badinage , et poésie ; et ensuite chacun de nous déposera respectueusement devant l'illustre poète une couronne de laurier. y>

Je m'aperçus alors qu'on avait apporté avec

d'un romantique. 3o3

le buste une corbeille couverte d'un tissu des Iodes: et je supposai qu'elle était rem*plie de petites couronnes de laurier.

On se rangea en cercle autour de l'orateur.

Sainte-Bari)e releva deux ou troisfoisla touffe de cheveux qui ombrageait son front , et récita avec une emphase monotone les vers suivants :

A Gassandre (i).

Ma petite colombelle , Ma mignonne toute belle , Mon petit œil , baisez-moi !

D'nne boudiè toute pleine De musc , chassez-nioi la peine De mon amoureux esmoi !

ce Dieu ! que cela est joli , dit madame Colombelle i et mon nom qui s'y trouve ! Ce

(i) Œuvres choisies de Pierre de Ronsard, page lao.

3o4 L^ CONVERSION

bon Ronsard ! il méritait bien qu'on lui chassât la peine de son amoureux esmoi ; je n'y aurais pas manqué.

Quand je vous dirai : Mignonne , Approchez-vous ! qu'on me donne Neuf baisers tout à la fois !

Donnez-m'en seulement trois!

y> — Ravissant ! s'écria la baronne Médora, en pinçant les lèvres ; neuf baisers , trois baisers : cela fait douze baisers. Cette Cassandre n'était pas malheureuse.

Tels que Diane guerrière Les donne à Phébus son frère , Et l'Aurore à son vieillard !

Puis reculez votre bouche ; Et bien loin , toute farouche , Fuyez d'un pied frétillard !

» — Je ne savais pas , dit Velléda, que Diane donnât des baisers à son frère ; je suis ravie de l'apprendre : rien n'est plus sentimental.

d'un romantique. 3o5

Gomme un taureau par la prée ' Court après son -amourëe , Ainsi , tout chaud de courroui,^ Je courrai fol après vous*

»^ — Charmante Comparaison! Anacréon n'a rien de plus délicat. y>

Je ne connaissais p^s là dame à la taille élevée et à la voix forte qui s'exprimait ainsi. J'ai su depuis que c'était madame la vicomtesse de Château-Gaillard ^ l'une des syrènes de la paroisse de Saint-Thomas-d'Aquin.

£t prise'd'une main forte Vous tiendrai de telle soirte Qu'un aigle un cygne tremblant. .

Lors , faisant de la iQodeste , De me redonner le reste Des baisers ferez semblant.

a Quel joli badinage! quelle aimable poésie! dit madame de Lambrequin ; cela remue le cœur.

3o6 liA GONT£RSIOliï

Mais en vain serez pendante Toute à mon col,, attendante, Tenant un peu Fœil baisse, Pardon de m'avoir laissé. ,

Car, en lieu de six , adoneques , J'en demanderai plus qu'oncques Tout le ciel d'estoiles n'eut; Plus que d'arène poussée Aux bords , quand l'eau courroucée Contre les vagues s'esmeut.

Un nouvel accès d'enthousiasme suivit cette lectuire ; il n'y avait pas d'expiçessions assez fortes pour rendre justice ai un pareil génie.

ce Qu'on me montre , s'écria Sainte-Barbe, d'un air triomphant, qu'on me montre un chef-d'œuvre aussi complet dans ces poètes fossiles qu'on nomme classiques. O Ronsard , Ronsard , reçois le tribut de notre amour ! »

A ces mots, il découvrit la corbeille, prit une couronne de laurier , et la plaça sur le buste du vieux poète. Chacun suivit cet exemple. Joseph seul était immobile et silencieux.

d'un ïlOMANTIQUE. 807

ce Allons , mon pheraini , lui dit Sainte- Barbe , allons, viens payer ton hommage au père de la poésie romantique : ce sera le cQm plément de cette auguste cérémonie, dont le récit portera le deuil dans le camp ennemi, et assurera à jamais notre gloire. »

Tous les regards étaient fixés sur mon frère , qui semblait recueillir sesfprces. Enfin il éleva la voix , et prononça , d'un ton assuré , les paroles suivantes :

c( Mes chers amis , j'aurais voulu vous épargner une pénible explication; mais, vous le voulez , j'y consens. Croyez-moi ! a les » plus courtes folies sont les meilleures. » Appliquons-nous ce vieux adage , qui renferme un grand sens. C'est une triste comédie que celle que nous jouonâ depuis quelques années ; quittons la scène ayant le concert infaillible desifQets qui n'attend pour éclater que le premier signal. Nous avons dit que nous voulions régénérer la littérature ; nous n'y avons apporté que la confusion et l'ennui. La singularité éveille un moment l'attention; mais le vrai

seul est durable. C'est une nouvelle invasion

3o8 LA GONTBRSION

de barbares, qu'une nation vive et spirituelle repoussera avec dédain. Nous sommes notre public ; nons nous enivrons de nous-mêmes ; nous chantons nos louanges sur tous les tons; et le véritable public , préoccupé d'intérêts politiques, ne nous aperçoit pas. ^Prévenons le moment où- il tournera les yeux vers nous: car, pour parler yotre langage, notre littérature ne présente ce qu'écume à la sur- » face^ eaux bourbeuses , et fracas bientôt » apaisé« )>

» Voyez nos drames, annoncés avec emphase : ils tombent les uns sur les autres, après une courte existence. JJ Othello j qui devait faire une ré vohition- dramatique , est déjà Fobjet des plus cuisants mépris. Il en sera de même de toutes ces pièces taillées sur un patron gothique , assorties au gqût d'une civilisation à peine ébauchée, et qui ne petivent ' produire parmi nous qu'un sentiment fugitif de curiosité. »

Ces paroles avaient excité une si vive sur-

d'un bomantiou£. 3p9

prise j que Sainte*Barbe lui-même restait la bouche ouverte et les yeux fixes , comme s'il eut été frappé de la foudre.

ce Pour moi , reprit Joseph , je suis las de

la portion de ridicule qui m'est échue , et je donne ma démission. Mon cher Sainte-Bar-^ be 5 je te rends les sornettes rimées que tu as débitées sous mon nom. »

Cette épigamme réveilla la sensibilité de l'admirateur de Ronsard. « Sornettes rimées, s'écria-t- il soudain ; ingrat^ homme sans goût , classique caduc ! Va , je te recommanderai à nos amis. Emile Deschamps dira que nous sommes des rossignols , et que vous êtes des dnes (i); il fera tonner sur vous, com-

(i) Hëlas ! dans ce temps-cf, que trouvez- vous souvent pour vous juger? Des ânes.

.{Études fi^ançaisesel étrangères,)

3lO LA GOKVBASION

me dans ses vers , la douleur deê cano7is(i). Je te battrai moi-même avec c< l'avitbû tranr> chant de ma rime , v et nous serons vengés (2).

D — Ybs rimes ne blessent que les oreilles, et n'épouvantent que le bon sens. Tiens , je prends ce laurier , non pour en couronner ton vieux Ronsard , qui avait pourtant plus de mérite que vous tous , mais pour le placer sur le premier buste de Racine que je rencontrerai , de ce Racine le plus parfait poète

(1) Comtaie an signe de deuil ^ pour saluer leuis noms Tonne au tombeau des rois la douleur des canons.

( Études jfrançaùes et étrangères. )

(2) Rime , tranchant aviron ,

Éperon Qui fend la vague écumante.

( Poésie française au i6« siècle, t. II , p. 5oO

qui ait jamais paru , mais dont vous êtes incapables de sentir les divines beautés*.

y> — Va, va, ton Racine et ton Voltaire

sont en bonnes mains. J'ai dit que le siècle est

à nous; je l'ai dit , et je n'en démords pas ;

nous le menons à la lisière , et il nous suit.

■« » — Pure démence ! je te croirai quand le

siècle sera tombé en radotage ; aujourd'hui il

vous siffle , ce qui prouve sa raison.

» — Sois tranquille ! nos jeiines néophytes vont te poursuivre comme des abeilles armées de leur aiguillon.

» — Tes abeilles sont des guêpes , que je ne crains pas.

» — Nous te bannissons de notre cénacle !

» — Tant mieux ; j'entendrai moins de sottises.

» — Nous te maudissons deis pieds jusqu'à

3 1 â X A CONVERSION

la tête^ soit que tu veilles , soit que tu dormes ; nous te maudissons au nom de Ronsard et de Saint-Gclais , au nom de Perrault et de Lamotte - Houdard , au nom de William Sehlegel.

» — Et moi je vous maudis au nom du bon sens.

» — Tu verras ce qu'il en coûte d'être brouillé avec les poètes qui distribuent la gloire.

» — Oui , et qui n'en gardent rien pour eux-mêmes!

» — Tu seras traduit en distique , en quatrains, en sonnets 9 en ballades, en rimes redoublées , en vers croisés.

)) — Et en vers plats. » .

La conversation s'animait tellement que je crus qu'une interposition amicale étajt de-

d'un romantique. 3i3

venue nécessaire. Je parlai donc froidement en ces termes :

« De la tolérance, mes amis, de latolé-

rance ! Ne renouvelons pas les scènes ri dieules de l'hôtel Rambouillet! Vous dites que vous avez émancipé la littérature : eh bien*! usez de la liberté tout à votre aise ! Confondez les genres ; faites-vous une langue à votre usage; abreuvez-vous de mélancolie ; abaissez-vous au laid idéal; avancez-vous à reculons jusqu'au seizième siècle : rien de mieux ! Seulement , nous vous demandons la permission de n'être pas morts, et de continuer, comme nous pourrons, la littérature de la civilisation moderne , ce qui n'est , en d'autres termes , que continuer la civilisation ellemême. Ainsi , nous sommes sûrs de ne jamais nous rencontrer et d'éviter toute querelle.

Nous voudrions, s'il était possible, que yous missiez un peu moins d'àcreté et un peu plus d'esprit dans vos critiques : soyez sûrs qu'en France l'esprit et la politesse ne gâtent rien. Continuez à prodiguer vos hommages à Ronsard; célébrez sa gloire en prose et en vers;

3li LA CONVERSION

faites des libations en son honnear;* surchargez ^oa buste de couronnes : mais permettez-nous d'adorer en paix d'autres divinités, de préférer Corneille à Shakspeare, Racine à Gœthe, Ypltalre à Schiller. Nous nous retirons , mon frère et moi , et j'espère que désormais nous n'aurons rien à démêler ensemble.

» -r- Quel prosaïsme! s'écria M»« la baronne Médora. Je crains une attaque de nerfs.

» — Et moi je vais m'évanouir, dit la petite druidesse en tombant dût un fauteuil. ))

Pendant qu'on s'empressait autour de cette prêtresse des Gauleô , nous quittâmes la mélancolique assemblée , avec le regret de Toir des hommes , dont quelques uns ne sont pas sans talent , se fendre ridicules de gaîté dé cœur.

d'un bomantiqub. 3i5

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