PREMIERE LETTRE
S0| withoutjudgment, fancy.isbutmad.
(BuCKINOnAM.)
L'imagination sans jugement est une foUe.
Vous m'avez fait promettre, mon cher ami , de vous entretenir de la littérature romantique^ Cette promesse était un peu téiné-
* Ces deux lettres ont été écrites en 1824* I. 21
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raîre ; je ne pourrai la remplir sans blesser Famour - propre d'un assez grand nombre d'écrivains conjurés contre la langue de Racine, qui ne suifit pas à leur génie; vous n'ignorez pas que les blessures faites, à IV mour-propre saignent toujours. Je vais pourtant essayer de vous satisfaire; je ne veux pas qu'on dise un jour qu'aucune protestation ne s'est élevée contre le triomphe de la déraison et du mauvais goût»
Le sujet en lui-même est important et digne de fixer l'attention publique : aussi je 'vous avertis d'avap.ce qu'il me serait impossible de le traiter convenablement sans excéder les bornes d'une lettre; je diviserai donc ce sujet en deux parties : dans l'une j'indiquerai les causes des différences qui existent entré les deux genres ; j'expliquerai les motife de la guerre d'extermination déclarée à la littérature française. Vous y verrez quelque chose de plus qu'une erreur de jugenûient, ou un penchant assez, naturel à l'indépendance.
ROMAIN TIQUB. 3a3
Le mépris des règles , la proscription du bon seïis, ne*sont point une nouveauté. Yers la fin du règne de Louis XI Y, des hommes, importunés de Féclat des talents qui s'étaient formés à Técole des anciens, attaquèrent la saine littérature dans ses principes ; ils cherchèrent à obscurcir ces brillantes renommées que les siècles nous ont transmises , qui ont survécu aux révolutions et à la chute des empires ; ils ne craignirent pas. même d'insulter cette grande figure d'Homère, qui s'élève comme la statue d'un demi dieu sur la limite la plus reculée de l'antiquité. Mais l'époque du succès n'était pas arrivée : cette insurrection de rignorance présomptueuse eut peu de résultats ; les séditieux expirèrent sous les traits du ridicule. Cependant les mêmes tentatives se renouvelèrent plus' d'une fois dans le cours du dernier siècle ; mais Voltaire avait saisi le sceptre littéraire ; il fit constamment respecter les lois du goût.
A cette époque, J'Europe entière rendait un jnste hoipmage aux grands écrivains qui
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avaient illustré le siècle de Louis XI V et celui de son successeur. En effet;. sans parler encore des poètes dramatiques, quels plus grands maîtres d'éloquence pouvait-on choi*sir que ce Bossuet, dont la voix puissante semble retentir dans l'éternité j que ce Pascal, détaché de la terre, dont les pensées nous frappent comme des inspirations divines?
Plaçons auprès d'eux , sans nous permettre d^assigner les rangs , Fénelon et Massillon, dignes interprètes de la morale religieuse, dignes apôtres de l'humanité ; Lafontaine , au-d€issus de ses modèles comme de ses imitateurs ; et Boileau , poète de la raison , qui l'embellit du charme des beaux vers , et révéla les secrets du' génie. Ces grands hommes avaient eu de légitimes successeurs.
Sous les auspices de Fôntenelle et de Montesquieu , la littérature pénétrait dans les sciences , éclairait la législation ; elle réfléchissait les merveilles du monde visible dans les pages immortellçs de Buffon , ou nous transportait avec Rousseau dans ce monde idéal , 011 tout est beau sans cesser d'être vrai y où les passions forment une noble
alliance avec la vertu; bien diffërent de ces régions vaporeuses, peuplées de monstres et de fantômes, que les ^isciples de Perrault, de l'abbé Terrasson et de Lamolhe , offrent à notre admiration.
La supériorité de nojs écrivains classiques n'était point contestée; on ne les regardait point comme de serviles copistes de l'antiquité. La langue française était alors regardée comme l'idiome naturel des hommes instruits , tant elle excelle à peindre les sentiments du cœur avec leurs nuances les plus fugitives, tant elle est propre à donner du relief à la pensée ; adoptée dans les cours , elle semblait destinée à devenir le lien commun de la civilisation européenne et à rapprocher des peuples qui n'ont besoin que de s'entendre pour s'estimer.
C'était surtout par sa littérature dramatique que la France dominait en Europe. Son théâtre , perfectionné par le goût et par le talent de ses poètes , ne conservait aucun vestige de la barbarie moderne , et se trouvait
d'accord avec les progrès dé la société. Gependant chaque nation avait son théâtre.
L'Angleterre admirait Shafcspeare , génie su- . blime, mais inculte, aussi étonnant par ses»
défauts que par ses beautés (i).
Lopez de Véga , Caldéron , triomphaient en Espagne. Les ouvrages de ces poètes convenaient à l'ignorance de la multitude, et ne contrariaient que le goût d'un petit nombre d'hommes éclairés; leur renommée avait franchi les limites de leur patrie , mais leurs productions nepouvaient se naturaliser nulle part. La France seule voyait avec orgueil les chefed'œuvre qu'elle avait applaudis, consacrés par l'adrhiration de tous les peuples de l'Eu-
(i) Le théâtre de Shafcspeare ne; doit point être né* gligé : l'étude de ce poète*, si l'on réduit à leur juste valeur les exagérations de la nouvelle école, ne peut être que profitable ; on y trouve des inspirations de génie, des traits de naturel et de vérité, qui ofirent une ampfe matière à la méditation é
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rope. Des rives du Ti^ge jusqu'au bord de la Néra , les grandes conceptions de Corneille , rharmonie céleste de Racine^ les accents pathétiques de Voltaire, réunissaient les suffrages ; Molière , peintre fidèle de Ufaomme , qui partout est soumis au pouvoir des passions et des préjugés, Molière était partout dans sa patrie.
• A quelle cause devons - nous attribuer cette^différence dans le sort du drame français et du drame étranger? L'examen de cette question œ vous paraîtra pas sans intérêt.
Les premiers essais dramatiques ont été hasardés chez les peuples modernes , lorsqulls étaient encore dans l'en£ance de leur civilisation, A cette époque, les combinaisons de l'esprit sont bornées ; il n'aperçoit que faiblement les rapports des nations entre eUes , et de l'homme avec ses semblables, d'où naissent les convéntnces politiques et ^ciaies qui adoucissent l'aspérité des passions et rendent 1^ mœurs moins féroces. Les individus
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éprouvent des sensatioûs d'autant plus vives que les sentiments sont moins profonds ; leur imagination mobile reçoit avec avidité toutes les impressions. C'est alors que se répandent tes idées su|itrstitieuses , que les erreurs jettent de profondes racines, et préparent de longues épreuves à la raison.
Eleyez un théâtre chez ces peuples qui flottent entre la barbarie et la civilisation ^ offrez à leurs regards des caractères héroïques , des actions dont le mobile soit dans un sentiment énergique , toujours combattu et toujours victorieux; les luttes pénibles des passions aux prises avec l'honneur et le devoir ; ce travail secret du cœur humain , source de terreur et de pitié , n'arrivera jamais à l'intelligence de ces hommes uniquement attachés aux choses matérielles, et dont toute la force est employée à satisfaire et non à vaincre leurs penc^mts.
Rassemblez les mêmes hommél^ , offrezleur un spectacle uniquement fait pour les yeux : tel/ par exemple, qu'une mer ora-
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geuse 5 un naufrage ; une ile, des magiciens^ des matelots ivres, des princes qui s'expriment comiïié des matelots , un monstre dégoûtant ^ produit d'une imagination déréglée /enfin un esprit follet. Mettez en mouvement tous ces personnages , et soyez sûrs qu'un drame de ce genre réussira chez un peuple dépourvu de"^ goût et de délicatesse dans les sentiments ; vous l'entendrez se récrier d'admiration j c'est la Tempête (i) de Shakspeare qui aura excité son enthousiasme. .
On conçoit donc aisément qu'à leur apparition dans un siècle encore peu éclairé , de pareilles tragédies aient obtenu un grand suc^ ces; mais comment expliquer l'estime dont elles jouissent maintenant en Angleterre ? En voici les causes : parmi les défauts de toute espèce qui défigurent les ouvrages de Shakspeare, on remarque des traits de génie, des beautés de l'ordre le plus élevé j ce sont des éclairs
(1) The Tempest.
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qui frappent plus vivement les yeux, parce qu'ils sillonnent assez fréquemment d'épaisses ténèbres. Il y a une admiration irréfléchie , comme une admiration éclairée. La première est la source la plus abondante des préjugés et des erreurs ; elle se change aisément en fanatisme 9 s'empare de toutes les facultés de l'esprit, et passe presque toujours le but qu'elle veut toucher. C'est un enthousiasme fanatique , qui*, s'appuyant sur l'orgueil national , protège en Angleterre les productions tragiques de.Shakspeare. Le culte de ce poète a pris naissance à une époque où l'esprit humain était ouvert à toutes les superstitions ; ce culte est devenu une religion littéraire y qui exige l'obéissance et la foi la plus vive. Les Anglais écriraient volontiers sur le frontispice de leurs théâtres : « Hors de Shakspeare , point de salut. )> Il faut encore observer que cet étonnant poète n'a été surpassé par aucun de ses successeurs; plusieurs d'entre eux ont imité ses défauts sans atteindre à ses beautés. Ne soyons donc pas surpris si les catastrophes sanglantes , les merveilleuses péripéties accumulées sans ordre et sans mesure dans les tra-
j^ëdies de Shakspeàre ; si soq langage tantôt surchargé d'images , tantôt d'une excessive trivialité , sont encore admirés et applaudis. La foule des spectateurs de Drury-Lane ou de Covent-Garden ne connaît rien de mieux.
Toutes ceç causes réunies expliquent la destinëe'de Shakspeàre. Les mêmes observations s'appliquent en grande partie aux poètes espagnols.* Il en résulte que les théâtres de ces deux nations , admirables pour elles ^ules, ne peuvent exciter, hors de l'Angleterre et de l'£spagne , qu'un simple sentiment de curiosite.
Les premiers écrivains français qui tentèrent d'élever un théâtre national parurent aussi À une époque qui touchait encore à la barbiarie du moyen âge ; mais leurs efforts , dépourvus de génie , ne laissèrent après eux que des traces fugitives ; tiulle beauté ne demauy dait grâce pour les vices xle leurs compositions. A peine le goût et. la raison eurent-ils fait quelques progrès , que les Jodelle et les Garnior disparurent de la scène ; et lorsque la
merveille du Cid réveilla parmi nous le premier sentiment du beau et du vrai, elle 'trouva des spectateurs préparés à l'accueillir avec . une légitime admiration.
Toutefois, les ouvrages de Corneille offraient quelques unes de ces aspérités dans le style , de ces inégalités dans les pensées, qui tenaient au caractère de la société ; on n'avait point encore appris à distinguer l'exagération de Ja vraie grandeur. Corneille'ne pouvait être surpassé dans l'invention des plans , l'élévation des caractères , la sublimité des traits héroïques ; mais il fut moins heureux dans l'art de pçindre les passions et de leur prêter un langage. Racine parut, Racine, toujours pur, toujours harmonieux. Ce fut alors que la scène devint , comme la société perfectionnée, une école de mœurs et de bienséances. Le Cid ^ suivant l'expression d'un critique habile , avait été la première époque du théâtre français ; Andromaque fut la seconde, et n'eut pas moins d'éclat.
Quel poète, sans jamais s'écarter de.la na-
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lure , a su représeirter d'une nlanière plus frappante les mouvements orageux des passions? Les ressorts cachés de l'action dramatique sont presque toujours dans le cœur des personnages ; c'est là que Racine a placé le théâtre des combats déchirants et pleins d'intérêt dont la représentation extérieure cause des émotions si vives et fait couler de si douces larmes. Vollaire vint à son tour , et se fit place entre ces grands maîtres ; ce qui le distingue , c'est, une force de raison qui n'exclut ni l'héroïsme de la vertu, ni le charme du sentiment. Ses personnages touchent dé plus près à l'humanité que les héros de Corneille, et il fait sortir de leurs situations des leçons de morale fortifiées par toutes les séductions de l'éloquence. et de la pioésie. Son dessin est moins correct que celui de Racine , son langage moins mélodieux; mais ses compositions sont plus vastes , ses traits plus larges, ses tableaux plus variés; il avait suivi les progrès de son siècle, ou plutôt il le devançait; l'étude de la philosophie offrait à son talent des ressources inépuisables. La tragédie française n'était point encore sor-
tie dé l'Europe ; il la transporta sur les plages de l'Afrique , sur les champs de TAra.bîe, et les bords encore sauvages du Nouveau- Monde ; il ressuscita ces nobles chevaliers français que le sentiment seul de l'honneur sépara de la barbarie de leur siècle : il les fît paraître sur la scène, brillants d'amour, de gloire et de loyauté; il découvrit aussi, comme Racine, le secret des passions. Jamais poète ne descendit plus avant dans le cœur humain, et ne fit entendre de plus pathétiques accents.
Tels sont les maîtres de la tragédie française. S'ils parvinrent à un degré si éminent de supériorité , c'est qu'en obéissant à leur génie, ils recevaient les inspirations d'un siècle avancé dans tous les arts de la civilisation. Si Molière , à qui on ne peut rien comparer , éleva si haut la scène comique , c'est qu'avec le même génie, il se trouva placé dans la même situation que Corneille-, Racine et Voltaire. Ainsi, en revenant à la question, il est évident que le théâtre français convient à tous les peuples dont la raison est cultivée ,
parce qu'il a été fondé et perfectionné dans un siècle de lumières ; et si le théâtre anglais , si 1& théâtre espagnol , malgré les efforts de leurs apologistes, ne peuvent prétendre au même succès, c'est qu'ils sont le produit d'une nature brute , d'une civilisation mêlée de barbarie.
A l'époque où la supériorité de la langue et de la littérature françaises n'était point cout testée , notre gloire militaire se trouvait compromise ; elle ne vivait que dans les souvenirs de l'histoire. Le grand Coudé, Turenne, Luxembourg^ Villars et Catînat, n'avaient point laissé de successeurs; Maurice de Saxe était étranger. La France ne devait le rang distingué qu'elle occupait encore dans l'opinion qu'aux progrès des sciences et à l'immense renommée de ses écrivains. Voltaire , Montesquieu , Rousseau , Buffon , régnaient sur une littérature qui elle-même régnait en Europe.
Cet état de choses a duré près d'un demisiècle. Mais lorsqu'à la suite d'une révolu-
tion féconde en catastrophés, les exploits merveilleux des armées françaises eurent porté la gloire nationale jusqu'aux bornes du monde ; lorsque l'aigle de l'empire se fut reposé sur toutes les capitales du continent européen, un sentiment de haine et de jalousie agita les nations étrangères : c'était trop à la fois de dominer par la gloire des armes et par celle des lettres. Au moment où les rois se liguaient contre la prépondérance militaire de la France , une coalition d'un nouveau genre se formait en Allemagne et en Angleterre contre sa domination littéraire j on*^ésolut surtout d'attaquer son théâtre, de détrôner les monarques de la scène , de partager leurs dépouilles entre Shakspeare et Calderon.
M. W. Schlegel, littérateur allemand ,.
que recommandait sa haine particulière pour le nom français , fut placé à la tête de cette croisade, et publia son manifeste en trois volûmes , sous le titre de Cours de littérature dramatique. Une femme justement célèbre par les dons du génie et la noblesse du caractère, madame de Staël , transfuge de la lit-
tëratare fraoçaise qu'elle avait «nrichfe de bons ouvrages , se rangea sous la bannière romantique. Entraînée par une brillante imagination, ou trop accessible aux séductions de la nouveauté, elle employa la force d'un grand talent à répandre de fausses doctrines j infidèle au culte des divinités de la patrie., elle se prosterna devant les idoles gothiques de l'étranger.
Il fallait un point de ralliement , un mot d'ordre aux adeptes du nord. Notre littérature est classiques celle dont ils veulent établir la prééminence a reçu le nom de romantique: c'est ainsi qu'elle est désignée dans le manifeste de M. Schlegel, et cette désignation est aujourd'hui généralement adoptée.
L'ouvrage de M. Schle^l ne manque, au pre' mier coup-d'œil , ni de mesure ni d'adresse.
Il consent à accorder quelque mérite à nos grands poètes tragiques , parce qu'il espère leur opposer avec avantage Calderonet Shakspeare; mais où .trouver un rival de Molière? Le désespoir de balancer une telle renommée a jeté l'Aristarque germanique hprs des limites
du bon sens. Il traite Molière avec une extrême arrogance : c'était un esprit étroit et superficiel, dont les conceptions bornées font pitié ; son théâtre est destiné à l'oubli ; le Tartuffe^ si vanté, lé Misanthrope^ les Femmes savantes, ne sont pas même des comédies; il n'y a rien au-dessous de ces. prétendus chefs-d'œuvre.
Voulez-vous un modèle de vraie comédie :
lisez les Commères de Windsor, du divin Shakspeare ! M. Schlegel vous apprendra que ce poète avait pour principe de ne jamais se borner à l'imitation d'un monde prosaïque, et qu'au moyen de quelque ornement plus relevé, il a fait dans tous ses ouvrages là part de l'imagination, ce II anima , dit encore M. Schlegel^ il anima la fin de cette pièce par un n^élange de merveilleux qui était particulièrement bien placé dans le lieu où elle fut représentée,
» Une superstition populaire fournit ici l'occasion d'une mystification fantastique , dont FalstaflF est l'objet. On lui persuade d'atten-
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dre sa maîtresse , vêtu de manière à être pris pour l'ombre d'un diasseur qui, suivant une tradition populaire, erre dans la forêt de Windsor, coiffé de cornes de cerf; il est surpris dans ce costume par un chœur de jeunes filles et de jeunes garçons déguisés en sylphes^ qui exécutent leurs danses noctujrnes, et tourmentent l'infortuné Falstatf , par de trèa jo* lies chansons. Cette jonglerie est le dernier tour qu'on lui joue ^ et le dénuùment de la secondeintrigue d'amour s'y trouve lié d'une manière très, ingénieuse (1).»
Voilà le dénoùment d'une bonne comédie .
Quel dommage que Molière se soit borné à l'imitation d'un monde prosaïque ! Pourquoi ne voyons-nous pas sur la scène française des hommes coiffés de cornes de cerf, qu'on tourmenterait par de jolies chansons ? L'intérêt d'un pareil spectacle nous ferait oublier tout ce que nous avons admiré jusqu'ici:
(i) Cours dé littératare dramaticpie, t. 5, p. 11 5.
34o SUR LA LITTEBATURE
Mais quel est donc ce Fàlstaff, si célèbre sur la scène anglaise? Ecoutez encore M# Schlegel. ce C'est, dîl-îlj le caractère le plus éminemment comique qu'ait créé l'imagination fertile de Shakspeare. Falstaff est le mauvais sujet le plus agréable et le plus amusant qui ait jamais existé ; ce qu'il a de mépri^ sablé n'est pas déguisé. Il est vieux et il ji'en est pas joioins sensuel ; il est d'une énorme corpulence , et on le. voit sans cesse occupé à pourvoir sa grosse personne de tout ce qui peut la restaurer ; toujours endetté, et peu scrupuleux sur le moyen de se procurer de l'argent j poltron , babillard , fapfarOti et menteur (i). »
Nous sommes sans doute bien à plaindre de préférer les caractères tracés par Molière à ce héros de taverne et de mauvais lieux , à ce Falstaff si éminemment coînique ! Quel plaisir ne goûterions-nous pas à le voir sur
(i) Cours de littérature dramatique, t. 5-
la scène, avide de restaurer sa grosse person<r ne y nous charmant par des tours d'éscroç et dç propos de corps-de- garde ! Voilà donc ce naturel par excellence , ce monde poétique dont tant de merveilles nous sont racontées! Et c'est pour accréditer de pareilles boufibnneries, indignes des plus vils tréteaux, que des hommes d'esprit ne dédaignent point de ha-^ sarder leur talent et leur renommée !
Le plus grand reproche qu'on, adresse à nos écrivains dramatiques , c'est d'imiter les anciens, et de s'asservir aux^règles des trois unités. Un tel reproche prouve une littérature bien superficielle. On confond l'admission d'une forme avec l'adoption d'une manière, et toutefois rien n'est plus différent. Les formes du théâtre grec ont été reçues en France, noti d'après l'autorité des anciens , mais d'anràs celle de la raison. C'est la raison qui nous apprend qu'une action simple , se développant avec plus de facilité , est aussi plus propre à fixer l'attention et l'intérêt qu'une multiplicité d'actions incohérentes et d'incidents qui ne produisent aucun résultat. Si nous exigeons
^ue le paèle dramatique ne transporte pas la scène d'un pays dans un autre , et ne nous fasse pas parcourir en dçux heures lès quatre porties du monde , c'est qu'il n'y a point d'intërét sans vraisemblance. La règle du temps e^t fondée sur le même principe ; nous n'aimons pas à voir un personnage
Enfant au premier acte let barbon au dernier.
Mais ce n'est point d'après la recommandation d'Aristote et d'Horace que l'usage de notre théâtre a consacré ces règles : c'est uniquement parce que la raison y d'accord avec l'expérience , nous apprend que la multiplicité des incidents fatigue l'attention du spec-^ tateur , et nuit au développement de l'action principale , qui seule détermine l'intérêt.
Hi suffît d'une eondaissanee superficielle dii théâtre grec pour savoir que le système dramatique des anciens était fondé sur des traditions religieuses et le dogme de la fatalité. Les personnages de leur tragédie, soumis à une invincible destinée, marchaient au cri-
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xne-, coin nie une viclimq des lois à l'échafaud, et leurs actions étaient J!t||qu'à un certain point dépourvues de moraÛté.
Les Français ont o$é les premiers animer la scène par la lutte des passions ; ils ont admis l'autorité souvent contestée de la vertu. Un tel système ne pouvait réussir que chez les peuples dont les dogmes religieux repoussent le fatalisme, çt donnent une sanction
divine aux préceptes de la morale ; mais il fallait une sagacité peu commune pour saisir cette vérité , pour découvrir les rapports qui doivent exister entre les principes de l'action dramatique et les opinions des spectateurs ; harmonie qui seule peut soutenir l'existence du théâtre , et en faire une institution nationale. Nos grands poètes eurent cette gloire ; ils sentirent ce qui convenait à un peuple qui tendait vers la perfection, à l'aide d'une morale épurée. Sentir ainsi, c'est créer, c'est envisager l'art du théâtre du point de vue le plus élevé 5 c'est le seul moyen d'atteindre au beau idéal, de séparer l'imagination des idées vulgaires et de la vie commune.
344 SUA ^^ UTTÉBATURB .
Je m'aperçois qae je me laissé entraîner par mon sujft y et que j'entre dans des discussions que je n'avais pas prévues. Il est temps de vous laisser reposer, et de reprendre moi-même haleine*^^ Dans ma prochaine lettre , je mettrai en présence Shakspeare et Racine : c'est le plus sûr moyen d'éclairer la question. Recommandez-moi au dieu du goût :
j^aurai besoin de son aide et des ses inspirations.